Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé  – Le traitement des déchets nucléaires n’est toujours pas maîtrisé

Les déchets radioactifs produits par la filière nucléaire, qu’ils soient de durée de vie courte ou longue, d’activité faible, moyenne ou forte, posent de plus en plus de problèmes en raison de leur accumulation. Les solutions de stockage provisoire atteignent leurs limites et la question de leur stockage définitif est loin d’être résolue, faute d’avoir été prévue à temps. Des déchets à faible activité stockés à Malvési, aux déchets fortement radioactifs et à longue durée de vie destinés au centre CIGEO de Bure (Meuse), les solutions avancées par les opérateurs de la filière nucléaire et par notre personnel politique relèvent des mêmes erreurs, de la même impéritie.

CIGEO est un projet français de stockage souterrain des déchets radioactifs de moyenne activité à vie longue (MA-VL) ou de forte activité (HA), dans des couches géologiques profondes réputées stables dans la durée. Depuis plus de 20 ans, des recherches relatives à ce projet sont menées en laboratoire à Bure, dans le département de la Meuse. Il s’agit à présent de passer du stade laboratoire au stade industriel. Pour cela, une demande d’autorisation de création devrait être déposée par l’ANDRA auprès de l’ASN en 2019.

L’ASN a émis, le 15 janvier dernier, son avis sur la sûreté du dispositif de stockage des déchets nucléaires CIGEO (consulter ici le document). Cet avis est complété par une lettre adressée à l’ANDRA, qui est en charge de CIGEO. Cette lettre précise les compléments d’étude et les dispositions nécessaires pour l’obtention du feu vert de l’ASN.

L’ASN souligne les avancées du dossier présenté par l’ANDRA, qui « a atteint dans son ensemble une maturité technique satisfaisante« . Le dossier actuellement présenté est « documenté et étayé » et il « constitue une avancée significative par rapport aux précédents dossiers« . Pour autant, l’ASN souhaite que certains points du dossier soient retravaillés par l’ANDRA, notamment en ce qui concerne la sécurité du stockage de certains déchets radioactifs de moyenne activité à vie longue (MA-VL), conditionnés dans des colis bitumés, qui représentent 18% de l’inventaire des déchets radioactifs destinés à être enfouis.

Ces colis bitumés, qui ne sont pas stables d’un point de vue chimique, dégagent de la chaleur et présentent des risques d’inflammation (réaction exothermique). La conception actuelle de leur stockage dans les galeries profondes de CIGEO risque de compromettre la sûreté de l’installation et, selon l’ASN, les dispositions de stockage actuellement prévues par l’ANDRA « ne permettent ni de prévenir ni de limiter les risques à un niveau acceptable en cas de réaction exothermique à l’intérieur d’un colis de déchets bitumés« .

L’ASN propose deux options pour résoudre ce problème :

  • soit les colis bitumés sont reconditionnés de manière à ne plus présenter de risque de réaction exothermique,
  • soit le centre de stockage souterrain CIGEO est modifié et agrandi pour assurer un espacement suffisant des colis bitumés et éviter qu’un incendie ne se propage d’un colis à l’autre.

Dans les deux cas, ce sont les usines qui détiennent actuellement ces déchets radioactifs qui seraient appelées à financer la solution retenue (reconditionnement des colis bitumés ou modifications nécessaires à la mise en sécurité de l’installation Cigéo).

L’ASN serait cependant plus favorable à la première solution (reconditionnement des colis). On la comprend : comment peut-on imaginer enfouir pour une durée longue des colis instables, alors qu’il est difficile de prévoir comment, sur une longue durée, le centre CIGEO sera géré ? Et de préciser, à propos du stockage de ces colis dans leur état actuel, « la deuxième voie ne pourrait être retenue que pour des colis de déchets bitumés suffisamment caractérisés permettant une modélisation de leur comportement en stockage« . Ce qui revient à dire qu’aujourd’hui on ne sait pas comment les réactions chimiques internes à ces colis bitumés peuvent évoluer dans le temps !

Ce risque d’incendie est d’autant moins négligeable que de tels événements se sont déjà produits dans au moins 2 sites de stockage. L’IRSN, qui est l’organe public technique chargé d’instruire les dossiers soumis à l’ASN, avait déjà signalé, lettre adressée à l’ASN, ces risques d’incendie liés aux déchets de moyenne activité à vie longue (MA-VL) enrobés dans du bitume. L’IRSN ajoutait qu’en cas d’incendie, « un rejet important d’activité dans l’environnement ne peut être exclu » !

Ces compléments demandés par l’ASN ont un coût qui pèsera sur l’option finalement choisie.
Dans la filière française du nucléaire, où beaucoup de solutions aux problèmes posés ne sont pas encore connues ou maîtrisées, ce sera aux opérateurs (EDF, AREVA, ANDRA) de financer la solution retenue pour CIGEO. Et le coût sera important, quelle que soit cette solution. Ainsi, en cas d’enfouissement des colis bitumés dans leur état actuel, le feu vert ne sera donné à CIGEO que si les trois dispositifs suivants sont mis en place :

  • dispositif permanent de surveillance et de détection rapide de la montée en température des colis (on imagine ce que cela veut dire sur une durée longue),
  • dispositif empêchant la propagation de l’incendie en cas d’inflammation de l’un des colis,
  • dispositif empêchant la dispersion de la matière radioactive en cas d’incendie.

Déjà des dérapages financiers, habituels en France lors de la réalisation des grands projets, se profilent pour CIGEO. Un décret de janvier 2016 fixait, pour ce projet, un objectif de coût de 25 milliards €. Mais, selon les choix d’aménagement retenus et avant les corrections demandées par l’avis de l’ASN, cette somme, pourrait selon la Cour des comptes, évoluer jusqu’à un coût final de 43,6 milliards € !

Dans l’industrie nucléaire, où la question de la sécurité est particulièrement importante, l’arbitrage entre rentabilité et sécurité publique ne devrait pas faire problème. On peut pourtant se demander, compte tenu des péripéties concernant la cuve de l’EPR EDF de Flamanville ou les générateurs de vapeur forgés par AREVA, si le choix des entreprises privilégie la sécurité publique. C’est aussi le cas pour CIGEO : certes le dispositif de contrôle et d’accompagnement assuré par l’ASN et l’IRSN semble fonctionner avec efficacité dans la détection des risques et la proposition de solutions palliatives, mais on ne peut que s’inquiéter en constatant que les opérateurs industriels, qui disposent eux aussi de capacités d’étude et d’analyse du risque, s’apprêtaient à stocker des déchets suffisamment instables pour provoquer des incendies risquant de disperser des matières radioactives dans l’environnement !

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 16 / 01 /2018

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1 commentaire

Catherine BURGER

Effrayant, comment faire confiance
Très bon article, clair et super documenté
À relier à la critique du livre publiée dans ce même numero

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