Nucléaire / EDF : chronique d’un désastre annoncé

Il ne passe pas un mois sans que l’actualité ne nous rappelle combien la filière nucléaire française est mal en point et combien ce qui nous fut présenté comme un fleuron technologique et la manifestation éclatante du génie français, révèle une succession d’impérities et de forfaitures qui remettent en cause la validité du nucléaire aux plans économique, environnemental et sécuritaire. Nous faisions confiance à des administrateurs et des ingénieurs réputés de «haut niveau», présentés comme l’élite du pays et nous assistons à présent à la déroute continue de ce qui était censé assurer notre indépendance énergétique et notre rayonnement dans le monde. Pis encore nous dépensons des fortunes pour maintenir à flot cette industrie déclinante que des lobbies pro-nucléaire s’efforcent encore de promouvoir, alors que cet argent devrait être investi dans le développement des énergies renouvelables...

(Suite des chapitres précédents !)

EPR de Flamanville – Défauts de la cuve du réacteur

EPR de Flamanville – Le couvercle de la cuve du réacteur

28 juin 2017 : l’ASN (Autorité de Sûreté Nucléaire) décide de donner le feu vert, « sous  conditions », à la cuve du réacteur.

Rappelons que, le 7 avril 2015, l’ASN déclarait « avoir été informée par Areva d’une anomalie de la composition de l’acier dans certaines zones du couvercle et du fond de la cuve du réacteur de l’EPR de Flamanville« . Ces 2 parties de la cuve sont les plus soumises à de fortes contraintes en fonctionnement normal et, a fortiori, en cas d’incident. L’anomalie repérée consiste en une teneur excessive en carbone, et résulte de problèmes de forgeage survenus à l’usine AREVA du Creusot (il a été reconnu par la suite que cette usine ne disposait pas des capacités nécessaires à la réalisation de cette pièce qui est désormais forgée au Japon pour les autres réacteurs EPR). Cette concentration non prévue de carbone affaiblit la résistance de l’acier qui subit déjà le bombardement des neutrons produits par la réaction nucléaire… Cette anomalie était connue depuis longtemps par AREVA qui a tardé à prévenir l’ASN. Malgré cela la cuve fut posée par EDF en 2014 et entourée des bâtiments et ouvrages qui la complètent.

La décision de donner le feu vert à la cuve de l’EPR et à son couvercle ne s’est pas passé sans heurts puisque 2 experts ont émis un avis contraire très sévère. Ils estiment que les marges de sécurité ne sont pas suffisantes en matière de résistance des matériaux : « les marges que présentent les propriétés mécaniques du matériau en zone ségrégée vis-à-vis de la prévention du risque de rupture brutale de la cuve sont significativement réduites par rapport aux propriétés attendues en l’absence de ségrégation majeure. Le non respect de l’exigence de qualification technique de la cuve constitue une atteinte inédite, par sa nature et par son contexte, au premier niveau de la défense en profondeur. L’excès de confiance, le caractère tardif de la détection des ségrégations et le choix industriel de mener l’installation de la cuve à son terme avant de procéder à leur caractérisation, constituent des éléments aggravants (…)« . Et ces experts ajoutent à propos de leur avis : « Ce nouveau réacteur est censé être un pas en avant pour la sûreté nucléaire, et pourtant c’est le premier à démarrer avec une cuve qui n’est pas conforme aux spécifications« . […] « Le facteur de marge (ndlr : de sécurité) attendu était de trois, aujourd’hui il reste un peu supérieur à un. Il s’agit bien d’une dérive dérogatoire par rapport aux critères réglementaires »

Il aura donc fallu tordre le bras à l’ASN pour qu’elle déclare la cuve « bonne pour le service ». Le président de l’ASN reconnaît que la pression exercée par EDF était maximale. Il est vrai que l’enjeu était vital pour l’électricien, déjà très mal en point sur le plan financier. Remplacer la cuve et le couvercle déjà installés au sein de construction aurait entraîné une fois de plus un surcoût et des délais supplémentaires, ruinant ce qui reste de sa réputation de « savoir faire »….

C’est au final une validation « mi-chèvre-mi chou » qui a été accordée par L’ASN : après analyse, l’ASN estime en effet que la cuve présente, malgré les anomalies détectées, une résistance suffisante en cas d’accident. Le fond de la cuve peut donc rester en place, mais il fera l’objet de contrôles renforcés tandis que le couvercle devra être changé en 2014, au bout de 6 ans de fonctionnement ! (ndlr : le temps de faire forger un nouveau couvercle par Japan Steel Works…)

Selon l’ASN, il sera possible de réaliser des contrôles du fond de la cuve à l’aide de robots capables de détecter les défauts, alors que des contrôles de même nature sur le couvercle ne sont pas réalisables en raison de la configuration de cette pièce. Selon EDF le remplacement du couvercle devrait coûter 100 millions d’Euros et entraîner un arrêt de fonctionnent du réacteur d’une durée de « 4 à 9 mois » !!

On ne peut que frémir au spectacle de ces péripéties et constater combien les décisions prises s’écartent du principe de précaution lorsqu’il s’agit de se sauver d’un gouffre financier. A partir de quel niveau de déficit peut-on passer outre à la sécurité des personnes ?

