« Le Monde » parle tardivement de Malvési – Quels intérêts sert-il ?

Le lundi 6 novembre 2017, sous la plume de Viviane Thivent, le quotidien "Le Monde" publiait deux articles sur l’usine AREVA de Malvési, faisant suite en cela à la manifestation du 5 novembre dernier, qui a rassemblé près de 2 500 personnes à Narbonne contre le projet TDN / THOR de retraitement des déchets nucléaires de l’usine AEVA de Malvési.

Sous les titres «AREVA Malvési, la porte d’entrée du nucléaire en France » et « Manifestation contre un projet d’incinérateur controversé à Narbonne », publiés dans le journal « Le Monde », la journaliste Viviane Thivent apporte des éclairages bienvenus sur deux points :

  • le rappel de l’accident survenu en 2004, dont les conséquences ont permis, après enquête, de découvrir que l’usine avait tenté, entre 1960 et 1983, de recycler du combustible nucléaire usagé. Il en est résulté le classement INB de deux des bassins dans lesquels l’usine stocke ses déchets,
  • la problématique du stockage à prévoir pour les déchets ne pouvant faire l’objet d’un retraitement. En effet, dans le prolongement de la question du retraitement, rien ne dit que ces déchets (et notamment les boues radioactives) ne seront pas stockés dans les sous-sols de Malvési car, selon l’IRSN, les sites gérés par l’ANDRA ne sont pas suffisamment dimensionnés pour recueillir la totalité de ces déchets.

Cela étant, présenter les opposants au projet TDN/THOR comme « obnubilés par la question des rejets atmosphériques et non par le problème des déchets radioactifs » est pour le moins inapproprié et un poil condescendant.

Inapproprié parce que ces articles font l’impasse sur le fait que cette opposition s’est avant tout construite sur un projet très concret, celui de la mise en place d’un procédé de retraitement des déchets aux conséquences inacceptables. Et sur le fait que ce projet était arrivé à son stade ultime, à savoir la décision préfectorale d’autoriser ou pas son exploitation.

Inapproprié aussi, parce que ces articles font identiquement l’impasse sur tout ce qui s’est passé ici, à Narbonne, depuis des mois au cours desquels l’opposition a trouvé un écho favorable auprès de nombreux élus, poussant la mairie de Narbonne elle-même à organiser la tenue d’un conseil municipal extraordinaire, consacré à la seule question du procédé TDN/THOR. Ce conseil à donné à toutes les parties l’occasion d’exprimer leur point de vue, ce qu’AREVA a refusé de faire en déclinant l’invitation de la mairie.

Inapproprié encore, parce que l’on n’y trouve mention ni des deux reports à statuer de la préfecture, obtenus sous la pression de l’opposition au projet, ni de l’engagement de la profession viticole qui a commis six experts de renommée nationale sur le sujet, ni des résultats de ces six expertises qui, sans exception, condamnent le procédé mis en avant par AREVA. Étrangement, ces six expertises n’ont pas été diffusées aux membres du CODERST de l’Aude, qui s’est réuni le 13 octobre dernier à Carcassonne afin de donner son avis sur le sujet.

Dans ces articles, on ne trouvera pas non plus mention du fait que, sur demande de la préfecture, AREVA avait détaillé plusieurs procédés alternatifs, dont certains nettement moins polluants, sans toutefois renoncer au projet le plus polluant et le moins fiable, puisqu’il reste à un stade expérimental. Pas de mention non plus de la lettre envoyée par André Bories, président de l’association Rubresus, pour dénoncer les grossières erreurs d’une des deux expertises complémentaires demandées par le préfet. Rien sur l’opacité du processus d’enquête publique ni sur la structure du vote des membres du CODERST, exceptionnellement à bulletin secret, qui montre que seuls les représentants de l’État, actionnaire à plus de 80 % d’AREVA, se sont prononcés en faveur du projet.

