Un nouveau gazoduc reliera le réseau espagnol au réseau français : pourquoi et comment ?

Des travaux de construction d’un gazoduc, commencés du côté espagnol en 2005 vont reprendre et se poursuivre du côté français. Il s’agit de relier le réseau espagnol au réseau français en doublant le gazoduc existant du côté Basque par une nouvelle ligne qui passera par les Pyrénées Orientales et l’Aude. Ce nouveau gazoduc pose de nombreux problèmes en matière d’environnement, de sécurité publique, de lutte contre le réchauffement climatique.

Gazoduc traversant la garrigue

Le gaz naturel représente 21% de la consommation énergétique française. Or, depuis 2013, nous ne produisons plus de gaz. Ainsi sommes-nous devenus des importateurs et les fournisseurs dont nous dépendons désormais sont : la Norvège (48%), la Russie (13%), les Pays-Bas (12%), l’Algérie (10%), autres pays (17%).

Les entrées de gaz sur notre territoire sont assurées à 80% par des gazoducs (Nord, Pas de Calais, Alsace) et à 20% par des ports méthaniers, pour le gaz liquide (Bretagne et Sud, notamment Fos sur Mer).

La distribution de gaz sur le territoire métropolitain est assurée par 2 opérateurs : TIGF dans le Sud-Ouest (4 900 km de réseau) et GRTgaz sur le reste du territoire français (194 000 km sur 9 500 communes). Notre réseau distribue aussi deux pays limitrophes: la Suisse par Oltingue (Alsace) et l’Espagne par Biriatou et Larrau (Pays Basque).

Afin de satisfaire les exigences du projet européen de mise en route du marché unique européen du gaz (projet d’intérêt commun ou PIC), l’Union Européenne a décidé de réaliser des interconnexions entre les divers gazoducs. Ce projet-clé contient deux axes stratégiques :

  1. la réalisation d’infrastructures communes,
  2. les négociations avec les pays producteurs.

 

Parmi ces interconnexions, le projet « MIDCAT » vise à raccorder les réseaux français et espagnols sur la partie orientale des Pyrénées. Interrompu en 2012 pour cause de « faible demande exprimée par les expéditeurs de gaz naturel » (voir ici), ce projet réapparaît en 2017 sous le nom de projet « STEP », porté par les maîtres d’ouvrage TIGF en France et Enagas en Espagne. Il doit relier Figueiras en Catalogne à Barbaira (Aude, 15 km à l’est de Carcassonne). Le tronçon français de ce gazoduc, d’environ 120 km de long, doit traverser les départements des Pyrénées-Orientales et de l’Aude. Le coût de ce projet est estimé à 290 millions d’euros.

Un dossier d’information sur le projet STEP est disponible sur le site de TIGF (voir ici), très bien fait, mais à mon avis partial, puisque réalisé à des fins publicitaires. Outre une description très détaillée du projet, ce document, qui utilise beaucoup la couleur verte,  met l’accent sur divers avantages pour le territoire concerné côté français.

A noter : TIGF, ancienne filiale de Total, a été vendue en juillet 2013 à un consortium composé de l’italien Snam (45%), de GIC (Singapour – Gic, 35%) et d’EDF (20%).

Concernant l’intérêt de cette réalisation, la Commission de Régulation de l’Energie (CRE) se montre dubitative. L’utilité du projet reste à démontrer au regard du coût élevé. L’ensemble coûterait près de 3 milliards d’euros (dont plus de 2 pour la partie française) et vise à créer des capacités représentant jusqu’à 15% environ des consommations de gaz en France et en Espagne. Ce qui fait dire au Président de la CRE, Philippe de Ladoucette, « un certain nombre de conditions doivent être réunies pour qu’un projet aussi coûteux puisse être lancé sans faire peser un risque trop important sur les consommateurs vu la stabilité de la demande et la surcapacité existant sur le marché du gaz. »

Du point de vue de l’Union Européenne, la France peut être considérée comme le nœud stratégique d’interconnexion pour la distribution vers l’Europe du Nord du gaz produit ou importé par l’Espagne. Cependant, il faut garder à l’esprit deux ordres de grandeur. Le premier est que l’Espagne a une capacité d’importation annuelle de gaz trois fois plus importante (80 milliards de m3) que sa consommation annuelle (27 milliards de m3). Le second est que la consommation française est à ce point stable qu’aucune augmentation n’est en vue.

