La Garrigue : quel avenir ?

Florence Robert élève des brebis et des chèvres à Albas depuis neuf ans. Attirée par les Corbières depuis son plus jeune âge, elle a choisi ce métier en accord avec ses convictions : participer à la sauvegarde de l’écosystème garrigue grâce au pâturage des troupeaux. Aujourd’hui, elle mesure mieux que jamais les menaces qui pèsent sur ce milieu naturel fragile et continue d’en apprécier les beautés, discrètes ou spectaculaires.

La garrigue des Cévennes aux Corbières

La garrigue, un milieu anthropisé et dynamique

La garrigue est ce lieu de senteurs et d’imaginaires que de nombreux auteurs méridionaux ont semés dans nos esprits, associés à un accent prononcé et des histoires cocasses ou terribles, avec pour lointains une mer miroitante et des falaises pleines de perdrix…

Plus rationnellement, la garrigue se définit comme le milieu naturel qui émane de deux contraintes associées, que l’on qualifie de pédoclimatiques : un sol calcaire et un climat chaud, sec et venté. Il en résulte une végétation buissonnante, apte à résister à la sécheresse mais aussi aux vents froids de l’hiver. La garrigue est un milieu naturel dynamique, c’est-à-dire instable. Son évolution naturelle le porte à devenir une forêt : la forêt méditerranéenne, de chênes verts, de chênes blancs ou de pins, sauf pour les endroits les plus pauvres, qui restent pelés. Mais l’anthropisation intense dont a fait l’objet le pourtour méditerranéen, à travers le pâturage et le prélèvement de bois, a modifié l’écosystème depuis des millénaires, et a favorisé les garrigues ouvertes ou semi-ouvertes et les plantes et espèces qui leur sont inféodées : les orchidées, les tulipes sauvages, les narcisses, les iris, certaines graminées, des passereaux (pies-grièches, traquets, bruants, pipits rousselines…), des rapaces (aigles royaux, grands-ducs, circaètes Jean-le-blanc, busards cendrés…) sans oublier les perdrix, lapins et lièvres. Cette liste bien incomplète fait du pourtour méditerranéen un des hot-spots de la biodiversité mondiale ! C’est d’ailleurs un fait remarquable que les activités humaines aient à ce point participé d’une telle richesse écologique. Et c’est une responsabilité.

La rigueur climatique et la forte spécificité de ce milieu ont entraîné une faible densité de population, regroupée dans des villages souvent distants les uns des autres. Comme partout où les sols sont pauvres, le pastoralisme a été d’une importance vitale, fournissant la viande et le lait. Ce lien fort et structurant se lit encore lorsqu’on parcourt la garrigue au hasard : capitelles en ruine, bergeries nombreuses, puits ou citernes, « assietadous » de berger. L’essor de la vigne durant la deuxième moitié du XIXe siècle a accentué amplement cette occupation pastorale, le fumier étant alors devenu un allié indispensable du vignoble.

Aujourd’hui, le pastoralisme a quasiment disparu, la garrigue se referme et les espèces des milieux ouverts ont toujours moins de place pour s’épanouir.

Un espace « vide » et un espace de liberté

De tous temps, la garrigue a été un espace où l’on se sert : chasse, cueillette, pâturage, bois de chauffage. Ici plus qu’ailleurs l’espace ouvert est un espace commun, régi par peu de règles, jusqu’à l’extrême. La présence de nombreuses mines (Quintillan, Tuchan, Palairac) a par exemple entraîné le prélèvement intense de bois pour fabriquer sur place un minerai plus facile à transporter. Ce phénomène associé au pâturage sans réserve de dizaines de milliers de brebis a vidé la garrigue de ses arbustes jusqu’au début du XXe siècle.

