Comment EDF compte prolonger la vie de ses centrales nucléaires sans que leur sécurité puisse être validée.

Le 7 novembre dernier Nicolas Hulot annonçait, en sortant d’un conseil des ministres, qu’il serait difficile de tenir l’engagement de réduction de 75 % à 50% à l’horizon 2025 de la part du nucléaire dans la production d’électricité. Pourtant cet objectif était inscrit dans la loi de transition énergétique votée en 2015. E. Macron en avait fait un des engagement de sa campagne. Alors que se passe-t-il ? Comment une loi votée en 2015 peut-elle voir un de ses objectifs principaux  périmé en 2017 ? Cela fait pour le moins désordre ! Ce « rétropédalage » de nos gouvernants, assorti d’une communication massive le présentant comme un choix rationnel, tout en brandissant la menace d’un retour aux centrales à charbon polluantes en cas de manque d’électricité « nucléaire », serait-il une nouvelle péripétie du rapport de force opposant le lobby de l’industrie nucléaire à l’État ? EDF dont l’État détient 83,4 % des actions, semble n’en faire qu’à sa guise : ainsi, dans une opacité complète et en toute discrétion, EDF va prolonger la vie de ses centrales au-delà de 40 ans sans que l’examen complet de sûreté, obligatoire à ce terme, soit effectué par les services de l’État !

Les données du problème :

Sur les 58 réacteurs actuellement en service, 34 dépasseront les 40 ans avant 2025. Cette limite d’âge n’était pas fixée lors de leur construction, mais l’observation de leur usure suite aux contraintes dont elles étaient l’objet, a conduit les autorités à fixer cette échéance de 40 ans. EDF avait initialement pour objectif de remplacer ses centrales au bout de 40 ans par des centrales de nouvelle génération, mais en 2009 l’entreprise change de politique et déclare continuer leur exploitation au-delà du délai prévu !

Pourquoi ce changement ?  Les causes sont multiples : au plan économique de nombreux coûts de fonctionnement, initialement non prévus, sont apparus ; après divers accidents nucléaires, l’obligation de respecter de nouvelles normes de sécurité a nécessité des investissements importants ;  le chantier de l’EPR, réacteur de nouvelle génération s’est révélé plus compliqué que prévu et a accumulé les retards, etc.

L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) (*1), qui est le bras armé de l’État chargé du contrôle des installations nucléaires, fixe alors des conditions à la prolongation du fonctionnement des réacteurs au-delà des 40 ans. Il s’agit d’un programme d’amélioration de la sûreté des installations qui vise à amener celles-ci à un niveau de sureté comparable à celui (ndlr : théorique) prévu pour les EPR (*2). Ce programme est consigné dans un document de référence qui établit les niveaux de sûreté que les réacteurs et leurs équipements devront atteindre pour être autorisés à fonctionner 10 ans de plus.  La loi prévoit en effet que, tous les 10 ans, une visite complète de sécurité (nécessitant l’arrêt des réacteurs pendant plusieurs mois) soit faite en examinant tout les éléments de chaque réacteur. De plus, en 2015, la loi de transition énergétique impose une enquête publique à l’occasion de la 4ème visite décennale.

Ces travaux d’amélioration de la sûreté des réacteurs sont importants et coûteux : EDF les estime à 1 Mds € par réacteur, tandis qu’une étude commanditée par Greenpeace situe ce même coût entre 3 et 4 Mds € !

Ces montants s’expliquent par l’importance des vérifications et remplacements à faire sur le matériel existant (cuves des réacteurs et des enceintes de confinement, des piscines de stockage du combustible usé, des systèmes d’alimentation électrique et de refroidissement, etc.), mais aussi pour satisfaire de nouvelles exigences basées sur l’expérience acquise suite aux catastrophes de Three Miles Island, Tchernobyl et récemment Fukushima (comment résister à des séismes, des tempêtes, des inondations, de la sécheresse, aux changements climatiques).

Explosion dans la centrale de Fukushima 2011

 

EDF est-elle en mesure de faire les changements nécessaires dans les délais légaux ?

Apparemment non !

L’ASN ne pourra pas se prononcer comme prévu sur les conditions de prolongation des réacteurs en 2018 (sous forme d’un avis générique de l’ASN),  car EDF n’a pas été en mesure de lui fournir les informations nécessaires à la date prévue par la loi. Julien Collet, directeur général adjoint de l’ASN, interviewé par Médiapart, déclare « C’est un travail de très grande ampleur, le réexamen dure plusieurs années. EDF nous a transmis des éléments et en transmettra d’autres. Par rapport au planning prévu, cela a pris quelques mois de retard. Ça décale d’autant la fin de l’instruction. » Tandis que Pierre-Franck Chevet, président de l’ASN déclare aux députés : « les questions se sont avérées particulièrement compliquées, nécessitant du travail d’abord chez EDF. Il y a une partie qu’on attend de leur part. Et c’est l’arrivée de ces dossiers qui conditionne ensuite notre prise de position ».

