Ca sert à quoi les actionnaires ?

(L’économie racontée à Martine)

Dessin de Martine Rominger

Le papa de Martine est menuisier, il travaille beaucoup. Même que le soir au repas c’est souvent l’engueulade entre papa et maman. Maman dit qu’il se tue au boulot pour des clopinettes et néglige sa famille tandis que papa répond qu’il le faut s’il veut sauver sa menuiserie et les 5 gus qui y bossent. Alors maman lui dit qu’il n’a qu’à demander de l’aide à son frère tonton Georges, que toute la famille a surnommé « l’actionnaire » et qui est « bourré de fric ». Mais papa ne veut pas : il dit qu’il veut rester maître chez soi ! Alors à force d’entendre tout le temps la même rengaine et ce mot « actionnaire » qui revient à tout bout de champ, Martine s’est demandé si c’était bien ou mal d’être actionnaire.

        Etre actionnaire ça commence le jour ou il reste un peu d’argent quand on a satisfait ses besoins ou ce qu’on croit être ses besoins. Alors se pose la question : « que vais-je faire de cet argent ? ». On peut aller le mettre sur un livret d’épargne où ça rapporte un peu, parfois très peu et on peut y retirer l’argent tout de suite, quand on veut. Mais qui n’a pas envie d’être riche ? Alors on essaye de trouver un truc qui rapporte plus et là tout dépend si on a envie de se creuser la cervelle ou pas, si on a envie de prendre des risques ou pas. Devenir actionnaire est une solution qui offre pas mal de choix.
        Actionnaire ça vient d’actions et -actions- voilà d’où ça vient : comme les entreprises ont souvent besoin d’argent pour investir et se développer et que ça ne les arrange pas toujours d’emprunter, elles font appel à des actionnaires qui investissent en achetant des actions émises par ces entreprises. Ces actions sont en quelque sorte des titres de propriété d’une partie de l’entreprise, qui donnent droit d’intervenir dans sa gestion (ndlr : c’est justement ça que le papa de Martine ne veut pas ! L’oncle Georges n’y connaît rien à la menuiserie) et d’en retirer un revenu appelé dividende.
        Si l’entreprise marche bien, on peut toucher de gros dividendes, bien plus que les intérêts d’un livret d’épargne, mais si elle marche mal alors on touche peu ou pas de dividendes et parfois même on perd l’argent qu’on y a mis, parce que les actions qu’on possède ne valent plus rien lorsqu’on essaye de les revendre à quelqu’un d’autre !

Des actionnaires il y en a de toutes sortes !

        Il y a les actionnaires d’une même famille qui détiennent la majorité des actions et qui donc décident. C’est l’actionnariat familial, il peut se transmettre entre les générations. Il y a de très grandes entreprises comme Michelin, mais aussi de toutes petites, qui appartiennent à un actionnariat familial. Si le papa de Martine voulait d’oncle Georges, ce pourrait être le cas pour sa menuiserie. En général l’actionnariat familial cherche à continuer l’entreprise autant qu’à percevoir des dividendes et ne se lance pas dans des coups tordus comme on le verra par la suite.
        Il y a les actionnaires qui sont employés par l’entreprise dont ils détiennent des actions : c’est l’actionnariat salarié. Eh oui, certaines entreprises offrent à leurs salariés la possibilité d’acheter des actions ou même offrent des actions en guise de primes ou de complément de salaire. C’était le grand rêve du vieux de Gaulle, il appelait ça la participation… L’idée c’était de réconcilier le capital et le travail, mais c’est une autre histoire. En tout cas quand les salariés et pas que les cadres dirigeants d’une entreprise détiennent des actions ce n’est pas non plus pour spéculer avec en les vendant au plus offrant au risque de couler leur entreprise.
        Et puis il y a l’actionnariat constitué par des milliers de particuliers qui possèdent quelques actions mais pas de quoi décider grand-chose dans le fonctionnement de l’entreprise : on les appelle des « petits porteurs ». On les soigne plus ou moins pour leur donner l’impression de participer à la vie de l’entreprise. En général les petits porteurs sont surtout soucieux de percevoir les dividendes promis et de ne pas perdre l’argent qu’ils ont investi en actions.

