La France entre élites et peuples

Plus que jamais nos gouvernants actuels semblent mettre en œuvre ce que l’abbé Sieyès avait théorisé dans son discours  du 7 septembre 1789 (1) : la démocratie représentative,  est un système permettant de détourner un mode de gouvernement, réputé démocratique, au profit d’un pouvoir oligarchique. L’argument de ce tour de passe-passe était vieux comme Platon (2) et repris avant Sieyès par les pères de la jeune république des États Unis d’Amérique. Il se résume ainsi : «  Le peuple est trop con pour gouverner, il faut que des élites le fassent à sa place « .

« Peuple » voici un joli mot, riche et lourd de sens divers. C’est probablement cette diversité de sens qui permet de multiples manipulations politiques. Comment se définissent et se reconnaissent tous ces « peuples » Bretons, Alsaciens Corses, Basques, Polynésiens, Néo-Calédoniens, etc. qui se dressent contre un pouvoir central où se tapissent des élites qui prétendent les gouverner ? Et ces peuples là ne sont-ils pas soumis à leurs propres élites ?

Pour le bon abbé Sieyès, les élites disposeraient donc de qualités et de capacités « supérieures » qui les distingueraient du peuple : « D’abord, la très-grande pluralité de nos concitoyens n’a ni assez d’instruction, ni assez de loisir pour vouloir s’occuper directement des lois qui doivent gouverner la France ; leur avis est donc de se nommer des représentants » […] « Il est donc incontestable que les députés sont à l’Assemblée nationale, non pas pour y annoncer le vœu déjà formé de leurs commettants directs, mais pour y délibérer et y voter librement d’après leur avis actuel, éclairé de toutes les lumières que l’Assemblée peut fournir à chacun » (1). Qu’y a-t-il de changé à ce jour dans nos mœurs politiques, alors que nous bénéficions de plus en plus d’instruction et de loisirs ?

S’il fallait décrire la manière dont se forment nos élites « éclairées de toutes les lumières », on pourrait observer qu’elles se recrutent sur la base de leur conformité aux valeurs des « élites » déjà en place.
En ce qui concerne futurs cadres dirigeants techniques ou administratifs du pays, la séduction va décider, au moins autant que les connaissances, du succès ou de l’échec d’une candidature aux « grandes écoles » et autres prestigieuses institutions de formation… Tel candidat à l’ENA passe des heures à réfléchir à ce qui pourrait séduire son jury de grand oral… On est loin d’un débat manifestant une pensée critique qui donnerait quelque chose à voir de la personnalité du postulant et de ses qualités à administrer ! En cas de succès, l’intégration à une grande école vaut certificat d’appartenance à une élite. La formation qui suit renforcera généralement le sentiment de cette appartenance et légitimera le pouvoir que le nouveau membre de cette élite exercera dans son emploi futur sur ceux qui n’en font pas partie. Tel préfet expliquera à son stagiaire ENA que les maires de son département sont peu futés et qu’il lui faudra beaucoup de patience avec eux… Tel frais émoulu d’HEC ne doute pas de ses capacités à « manager » des collaborateurs, qu’il considère d’emblée comme assoupis par leurs 15 ans de « boîte »… Tel jeune « X / Mines » ne voit pas ce qui pourrait l’empêcher de décrocher un premier emploi de conseiller dans un cabinet ministériel…, etc.

La carrière des élus (car hélas il faut parler en France de métiers du politique) se construit sur le même principe de conformité. Conformité aux idées, au langage et aux pratiques de son parti, conformité aux représentations supposées de son électorat. Ici, l’onction qui consacre l’appartenance à une élite n’est pas donnée par le succès à une formation dite d’excellence, mais par le succès à un vote. On peut alors observer une étrange alchimie à laquelle peu d’élus échappent : une distance se crée et grandit rapidement entre l’élu et l’électeur. Cela se passe à l’échelle d’une petite commune, comme à celle d’une circonscription : une fois élu, monsieur  Toulemonde découvre d’autres instances dont il dépend ; il prend ses distances avec les électeurs à qui il  faisait des promesses et dont il se sent à présent débiteur. De son coté l’électeur ne retrouve pas ou peu, dans l’exercice du mandat par l’élu, les promesses que celui-ci lui avait faites. Il se sent de moins en moins représenté par celui qu’il avait élu, parce que justement il le sentait proche, semblable, accessible.

C’est dans cet éloignement grandissant que naît, chez l’élu, l’impression d’être « à part », d’autant plus que ses relations avec les électeurs se modifient, se formalisent. Il s’établit un rapport latent de subordination de l’électeur vis-à-vis de l’élu, qui encourage ce dernier à se penser comme faisant partie  d’une élite tandis que l’électeur se résigne à un sentiment d’impuissance.
Ce sentiment  d’appartenir à une élite fonctionne partout, chez des élus d’une petite commune comme au niveau de l’État. Des hiérarchies, fondées sur l’ampleur des carrières politiques et l’importance des responsabilités dirigeantes, exercées dans l’administration ou le privé, organisent cette élite selon différents niveaux accentuées par la perméabilité entre carrières politiques et carrières civiles.

Ces parcours de fabrication des élites corrodent le fonctionnement de notre démocratie de représentation. Des pans entiers de la société ne se sentent plus représentés et remettent en cause tant les anciens partis que les nouveaux. La langue parlée par les politiques est, à de rares exceptions près, celle de la technocratie dont beaucoup d’entre eux sont issus, langue complexe, parfois obscure, parfois désuète, parfois artificialisée par des « éléments de langage » fabriqués par des officines de communication. Tout cela éloigne la possibilité d’un débat, d’une communication équilibrée entre les citoyens et ceux qu’ils ont mandatés pour les représenter. La légitimité des élus est de moins en moins fondée par le soutien du peuple : recherchent-ils encore ce soutien alors que celui qui se situe au sommet de l’élite gouvernante se réclame de Jupiter ?