 



Démantèlement des centrales nucléaires

Vue aérienne de la centrale de Dampierre (Loiret)

Le 12 juillet 2017, à peine deux semaines plus tard, l’ASN,  dans son avis-évaluation sur le financement des charges nucléaires de long terme, refuse de valider l’estimation financière du coût du démantèlement des centrales nucléaires présentée par EDF.

L’ASN juge que ces estimations sous-évaluent le coût du démantèlement, critique la méthode de calcul employée et regrette de ne pas avoir eu accès aux études et audits sur lesquels se fondent les  estimations d’EDF. La méthode employée pour calculer le coût se base sur l’étude du site de Dampierre (dans le Loiret, il comporte quatre réacteurs à eau pressurisée de 900 MWe) : les estimations du coût de démantèlement de ses réacteurs sont ensuite extrapolées sur l’ensemble du parc. L’ASN juge ce mode de calcul trop imprécis et souhaite une approche réacteur par réacteur, d’autant plus que tous n’ont ni la même puissance ni la même technologie, en conséquence de quoi elle écrit dans son rapport que le dossier présenté par EDF: « ne présente pas les informations suffisantes pour [qu’elle] prenne position sur la complétude de l’évaluation« .

Cet avis de l’ASN confirme les conclusions d’un rapport de l’Assemblée Nationale publié en février dernier qui établissait que les provisions constituées par EDF pour faire face au coût de démantèlement de ses réacteurs était insuffisantes et qu’il se fondait sur des « hypothèses optimistes et un certain nombre de dépenses lourdes négligées« .

En sus des déchets produits par le fonctionnement des réacteurs nucléaires, il s’agit aussi de prendre en compte les déchets produits par le démantèlement des centrales. Là encore le flou, l’imprécision et les contradictions surprennent…

En termes de calendrier, si EDF estime qu’il faudra en moyenne 20 ans pour démanteler un réacteur, l’ASN estime que, dans certains cas, la durée de démantèlement dépassera l’année 2100 ! Là encore : « L’ASN recommande qu’EDF présente un calendrier prévisionnel de l’arrêt définitif et du démantèlement du parc en exploitation, détaillé par réacteur« . Un tel calendrier permettrait de juger « la cohérence des modalités de gestion envisagées, notamment en ce qui concerne la disponibilité des ressources industrielles nécessaires au démantèlement de plusieurs réacteurs en même temps, ainsi que l’existence d’exutoires pour les déchets produits« .

Les conditions du démantèlement posent aussi problème : EDF pense pouvoir démanteler un réacteur d’une centrale en laissant les autres en fonctionnement, ce à quoi s’oppose l’ASN qui rappelle, dans une lettre à EDF de juillet 2016 et publiée le 30 juin 2017, que, selon la loi, le démantèlement doit être immédiat, non différé en plusieurs étapes et le plus rapide possible. De plus l’ASN pense que la procédure préconisée par EDF n’est pas applicable à tous les sites, notamment en raison des risques de pollution… Selon l’ASN, l’hypothèse d’une pollution radiologique et chimique de ses sites nucléaires n’a pas été suffisamment prise en compte par EDF : « Cette hypothèse n’est pas cohérente avec les connaissances actuelles, qui montrent (…) des pollutions historiques« . Or, cette pollution peut avoir un impact significatif sur le fonctionnement des chantiers de démantèlement et sur la gestion des déchets…

La question du stockage des déchets produits par le démantèlement est tout aussi problématique, que ce soit pour les déchets de très faible activité (TFA), pour lesquels les capacités actuelles de stockage sont déjà insuffisantes, ou pour les déchets de haute activité (HA) et de moyenne activité à vie longue (MA-VL), lorsque l’on considère tous les aléas qui pèsent sur le projet CIGEO (Centre de stockage de Bure). Or EDF ne prévoit aucun entreposage provisoire de ces déchets et compte les envoyer directement à CIGEO ce qui appelle de l’ASN la remarque suivante : « L’hypothèse d’un envoi direct vers Cigéo n’est pas prudente ».

 



Il est étonnant qu’une industrie qui fonctionne depuis une soixantaine d’années doive faire face à tant de problèmes encore non résolus. Lorsque l’on sait que les 6 réacteurs d’EDF de première génération dits à « uranium naturel graphite gaz » d’EDF, implantés sur les sites de Saint-Laurent-des-Eaux (Loir-et-Cher), de Chinon (Indre-et-Loire) et de Bugey (Ain), sont arrêtés depuis plus de 30 ans et que les méthodes prévues pour leur démantèlement font encore débat, on ne peut qu’être pessimiste sur une fin maîtrisée du nucléaire en France et sur le réalisme de l’annonce récemment faite par  Nicolas Hulot, Ministre de l’Environnement et de la Transition Énergétique et Solidaire, de fermer 17 réacteurs  à l’horizon 2025, c’est à dire demain…

Alors comment peut-on encore, dans ces conditions, prétendre le kilowatt-heure nucléaire moins cher, argument habituellement employé par le lobby du nucléaire pour disqualifier le renouvelable ?

HR et Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax, le 20/07/2017

 

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