Au delà de ces 3 catégories d’actionnariat on rentre dans le monde dur de la finance et parfois dans ce que certains appellent l’économie-casino. Dans ce monde là, chère Martine, ce qui compte d’abord ce n’est pas la vie de l’entreprise, la vie de ses employés, ce qu’elle produit, comment elle se maintient et se développe, ce qui compte avant tout c’est sa rentabilité, combien elle rapporte à ses actionnaires et le plus vite possible !

        Il y a tout d’abord l’actionnariat institutionnel : il est constitué par des grosses boites, des assurances, des caisses de retraite, des fonds de pension, des sociétés gèrent l’argent de riches clients. Eux ils placent sous forme d’actions l’argent qui leur est versé sous forme de cotisations ou de dépôts et ils entendent en retirer un profit maximum tout de suite ! Si l’entreprise connaît des difficultés passagères ou une baisse de régime, même si ce n’est pas de sa faute, on vend les actions pour en acheter d’autres, plus rentables et tant pis si la « boite » ferme et si ses salariés sont condamnés au chômage !
        Il y a ensuite l’actionnariat industriel ou d’entreprise : les actions d’une entreprise ou d’un groupe d’entreprises sont rachetées par un autre groupe ou une autre entreprise qui souhaitent par exemple s’agrandir ou éliminer un concurrent, ou contrôler un fournisseur. Dans ce système, chère Martine, c’est la loi de la jungle : manger ou être mangé. Gare à celui qui est mangé ! Quoique parfois le mangeur meurt étouffé. Ici encore ce qui compte ce n’est pas la vie de l’entreprise et celle de ses employés ! Il y a quelques mangeurs qui deviennent énormes, si gros qu’il ne peut plus rien leur arriver : les américains disent « too big to fail » ce qui se traduit par « trop gros pour se casser la figure » et quand ça leur arrive quand même, ce sont les gens comme toi et moi qui paient leur renflouement avec leurs impôts.

        Et puis il y a une catégorie à part celle de l’actionnariat public : la majorité des actions est détenue par l’État ou par des collectivités territoriales, par exemple les sociétés d’économie mixte. L’argent public qui a servi à créer ou développer ces sociétés y a été investi en raison du service public que ces entreprises étaient censées fournir. Certaines sont très importantes et leurs activités de service public attirent les convoitises d’entreprises privées qui aimeraient bien leur chiper leurs clients. Sous prétexte d’être plus efficaces et plus rentables, ils fixeraient alors librement le prix de leurs services. C’est par exemple le cas de la privatisation de la distribution d’eau potable, où de grandes sociétés se sont grassement enrichies en se substituant aux régies municipales. Mais au bout de quelques années, beaucoup de collectivités et leurs habitants sont revenus du mirage qu’on leur faisait miroiter en constatant la piètre qualité du service rendu par le privé. Cette idée de privatisation de certaines grandes entreprises publiques, sous prétexte de meilleure efficacité, est persistante dans les gouvernements qui se succèdent. Elle est le fruit d’une idéologie libérale, c’est-à-dire d’un système d’idées, d’opinions et de croyances qui croient que l’action publique et l’État doivent être réduits au minimum, que la libre entreprise et la loi du marché sont le meilleur moyen d’apporter la paix et le bien être à l’humanité. Chaque jour prouve le contraire.

Bien sûr, chère Martine, la question de l’actionnariat est bien plus compliquée que ce qui est raconté dans ces quelques lignes. Elles ont juste la prétention d’espérer que ces quelques explications t’auront donné le goût et quelques outils pour observer et comprendre ce qui se passe dans le monde de l’entreprise si cher à nos gouvernants actuels.

Louise B. Velpeau & Hubert Reys pour le Clairon d l’Atax le 18/12/2017

 

 

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2 commentaires

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