La dichotomie entre ces « élites » qui prétendent organiser notre destin et la masse informelle d’individus, de « gens », qui ne leur en reconnaissent plus les capacités et la légitimité peut-elle se résoudre ? Le peuple serait-il en voie d’avoir suffisamment d’aptitudes politiques à se gouverner seul ? Aujourd’hui, la société civile fourmille d’initiatives et de coopérations qui se substituent aux missions de solidarité abandonnées par l’État, alors peut-être…demain ?

Tandis que les élites constituent une oligarchie qui gère le pays en privilégiant ses intérêts propres, divers mouvements cristallisent les mécontentements sur des revendications d’appartenance à un peuple qui semblent contester l’organisation centralisée de l’état Jacobin. On peut être étonné par ces revendications qui focalisent le sentiment d’appartenance dans un espace régional alors que, dans un mouvement contraire, les individus s’ouvrent à la mondialisation.

La notion de peuple est complexe : un peuple peut se définir selon les cas comme un ensemble d’individus partageant et observant sur un même territoire les mêmes règles, lois et institutions politiques…il s’organise alors en tant que nation (cf. la nation française) ; ou alors, constitué par un ensemble de personnes qui se reconnaissent dans une civilisation, des coutumes et pratiques communes, il se détermine en fonction d’une culture  particulière, mais dans un ensemble régi par des lois et institutions variées (cf. l’Europe). Enfin le peuple peut aussi se définir, hors de toute territorialité, comme un ensemble de personnes partageant une même origine ethnique ou une même religion qui les fondent en une communauté  transcendant toute territorialité (cf. le peuple de Dieu).

On passe ainsi d’un peuple défini par un cadre restrictif, celui de la nation, à un peuple défini par des notions plus floues qui ne se réfèrent qu’à une culture commune. Définir aujourd’hui comme un peuple un ensemble de personne vivant sur un même territoire relève d’une gageure : l’explosion des communications dans le monde moderne, contribue à créer des agrégats humains hétéroclites et instables. Ainsi tel territoire français est peuplé de personnes de culture et d’origine française, allemande, maghrébine, turque, polonaise, asiatique, qui conservent certains de leurs modes de vie particuliers et qui y résident un temps plus ou moins long : comment inscrire un tel ensemble dans un peuple défini par un périmètre politique et culturel limité, par des droits particuliers, sans porter atteinte à telle ou telle de ses parties ? Qui est Alsacien, Breton, Corse, Polynésien, Néo-Calédonien ? Celui qui se reconnait comme tel ou aspire à l’être, fût-il d’origine Bambara, Hmong ou Laponne ?  Doit-il justifier d’un séjour continu dans tel territoire revendiqué par tel peuple, ou prouver son appartenance à telle religion, ou démontrer telles ou telles compétences ? Tenter de définir selon des critères « objectifs »qui fait partie et qui ne fait pas partie du peuple Machin, revient a porter atteinte aux libertés et droits humains les plus fondamentaux. Ceux qui s’essayent à ce jeu ne font rien d’autre que de se rêver (et parfois d’agir) « élites » au sein d’un peuple « élu ». La vieille histoire !

Ce qui est ici mis en cause ce sont ces « élites » proclamées ou autoproclamées par une caste dominante qui les met en scène pour justifier son hégémonie. Face à ces élites là, il existe dans la société civile des élites authentiques et plus discrètes, aux capacités et niveaux de compétence qui souvent concurrencent voire dépassent les « élites » au pouvoir. Il se crée alors ici et là des tensions dont l’éclatement mine l’autorité de l’État. Il est par exemple consternant de voir un préfet, mis en scène comme faisant partie de l’ »élite administratrice » du pays, tenir tête à un collège d’experts scientifiques, reconnus de haut niveau, qui dénoncent les dangers encourus par la population lors de la mise en service d’une installation industrielle polluante et donner, malgré ces avis fondés, le feu vert à sa mise en service !

Le retour à une véritable démocratie de représentation et d’exercice passe donc par reconnaître ces « élites » proclamées pour ce qu’elles sont : des semblables ne disposant d’aucun droit ou statut particulier, soumis aux mêmes devoirs de respect des lois et de prise en considération de l’autre. Il en est de même pour ces peuples circonscrits dans l’imaginaire de quelques apprentis démiurges : ceux-ci les rêvent exemptés des obligations qui les lient à une société plus vaste dont ils tirent par ailleurs bénéfice. L’histoire de la décolonisation fourmille d’exemples de peuples constitués au nom d’une « spécificité » douteuse, qui se retrouvent à subir des « élites » plus réduites, plus arbitraires et plus mesquines.

Le dysfonctionnement des institutions du pays, sous l’effet de l’inefficacité croissante des « élites » proclamées, laisse espérer la possibilité d’un changement. Le potentiel citoyen existant dans la société civile pourra-t-il prendre le relais ?

 

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 22 /02/2018

 

(1) Lien vers extrait du discours de l’abbé Sieyès : Démocratie et système représentatif

(2) « La démocratie apparaît lorsque les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, bannissent les autres, et partagent également avec ceux qui restent le gouvernement et les charges publiques […] » Platon, La République [livre VIII—557a]

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