Il est logique de déduire que, plus on créera d’interconnexions gazières entre la France et l’Espagne, plus on accroîtra le volume de gaz vendu par l’Espagne aux pays de l’UE. Si cela ne contribue pas à faire baisser le prix du gaz en France, cela permettra à coup sûr d’accroître le chiffre d’affaires et les bénéfices des opérateurs privés, Enagas et TIGF en tête.

L’avantage sera économique pour l’Espagne, ainsi que pour ses fournisseurs et permettra à l’Union Européenne de poursuivre le développement et la libéralisation du marché des énergies fossiles. Alors que nous sommes déjà à deux doigts de la catastrophe pour cause de réchauffement climatique excessif, la démarche ne laisse pas d’être inquiétante.

C’est peut-être pour cette raison que le dossier STEP met un accent particulièrement vert et vertueux sur d’autres avantages, tels qu’une extension des possibilités de raccordement local au gaz naturel, la sécurisation des approvisionnements européens en gaz, une impulsion nouvelle donnée aux énergies renouvelables par la participation (de TIGF) aux projets de production locale de biogaz et à l’acheminement d’iceux dans les tuyaux de l’opérateur, la création d’emplois ou la réduction de la fracture numérique.
A force d’en rajouter, le Père Noël ne sentirait-il pas un peu le gaz ?…

A l’arrière-plan de ces vertueuses affirmations, il reste la phrase de Carlo Malacame, CEO de SNAM, l’actionnaire majoritaire de TIGF: « Nous devons faire sortir le gaz d’Espagne, mais il y a un goulet d’étranglement entre la France et l’Espagne « . La vérité, toute nue et toute crue, sortant de la bouche des actionnaires…

Sur le plan du respect de l’environnement, outre les blessures faites au paysage et aux sous-sols (canalisation enterrée à 1 m de la surface), il faut aussi considérer la question de l’impact environnemental du gaz transporté, en particulier en termes d’extraction. En effet, l’Espagne, par son gazoduc « Medgaz » à Alméria, importe aussi du gaz de schiste en provenance d’Algérie, plus précisément du site de Timimoun. Rappelons ici que ce gaz est extrait par fracturation hydraulique, dont l’utilisation est interdite en France. Cette technique, qui consomme des quantités faramineuses d’eau et injecte dans les sols des produits tellement toxiques que la liste en est tenue secrète par les opérateurs, laisse en outre fuiter des quantités énormes de méthane (CH4), dont l’effet de serre est 86 fois plus élevé que celui du « gaz carbonique » (dioxyde de carbone ou CO2). De plus, elle met en danger les aquifères qui approvisionnent en eau la zone la plus aride de l’Algérie (une des plus importantes nappes phréatiques au monde), ainsi que le sol et le sous-sol, fragilisés au point de s’effondrer.

A notre connaissance et sauf erreur de notre part, ni l’UE en général, ni la France en particulier, n’ont émis de réserves quant à l’origine du gaz acheminé depuis l’Espagne dans les gazoducs français et européens. Il est donc possible de consommer ou de transporter (contre rémunération) un gaz dont l’extraction s’affranchit du respect bien haut proclamé des populations et de l’environnement. Face aux richesses générées, les arguments humain et environnemental semblent de peu de poids. Et puis, les dommages causés n’ont pas lieu sur les sols si vertueux et démocratiques de l’Union Européenne, alors pourquoi s’en soucier ? À l’instar de la question des migrants, l’UE ne serait-elle pas en train de délocaliser à l’extérieur de ses frontières les comportements les moins vertueux, les plus évidemment condamnables, alors même qu’elle profite des effets produits par ces mêmes comportements ? Notre moindre dépendance aux importations de gaz russe est-elle à ce prix ?