L’ASN estime qu’une réglementation autorisant la remise en service de réacteurs de plus de 40 ans d’âge ne pourrait être opérationnelle qu’en 2021, au moment où 22 réacteurs auront dépassé leur date limite de 40 ans.

Concrètement cela veut dire que certains réacteurs ne feront l’objet de la visite prévue pour leurs 40 ans qu’après  43 ans (par ex Tricastin), 44 ans (par ex Blayais) ou 46 ans (par ex Bugey), en supposant que cet échéancier soit tenu malgré le retard pris par la formulation de l’avis générique de l’ASN, suite au retards des informations fournies par EDF. De plus, l’ajournement de l’avis générique de l’ASN (c’est-à-dire des nouvelles normes réglementaires) va reporter la réalisation de certains travaux de mise aux normes après l’échéance de la 4ème visite décennale !

Cette situation pose tout d’abord un problème de sécurité et de sûreté des installations, mais elle prolonge aussi, sans contrôle de l’ASN, la vie des centrales ! Peut-on accepter cela alors que s’accumulent les dysfonctionnements du parc nucléaire français vieillissant ?

EDF va pouvoir ainsi prolonger le fonctionnement de certains de ses réacteurs les plus anciens sans faire les investissements prévus pour leur mise aux normes de sécurité ! Dans cette situation l’ASN et son outil technique l’IRSN (*3) sont les otages d’EDF dans la mesure où leurs évaluations et avis dépendent des informations fournies par EDF ! Une fois de plus la décision des pouvoirs publics est conditionnée par les informations fournies par une entreprise soumise à leur autorité !

Cette situation de conflit permanent entre l’ASN représentant l’Etat et l’entreprise EDF à capitaux publics mais de statut privé est d’autant plus inquiétante que les imprévus et pannes se multiplient au fur et à mesure du vieillissement des installations. Ainsi, des défauts génériques (malfaçons ou erreurs de conception) ont été décelés en juin dernier sur des groupes électrogènes de secours de 20 réacteurs de 1 300 MW. En octobre, ce sont les systèmes de pompage indispensables pour refroidir 29 réacteurs qui présentent des défauts génériques et ne résisteraient pas à un séisme. Ce dernier problème a entraîné la mise à l’arrêt de 4 réacteurs, mesure exigée par l’ASN et qu’EDF a trouvée « injustifiée » ! Et tout cela dans une relative discrétion qui n’a pas provoqué beaucoup de réactions dans le public.

On ne peut qu’être inquiet face à une situation où EDF, entreprise en difficulté financière, qui tente de reconquérir des savoir-faire technologiques et qui gère un parc nucléaire vieillissant dans un contexte croissant d’insécurité (*4), s’oppose avec l’aide de lobbies à l’autorité de l’ASN, autorité publique vouée à la sécurité publique. Au mieux il s’agit du crépuscule d’une politique erronée de l’énergie qui a mis trop d’œufs dans le même panier du nucléaire, au pire on s’approche des conditions favorables à la commission d’un accident nucléaire majeur ! Il est plus que temps que cette situation fasse l’objet d’un grand débat public.

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 18/12/2017

 

(*1) ASN (Autorité de Sureté Nucléaire) : depuis  juin 2006,  l’ASN devenue  Autorité administrative indépendante ,reprend les missions jusqu’à alors exercées par la Direction générale de la sûreté nucléaire et de la radioprotection (DGSNR) et les Divisions de la sûreté nucléaire et de la radioprotection (DSNR). L’ASN assure, au nom de l’État, le contrôle de la sûreté nucléaire et de la radioprotection en France pour protéger les travailleurs, les patients, le public et l’environnement des risques liés aux activités nucléaires. Elle contribue à l’information des citoyens.
(*2) EPR (Evolutionary Power Reactor) est un réacteur à eau pressurisée de 3ème génération, réputé plus performant notamment en matière de sûreté.

(*3) IRSN (Institut de Radioprotection et de Sureté Nucléaire) c’est l’expert public sur les risques nucléaires et radiologiques, dont les travaux alimentent l’ASN.
(*4) Sur les questions de sécurité, voir aussi l’article de la présente édition intitulé « Nucléaire : chronique d’un désastre annoncé ».

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