Condescendant, parce que sous-entendre que les opposants confondent l’arbre avec la forêt, revient à les prendre pour des benêts. A mon humble avis, intégrer, dans l’opposition au projet TDN / THOR, la problématique moins aboutie du stockage des déchets, quelque cruciale qu’elle soit pour la région, c’était prendre le risque d’affaiblir le message et la portée de l’opposition, en l’élargissant à des sujets ne présentant pas le même degré d’urgence.

La journaliste du Monde a-t-elle seulement compris qu’une décision de la préfecture de l’Aude sur le procédé TDN/THOR était imminente et en suspens depuis plusieurs mois ?

On ne saurait nier qu’une victoire de l’opposition sur le procédé TDN/THOR aurait bénéficié à la contestation sur d’autres sujets, qu’il s’agisse de la question du stockage de déchets ou de celle de la dégradation de l’usine AREVA de Malvési, une des plus sales qui soit, si l’on en croit certains salariés de cette entreprise qui ont eu l’occasion de travailler sur d’autres sites comme celui de La Hague.

Ce que certains ne semblent pas comprendre, ou admettre, c’est que des opposants peuvent avoir l’intelligence des priorités et choisir de se battre pour obtenir des avancées sur un sujet immédiatement concret et gagnable, posant par là-même des jalons pour l’avenir des autres batailles.

Si l’on pousse le raisonnement (ou faut-il parler de « résonance » ?) de madame Thivent, pourquoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas reprocher aux opposants au projet TDN/THOR de ne pas s’être battus pour l’arrêt du nucléaire ? Peut-on imaginer qu’un tel combat aurait eu une portée quelconque, une efficacité immédiate, si limitée soit-elle, face à l’immense chantier que représente une telle décision ?

Aujourd’hui 17 novembre 2017, cela fait une semaine que la préfecture de l’Aude a donné son autorisation à AREVA pour exploiter le procédé TDN/THOR. C’est juste une bataille perdue pour l’opposition qui, espérons-le, ne baissera pas les bras. Au moins, les opposants peuvent-ils être fiers de s’être battus.

Mais vous, madame Thivent, journaliste au prestigieux quotidien « Le Monde », de quoi avez-vous lieu d’être fière, lorsque l’on constate la pauvreté suffisante de vos articles et que l’on sait, si l’on en croit le courriel que vous a adressé André Bories, que ces articles, publiés trois jours seulement avant la décision finale du préfet, étaient écrits depuis plus de six mois ? Avez-vous seulement pris la peine de les relire et de les actualiser ? Rien n’est moins sûr.

Peut-on sans sourciller accepter que l’actualité de la campagne présidentielle ait pu à ce point repousser dans l’ombre les questions soulevées par ce projet ? N’était-ce pas l’occasion d’interpeller les candidats à la présidentielle sur des sujets si importants, tant dans le domaine énergétique que dans celui du respect de la santé de nos contemporains et de l’environnement ?

Contributeurs sans prétention à un modeste journal local, devons-nous vous rappeler que la mission du journalisme est, d’abord et avant tout, d’informer ses lecteurs et non de « faire le buzz » en servant des demi-informations, glanées ici ou là, sans chercher à faire ressortir la réalité nécessairement complexe des situations ?

Devons-nous considérer que les acteurs majeurs du « quatrième pouvoir », délaissant leur mission d’information des citoyens, ont définitivement fait alliance avec les trois autres et se sont convertis au « journalisme de formatage », exclusivement destiné à maintenir les esprits dans un état de soumission ?

Il y a bien longtemps, certains d’entre nous lisaient Le Monde, quotidien fondé et un temps dirigé par Hubert Beuve-Méry, journaliste. Aujourd’hui, Le Monde est un quotidien contrôlé par Xavier Niel et Mathieu Pigasse, hommes d’affaires.

Ceci expliquerait-il cela ?

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, 17 novembre 2017

 

Vous pouvez retrouver ici le texte des deux articles du journal Le Monde (attention, le contenu peut être en accès restreint)

 

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