Nucléaire : danger sur Narbonne !

Les bassins de l’usine nucléaire AREVA / Malvési et la Cathédrale de Narbonne…

Le préfet de l’Aude vient d’autoriser le 8 novembre dernier la mise en service d’un incinérateur transformant partiellement en gaz et fumées des effluents radioactifs, produits par la transformation du minerai concentré d’uranium, en base du combustible nécessaire au fonctionnement des centrales nucléaires.

De quoi s’agit-il ?

L’usine d’AREVA / Malvési, située au cœur de l’agglomération narbonnaise, à moins de 3 km du centre ville, transforme ¼ du minerai d’uranium mondial destiné à la filière nucléaire française, mais aussi à d’autres pays. Cette activité de transformation du minerai, vieille de plus de 50 ans, à laquelle s’est ajouté pendant un temps le recyclage du combustible nucléaire usagé, a produit et continue à produire des déchets nitratés faiblement radioactifs (TFA). Ces déchets sont versés, sous formes d’effluents, dans des bassins d’évaporation à ciel ouvert et dans des bassins de stockage. Leur volume représente selon les estimations entre 350.000 m3 et 1 million de m3 (*1).

Pour résoudre les problèmes posés par le stockage de ces déchets de plus en plus importants et diminuer les risques de contamination de l’environnement (*2), AREVA a retenu une solution de traitement thermique des déchets nitratés (TDN) : le procédé américain THOR (Thermal Organic Reduction) qui consiste à chauffer ces effluents à 850° pour les transformer d’une part en gaz, d’autre part en déchets solides stockables dans des fûts.

Un procédé qui pose question :

L’installation située sur le site d’AREVA / Malvési, émettra par une cheminée, haute de 30 mètres, 40.000 m3/heure de fumées toxiques qui se déverseront sur l’agglomération narbonnaise et le plus fréquemment sur sa partie la plus peuplée, compte tenu des vents dominants. Ces fumées disperseront dans l’atmosphère divers gaz et particules fines (oxyde d’azote, benzène, dioxyde de souffre, etc.). Par ailleurs le procédé utilisera chaque année 80.000 m3 d’eau et 5.500 tonnes de charbon pour traiter 20.000 m3 de boues radioactives !

Selon les études présentées par AREVA dans le cadre de la procédure règlementaire d’enquête publique, les fumées générées par cette installation ne présenteraient pas de risque en matière de santé publique. Cette assertion a été contredite par des expertises indépendantes qui ont souligné le caractère incomplet des études menées par AREVA et le manque de tests en situation réelle du procédé THOR, resté jusqu’à présent à l’état expérimental.

Des solutions alternatives plus écologiques et moins dangereuses on été signalées par ces expertises contradictoires.

Un projet mal conduit dans un cadre règlementaire aberrant !

La pratique française des concertations publiques qui partait d’un bon principe (un projet réussit d’autant mieux qu’il est compris et accepté par la population), a été progressivement dévoyée de ses intentions initiales par la réticence et le manque de savoir faire des acteurs privés et publics (élus et administrations, entreprises…) à informer et débattre avec le public des projets d’intérêt général. Le projet TDN AREVA / Malvési en est un parfait exemple.

  • L’étude d’impact du projet est confiée à l’entreprise qui le présente sans que cela soulève la question d’un éventuel conflit d’intérêt (*3)
  • L’information du public est statique, difficilement accessible et ne recueille qu’un nombre limité d’avis auprès d’interlocuteurs non diversifiés.
  • Le préfet nomme, de sa seule autorité, les commissaires enquêteurs et les experts sans rendre compte de son choix.
  • La composition du CODERST (Conseil Départemental de l’Environnement, des Risques sanitaires et Technologiques) est peu propice à un examen objectif des dossiers présentés : les services de l’Etat dépendants de l’autorité du préfet sont surreprésentés ; les élus présents ne sont pas forcément les plus concernés par les dossiers examinés ; la participation des associations d’habitants et usagers pose des problèmes de représentativité.
  • Le fonctionnement du Coderst est à améliorer : il a donné son avis sans avoir connaissance du contenu de l’ensemble des expertises effectuées sur le dossier TDN /AREVA, en particulier 6 expertises menées à la demande de la profession viticole qui, unanimement condamnent le projet.

Tout cela conduit à un résultat plus qu’insatisfaisant : la démarche est peu démocratique, elle débouche sur le mécontentement d’un large public, elle crée un contexte susceptible de provoquer des recours en justice, elle décrédibilise encore plus les services de l’Etat et l’entreprise AREVA, notamment par la décision favorable du préfet qui est assortie de « conditions d’exploitation plus restrictives » que celles initialement prévues, avant la contestation des associations et les contre-expertises du dossier. (Ce qui met en relief le caractère superficiel de l’enquête publique et les autorisations initialement accordées)

Pourquoi l’Etat et AREVA s’acharnent-il à faire passer un projet aussi contesté et contestable ?