Lorsqu’il a fallu planter plus de vignes car le contexte était favorable, on peut supposer que défricher la garrigue n’a jamais été un problème. Il en reste toujours assez… C’est l’espace des garrouilles (nom donné aux chênes-kermès), du sauvage. Il est significatif que la plupart des garrigues soient communales, percées d’enclaves qui signalent les meilleures terres. Les garrigues, sans clôture, sans propriétaire évident, nous autorisent une liberté d’agir impossible ailleurs. On peut parler d’un véritable appel d’air. Il y a quelques années, on a vu des équipes nombreuses d’ouvriers récolter de grandes quantités de romarin pour une firme d’herbes aromatiques connue, et ce sans autorisation municipale. Actuellement, un entrepreneur récolte des plantes pour une firme de cosmétiques de façon plus discrète, mais sévère sur certaines espèces, assurant que ces prélèvements sont sans importance pour les plantes… qui de toute façon n’appartiennent à personne.

Cette liberté autorisée ouvre pour certains la porte d’un rapport plus spirituel avec le paysage, qui devient un espace de méditation et de dialogue avec le vide, les puissances élémentaires du vent, de la roche : un espace de promenade inspirée. D’autres y trouvent l’avantage de pouvoir le traverser comme on traverse un désert, vert, nu, désolé, beau, rendu praticable par des chemins de VTT ou le sentier Cathare par exemple, de la manière la plus calme à la plus sportive, à pied, à cheval ou avec des engins motorisés.

Ce vide apparent permet l’organisation de rave-parties, regroupement informels de centaines, voire de milliers de personnes qui cherchent une zone de non-droit pour vivre des expériences extrêmes à travers la musique et, souvent, les drogues illicites.

Enfin, les développeurs d’énergie renouvelables, attirés par l’ensoleillement et le vent, caractéristiques des garrigues méditerranéennes, comptent sur le faible nombre d’habitants, la faiblesse économique de tels territoires et la place immense dont ils pourront disposer pour tenter d’installer éoliennes et parcs photovoltaïques sans embûches…

Une absence de gestion qui n’est pas sans conséquences

Tout ceci ne tient pas compte de l’écosystème lui-même, et de son instabilité. Les chasseurs, fervents utilisateurs du milieu, constatent avec fatalisme et amertume la fermeture de la garrigue. L’embroussaillement ne leur est pas favorable : les sangliers en profitent pour mieux leur échapper, et eux-mêmes ont de plus en plus de mal à s’y frayer un chemin. C’est d’ailleurs cet argument qui a poussé la commune d’Albas à installer l’éleveuse que je suis il y a dix ans.

L’abondance de sangliers est une vraie calamité pour les cultures et la nature. En plus de dégâts qu’ils font sur les vignes, leur régime alimentaire omnivore impacte toutes les petites bêtes, les portées, les œufs… Ils sont aussi redoutables sur les plantes à bulbe et détruisent efficacement les orchidées par exemple.

Le piétinement des zones de rave-parties abîme durablement la strate herbacée, et donc le pâturage si c’en est un. Sans parler des nuisances aux riverains, dont les murs vibrent pendant plusieurs jours au rythme d’enceintes surpuissantes qui portent à plusieurs kilomètres.

Les éoliennes perturbent les grands rapaces, les migrateurs, et selon les uns ou les autres, détériorent le paysage et diminuent l’attractivité du territoire. Les parcs photovoltaïques, toujours envisagés sur des garrigues ouvertes ou semi-ouvertes, ne sont pas sans conséquences sur la faune et la flore et sur le plan paysager.

Sur le plan strictement écologique, tant que l’économie rurale de subsistance prévalait et que les troupeaux « nettoyaient » la garrigue, aucune nécessité de gestion volontariste ne s’imposait. L’exode rural a fait son œuvre, les temps ont changé… En extrapolant la tendance actuelle, il n’est pas difficile d’imaginer le paysage méditerranéen dans 20 à 30 ans : les chasseurs, de moins en moins nombreux, seront dépassés. Les sangliers, grands vainqueurs temporaires, attraperont peut-être une maladie qui les ravagera avec un risque de propagation aux porcs domestiques (c’est ce qui se précise en Allemagne actuellement). Les bergers, devant faire face à des questions économiques sérieuses et à des conditions de travail exigeantes, ne seront toujours pas plus nombreux. L’embroussaillement aura gagné de vastes surfaces, supprimant l’espace vital de nombreuses espèces. Les incendies, favorisés par le changement climatique, provoqueront d’importants dégâts humains, matériels, écologiques… Rappelons ici que si l’incendie fait partie du cycle naturel de la garrigue, il est fortement perturbateur pour une faune déjà mise à mal par des effectifs affaiblis.

