Nucléaire : chronique d’un désastre annoncé… (suite)

Les incidents continuent :

les circuits de refroidissement de 29 réacteurs sont fortement corrodés !

L’ASN (l’Autorité de sûreté nucléaire) a rendu publique le lundi 16 octobre 2017 une information selon laquelle certaines parties du circuit de refroidissement de 29 réacteurs de 900 et 1300 mégawatts (MW), répartis dans 10 centrales, sont rouillées. Cette corrosion augmenterait le risque de perdre la capacité de refroidissement nécessaire au fonctionnement des réacteurs ! Pour le moment, selon l’ASN, l’état dégradé des « tuyaux » correspondrait à « des épaisseurs inférieures à l’épaisseur minimale requise pour assurer leur résistance au séisme »…

Le défaut de sécurité provoqué par cette situation est classé par l’ASN au niveau 2  selon l’Ines (International Nuclear and radiological Event Scale), une échelle internationale d’évaluation de l’importance des incidents se produisant dans les installations nucléaires qui est étalonnée de 0 à 7. Cela implique qu’en cas de séisme important l’ensemble des moyens nécessaires au contrôle et du maintien en fonctionnement normal de 20 de ces réacteurs ne pourrait être mis en œuvre. Selon l’avis de l’IRSN (*) (Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire) qui constitue le bras technique de l’ASN : « alors la fusion du cœur ne pourrait pas être évitée à terme ».
Les 9 réacteurs restants, situés dans les 4 centrales de Cruas, Paluel, Saint-Alban et Tricastin, seraient moins atteints par la corrosion : elles bénéficient d’un classement au niveau 0 de l’échelle Ines.

Quelle est la nature du risque ?

En cas de séisme (certaines centrales comme Fessenheim sont construites dans des zones à risque) les tuyauteries des circuits d’alimentation en eau du réseau de protection anti-incendie et de filtration de l’eau brute pompée pourraient se rompre et inonder ces centrales, ce qui entraînerait l’arrêt des pompes du circuit d’eau brute. Alors le refroidissement du circuit intermédiaire (en bleu sur le schéma) qui assure le refroidissement des fluides et équipements nécessaires au fonctionnement et à la sauvegarde du réacteur ne serait plus assuré. Or ce système doit fonctionner en permanence même lorsque le réacteur est à l’arrêt car il assure aussi le refroidissement de la piscine de stockage du combustible.

Mais ces piscines de stockage du combustible sont considérées comme particulièrement fragiles. Elles servent de bassin d’entreposage provisoire au combustible nucléaire irradié ou destiné au rechargement d’un réacteur à l’arrêt. Ces combustibles émettent une importante chaleur résiduelle qui nécessite un refroidissement permanent du bassin.
Or ces piscines sont considérées comme fragiles par nombre d’experts indépendants. Notamment en cas d’attaque terroriste. Ce qui est mise en cause c’est un défaut de la conception à l’origine des centrales. Dans le cas d’une brèche entraînant une déperdition d’eau qui ne pourrait être compensée par un apport équivalent d’eau de pompage, le combustible serait à découvert et insuffisamment refroidi : il se produirait alors un accident de type Fukushima !
Il faut rappeler ici que ces piscines d’entreposage sont quasi saturées de combustible. Ainsi les 5 piscines de la Hague contiennent une quantité de combustible équivalant à 150 réacteurs de 900 MW ! Les experts précités, dans un document remis le 10 octobre aux autorités (**), posent la question du renforcement de ces piscines et des équipements de sureté y afférant.

Aux signes de vieillissement du parc nucléaire français qui se multiplient, s’ajoute la découverte de défauts de conception : certains problèmes qui se posent actuellement n’avaient pas été prévus à l’époque…
En 2017 l’ASN a ainsi classé 3 fois des incidents concernant des réacteurs EDF au niveau 2 de l’échelle Ines. Les autres incidents relevés ont concerné les groupes électrogènes diésel de secours de 8 centrales nucléaires ; l’arrêt « dans les délais les plus courts » des 4 réacteurs de la centrale du Tricastin compte tenu du risque de rupture en cas de séisme des digues du canal jouxtant la centrale de Donzère Mondragon…Le fleuron technologique tant vanté il y a encore peu de temps semble tourner au cauchemar !