Concernant la participation de TIGF à l’essor de la production locale de biogaz,  énergie renouvelable produite par méthanisation, et du méthane de synthèse issu de la récupération, par méthanation, d’énergie électrique produite par l’éolien ou le solaire,  il est important de considérer plusieurs points:

  • les procédés de méthanisation, s’ils présentent un intérêt écologique évident en ce qu’ils permettent de recycler par simple fermentation des déchets organiques, ne sont pas tous vertueux, loin s’en faut. Dans certaines conditions de production, le gaz produit n’est pas de bonne qualité et contient notamment trop de soufre, ce qui le rend peu exploitable. Le compost produit n’est pas toujours utilisable par les agriculteurs et pourrait alors finir en décharge. Et les conséquences pour l’environnement sont parfois catastrophiques, comme en témoigne le cas de l’usine Ametyst près de Montpellier (voir ici), qui continue à empoisonner la vie des riverains et a fait dramatiquement chuter la valeur de leurs maisons. Malheureusement, ce sont les procédés les plus industriels qui sont les moins vertueux et qui, en même temps, attirent la coopération d’autres industriels,
  • du point de vue de l’indépendance énergétique, ne vaudrait-il pas mieux élaborer une desserte locale d’énergies produites localement et que ce soit la puissance publique (État et collectivités territoriales) qui accompagnent cette transition (production et acheminement du biogaz), plutôt que d’en confier l’accompagnement à des sociétés privées dont le but est, d’abord et avant tout, de faire du profit ?
  • dans le même ordre d’idées, la proposition de TIGF d’acheminer, dans ses tuyaux à vocation trans-européenne, le biogaz produit localement, pourrait être interprétée comme une tentative de récupération d’une énergie renouvelable et de justifier à peu de frais le projet STEP.

Au total (sic), il importe donc de rester très vigilants sur la proposition de TIGF de participer à la transition énergétique et de rechercher tous les aspects de cette proposition qui pourraient donner lieu à détournement. Un vrai boulot…
Au-delà, la question même de l’indépendance énergétique ne devrait-elle pas porter avant tout l’effort sur une capacité à produire nous-mêmes l’énergie dont nous avons besoin, plutôt que de dépenser des milliards d’euros pour rester dépendants d’importations extra-européennes d’énergies produites parfois dans des conditions douteuses ?

Viennent ensuite les critiques environnementales inévitables, inhérentes à ce genre d’ouvrage. Balafres dans les paysages, danger dans le transport dû aux agressions volontaires ou non. Il est à noter qu’en Espagne, Midcat traverse un espace Natura 2000, sans qu’aucune étude environnementale et concertation de la population ait eu lieu !!

Last but not least, TIGF a lui-même saisi la CNDP (*1) afin de permettre information et débats citoyens autour du projet STEP. Démarche certes vertueuse, mais qui, au terme de cette courte revue du projet STEP, laisse craindre une forme de manipulation visant à endormir la vigilance du public et acquérir à peu de frais son consentement.

En conclusion

Il y a une contradiction apparente entre les objectifs gouvernementaux en matière de réduction des énergies non renouvelables et de non exploitation du gaz de schiste et les projets des entreprises qui continuent à développer les énergies fossiles. Les annonces par les grandes entreprises françaises d’un développement du renouvelable semblent plus procéder du « greenwashing » (« ecologic attitude » en trompe-l’œil) que d’un changement réel de leurs pratiques. Tout argent investi dans les énergies fossiles manque au développement du renouvelable.

 

Nery Debacker et la Rédaction du Clairon de l’Atax le 16/12/2017

(*1) Les garants du projet STEP sont :  Madame A.Isabelle Pradineille  & Monsieur Michel Habig

Voir aussi les articles suivants:

 

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