Dans ses différentes déclarations à la presse, le préfet (*4) justifie sa décision par « les avis favorables émis par l’ensemble des parties consultées » ; il insiste : « Je ne suis pas un scientifique. Mais dans tous les cas, le préfet suit toujours l’avis du CODERST (conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques). Il était difficile d’aller à l’encontre de tous les avis favorables émis par l’ensemble des parties consultées »… C’est faire peu de cas de l’avis de RUBRESUS ou des 6 experts indépendants commis par la profession viticole ; c’est passer sous silence que le vote favorable du CODERST a été acquis à 1 voix près alors que les services de l’Etat sous autorité du préfet y sont surreprésentés ! Il y a donc un -passage en force- camouflé sous des apparences de consultation démocratique et impartiale.

Par ailleurs, le motif du choix du procédé THOR, préféré à d’autres solutions plus éprouvées, n’a été expliqué ni par le préfet ni par AREVA.

Le manque, voire la rétention d’informations de la part des responsables de ce projet ne peut que conduire à émettre des hypothèses sur les raisons du choix du procédé Thor :

  • La licence d’exploitation du procédé a été achetée avant que les autorisations nécessaires à la réalisation du projet ne soient acquises : il s’agit alors de rentabiliser les sommes investies…
  • Le procédé Thor serait censé répondre localement à la question du stockage des déchets faiblement radioactifs (TFA). Il permettrait de produire moins de déchets solides, stockables sur place ? Les capacités actuelles de stockage des déchets TFA tendent à la saturation,au moment où le démantèlement des centrales nucléaires risque de les augmenter de façon exponentielle. L’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN) estime que les démantèlements devraient en générer 2,2 millions de m3, hors gestion des sols pollués. Mais le Centre industriel de regroupement, d’entreposage et de stockage (Cires) de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) ne peut guère en accueillir que 650.000 m3. Le site, situé à Morvilliers (Aube), devrait être saturé vers 2025…

La décision du préfet de l’Aude ne clôt pas le dossier THOR. Les conditions dans lesquelles elle a été prise ne peuvent convaincre de l’intérêt public de cette solution et laissent planer des doutes quand à l’innocuité des émissions de gaz. Une fois de plus, la communication émanant de l’Etat et d’AREVA distille une information parcellaire (*5) et orientée. La mauvaise habitude française de penser que la population n’est pas capable de comprendre et de supporter certaines informations se reproduit de génération en génération au sein de nos « élites »,  alors que cette population dispose en son sein d’au moins autant de capacités et de ressources que celles de nos instances « responsables ».

Le pari que le passage en force du projet TDN réussira en raison de la progressive démobilisation de la population risque d’être perdu : la décrédibilisation actuelle du nucléaire, mais surtout le fonctionnement d’un tel équipement au milieu d’une agglomération de 130.000 habitants, ne peuvent que perpétuer et accroitre les mécontentements  et les actions visant à l’arrêt de l’incinérateur.

                                                                                                           La rédaction du Clairon de l’Atax le 17/11/2017

 

Pour ceux qui veulent en savoir plus, voir le dossier Malvési du « Clairon » :

https://le-clairon-nouveau.fr/wordpress/dossiers/dossier-malvesi-areva/

 Notes :

(*1) Certains experts estiment que compte tenu des infiltrations résultant des fonds non étanches des bassins, le volume des effluents pourrait atteindre près d’1 million de m3…

(*2) Divers incidents ont eu lieu : notamment l’effondrement de la digue d’un bassin qui a déversé 30.000 m3 de boues radioactives dans un canal traversant un quartier de Narbonne.

(*3) Il s’agit là d’une caractéristique française dans d’autres pays cette responsabilité est confiée à l’Etat

(*4) Pauvre préfet ! Sa marge de manœuvre est étroite : il représente l’Etat mais dans un tel dossier ce n’est pas lui qui décide. L’état actuel de la filière nucléaire française, maintenue à flots par des injections d’argent public, l’urgence de trouver une solution, trop longtemps différée, au stockage des déchets à un coût tolérable, font du projet TDN AREVA un dossier sensible pour le gouvernement. Il s’agit de préserver AREVA tout en donnant à ce projet l’aspect d’une démarche démocratique et techniquement maîtrisée…

(*5) Ainsi l’accès au dossier de l’enquête publique relative au projet TDN / Areva sur le site de la préfecture de l’Aude d’abord ouvert au public a  ensuite été verrouillé…

 

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Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

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