                                                                  Hubert Reys et Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 19/10/2017

 

(*)Extrait de la Note d’information de l’IRSN du 16 octobre 2017

Non-conformités relatives à la tenue au séisme de tuyauteries situées dans la station de pompage de 29 réacteurs du parc en exploitation

Conséquences potentielles pour la sûreté

En raison de configurations propres à chaque centrale nucléaire pour les stations de pompage et de niveaux variables de corrosion des tuyauteries, les conséquences potentielles pour la sûreté diffèrent d’un réacteur à l’autre

Ainsi, en situation de séisme entraînant la rupture des tuyauteries affectées, le noyage des moteurs des pompes du circuit SEC pourrait conduire à la perte totale de l’alimentation en eau de refroidissement pour 20 réacteurs et à sa perte partielle pour 9 réacteurs. En effet, les pompes d’exhaure installées dans ces locaux n’étant pas qualifiées au séisme, leur fonctionnement ne peut pas être garanti dans cette situation.

En cas de perte totale de l’alimentation en eau de refroidissement, l’évacuation de la puissance résiduelle du cœur du réacteur est réalisée par les générateurs de vapeur, en utilisant l’eau contenue dans un réservoir prévu à cet effet et résistant au séisme. Toutefois, la réalimentation en eau de ce réservoir par les moyens fixes prévus par les procédures accidentelles ne  peut pas être garantie après un séisme. En effet, elle n’est pas secourue électriquement et les transferts d’eau à partir d’autres réservoirs présents sur chaque centrale ne sont pas réputés fonctionnels après un séisme.

Les moyens mobiles de crise locaux pourraient être déployés par EDF, afin d’alimenter en eau les générateurs de vapeur. Mais cette ligne de défense n’a pas fait l’objet d’une démonstration de sa robustesse pour garantir le maintien du réacteur dans un état sûr.

Aussi EDF a déclaré un événement significatif pour la sûreté à caractère générique. Il est classé au niveau 2 sur l’échelle INES pour les 20 réacteurs concernés par un risque de perte totale de l’alimentation en eau de refroidissement (à cette occasion, l’événement de Belleville a été reclassé au niveau 2). En effet, si l’ensemble de ces parades ne pouvaient pas être mises en œuvre pour les 20 réacteurs précités, alors la fusion du cœur ne pourrait pas être évitée à terme. Il est classé au niveau 0 pour les 9 autres réacteurs.

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(**) Extrait du rapport des experts indépendants commis par Greenpeace

Le problème prioritaire des piscines d’entreposage

Ce déficit est d’autant plus marqué dans le cas des piscines d’entreposage du combustible nucléaire, par rapport aux réacteurs eux-mêmes. En effet, l’analyse de sûreté a conduit à l’époque de leur construction à négliger le risque d’un processus d’emballement dans les piscines, et par là même à ne pas les doter d’une enceinte de confinement robuste semblable à celle des bâtiments réacteur. La catastrophe de Fukushima a pourtant mis en évidence en 2011 le risque, dans ces conditions, d’un relâchement massif de radioactivité en cas de perte durable de la capacité de refroidissement du combustible entreposé. Cette situation, qu’une attaque externe pourrait chercher à provoquer, aurait des conséquences similaires à celles d’un accident majeur sur un réacteur nucléaire. Les piscines des réacteurs d’EDF, dont l’inventaire varie en fonction de différents facteurs et doit maintenir une réserve mais dont plusieurs sont proches de la saturation, ont une capacité de plusieurs centaines de tonnes de combustible, soit l’équivalent de jusqu’à deux à trois cœurs de leur réacteur ; les cinq piscines de La Hague contiennent quant à elles, au total, l’équivalent de près de 150 cœurs de réacteurs de 900 MW.

Le cas du réacteur EPR en construction à Flamanville illustre cette préoccupation. Celui-ci dispose en effet d’une enceinte en béton renforcée qui enveloppe, au même titre que le réacteur, le bâtiment combustible. Cette «coque avion» protégeant la piscine a été introduite dans le design du réacteur après le 11 septembre 2001, en lien direct –même si cela n’a jamais été explicitement formalisé dans le processus de décision– avec cette nouvelle menace. Il est clair que les piscines des réacteurs actuellement en service sont très loin de bénéficier du même niveau de protection.

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1 commentaire

Excellent article comme toujours.
Merci aux auteurs pour la qualité de l’information et leur ténacité à ne pas nous laisser dormir tranquillement.
Nous sommes assis sur un volcan.

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