Ce scénario noir n’est pas pessimiste hélas. Il est à l’œuvre dans d’autres pays proches comme le Portugal ou la Grèce… Devant tant d’enjeux collectifs, le devenir des garrigues pourrait, devrait, poser la question du bien commun.

Des idées pour préserver cet espace caractéristique et dynamique

Après le pire scénario, imaginons le plus souriant : la priorité est donnée à l’ « écosystème garrigue », avec l’intention de satisfaire ses utilisateurs au sens le plus large. La convergence des intérêts écologiques, économiques et sociaux devient l’aspiration d’un territoire…

Pour ne nous intéresser qu’aux Corbières, il faut savoir que cette équation compliquée est déjà le casse-tête sur lequel se penchent les acteurs du futur Parc Naturel Régional du Corbières-Fenouillèdes. La garrigue n’est pas leur seule priorité bien sûr, mais la question des milieux ouverts et leur pérennité fait partie des enjeux forts qui ont été repérés…

La bergère que je suis peut lancer quelques pistes, on ne lui en voudra pas :

Pour la garrigue et ses habitants naturels :

  • L’installation de troupeaux en Bio devrait être une priorité, avec une préoccupation de l’écologie de la garrigue.
  • La question de l’eau est majeure : création de réserves et de citernes pour la faune, alimentées par la main de l’homme en cas de sécheresse intense (abeilles, perdrix, passereaux…).
  • Cultures faunistiques…
  • Mise en protection et gestion de certaines zones à forts enjeux végétaux

Pour l’agriculture :

  • Agroforesterie, permaculture, lien animaux/cultures, huiles essentielles cultivées ou sauvages, luzerne, prélèvements naturels raisonnables, agriculture de niche : fleurs et autres
  • Création d’ateliers de diversification à forte valeur ajoutée peu consommatrice d’espace : lapins, cochons, volailles… L’élevage de cochons en plein air notamment pourrait relancer une vieille tradition de production des Corbières.
  • Création d’une marque collective « garrigue » et la création d’une filière de promotion qui pourrait dépasser les seuls produits agricoles.
  • Redevenir une terre d’hivernage pour les troupeaux, qui nettoient mieux la garrigue en hiver.

Pour le tourisme :

  • Les espaces de garrigue restent peu aménagés, et peu aménageables : la géographie tumultueuse des plateaux calcaires encastrés les uns dans les autres ne permet aucun compromis. Seules les pistes de 4×4 créées et entretenues par les chasseurs assurent l’accès motorisés aux zones les plus sauvages. N’est-ce pas là une opportunité ? C’est-à-dire la possibilité de préserver et de valoriser un espace à forte identité.
  • Il faut concevoir une offre touristique respectueuse et pourvoyeuse d’économie. Les « petits déjeuners du berger » rassemblaient des dizaines de touristes à sept heures du matin en plein été, preuve qu’un intérêt existe pour des offres originales fondées sur l’identité de cette nature à part.

En conclusion :

Entre laisser-faire purement consommatoire des garrigues et installation d’équipements industriels qui défigurent le paysage, n’avons-nous pas mieux à imaginer ? Il ne nous est pas demandé de choisir un non-usage du territoire, mais plutôt d’en reconnaître les forces et d’en protéger la richesse. L’Homme est co-créateur de la garrigue, de son abondance naturaliste et de sa singularité paysagère. Cette originalité écologique le rend légitime à intervenir et à prendre en main l’avenir de cet écosystème extraordinaire en danger de disparition. Les intérêts en seraient nombreux, de la défense contre les incendies à la création d’une économie agricole et touristique en accord avec les enjeux du moment. Le retour du pastoralisme n’en est qu’un aspect. De nombreuses pistes sont à envisager, qui s’ajouteraient aux activités déjà en place, éparses et peu mises en cohérence.

Florence Robert pour le Clairon de l’Atax le 08/01/2017

Print Friendly, PDF & Email

Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

Laisser un commentaire