La Laïcité de Macron ?

Depuis sa prise de fonction, le Président Macron tarde à s’exprimer sur la laïcité… C’était prévu en décembre, mais les décès  de Johnny Hallyday (voir ici notre article à ce sujet), de Jean D’Ormesson, comme la polémique entre Charlie Hebdo et Médiapart, ont bousculé cet agenda. Rien n’est programmé. Dans les semaines à venir ? Dans le courant du premier semestre ? Pour le moment on reste en attente… Ce qui peut poser question.

Un évêque laïque
(montage photo D. Vexenat)

Depuis des années, il y a confusion sur la laïcité… Nous avons entendu tout et son contraire… Aujourd’hui tous les partis politiques se disent laïques, d’où la laïcité « adjectivée » selon les visions de chacun : d’ouverte à identitaire, lesquelles expressions ne sont que des récupérations du terme laïcité. Cela tient, à mon avis, à la tentative de l’État de vouloir organiser les religions ou des religions de vouloir intervenir dans la sphère politique… Or la République s’adresse aux individus de manière à ne pas tomber dans le communautarisme…

La République est laïque, la société pas nécessairement.  

On commence à instiller que Emmanuel Macron prônerait une «laïcité de dialogue», inspirée de la philosophie de Paul Ricœur, laquelle « redonne aux religions une vraie place », sans toutefois aller jusqu’à une vision communautariste à l’anglo-saxonne, thème qu’il a développé dans son discours à l’occasion des cinq cent ans de la Réforme. Selon le président de la République, la «foi laïque» ne saurait combler le «vide métaphysique» auquel est confronté chaque individu, et c’est d’ailleurs l’un des axes forts développé lors de ses vœux aux autorités religieuses, début janvier.

Foi laïque ? Vide métaphysique ?

L’une n’existe pas, l’autre est inapproprié, et surtout ne concerne pas la laïcité.

Emmanuel Macron dénonce «la tentation, toujours présente, de l’établissement d’une sorte de religion laïque, laquelle créerait une relation de concurrence frontale entre une pensée philosophique républicaine et les discours religieux, ne ferait qu’aggraver, selon le président, les malentendus et les fractures de la société française… » Or c’est justement ce que l’application de laïcité, par la loi de 1905, règle… Ainsi, si je comprends bien, les tenants de l’application et du respect de cette loi prôneraient une « laïcité sans concession », laquelle serait alors de type identitaire, radicalisés : « La radicalisation de la laïcité ? »… Combien de morts ?

Par ce positionnement dans le débat religieux, le Président prend un risque : celui de donner l’impression de privilégier le dialogue avec les religions au détriment des agnostiques et athées, lesquels ne seraient pas concernés. Même s’il se montrait exigeant avec les religions, ce n’est pas le problème d’un État laïque !

            C’est  le contraire qu’il m’a semblé comprendre quand, lors de l’hommage  au Père Jacques Hamel, en juillet dernier, Emmanuel Macron a prononcé un discours qui pourrait marquer un tournant dans les rapports entre l’Église et l’État sous la Vème République. Au point que Jean-Louis Schlegel, sociologue des religions et directeur de la rédaction de la revue Esprit, se dit sidéré… « C’est la première fois que j’entends un dirigeant d’une République laïque parler de la République avec les mots de l’Église : l’espérance, le don de soi et l’amour… » Le président de la République « a presque assimilé la République à l’Église. Il n’a pas évoqué la liberté, l’égalité ou la fraternité mais employé les mots de l’Église, comme si, désormais, ils appartenaient à tous ».

            Le propos aurait été plus judicieux en déclarant que, par l’assassinat terroriste de Jacques Hamel, prêtre catholique qui célébrait son culte, ce ne sont pas seulement «les catholiques qui ont été frappés», mais «la liberté de culte qui [était] visée, et donc encore une fois la République laïque».

            Les propos du Président sonnent comme une récupération cléricale : l’hommage aurait dû rester républicain et humaniste. Jacques Hamel n’est un « martyr » que pour ceux qui partagent sa foi : pour tous les Français, il doit rester d’abord une victime d’un terrorisme qui combat la République.

            Beaucoup ont été choqués par le fait que le Président de la République n’ait pas une seule fois prononcé le mot « laïcité », ni évoqué les principes de la République. C’est pourtant la laïcité qui constitue le meilleur rempart aux guerres de religion, la liberté l’égalité et la fraternité qui cimentent notre République, au-delà des diverses options philosophiques ou religieuses des citoyens.

Il était du devoir du Président Macron de le rappeler et non de réduire les fondements de la République à des valeurs spirituelles, rendant ainsi un hommage appuyé à « la fraternité et la charité de l’Église de France » – alors que seuls 4 % des Français vont à la messe. Non seulement, il a dit «qu’il admirait» l’Église catholique, mais aussi « qu’elle était un exemple » et qu’il considérait le catholicisme comme «énergie centrale». C’est un positionnement très libéral de la République dans un contexte où les religions sont en concurrence… Encore une fois, ce sujet ne concerne pas un élu républicain et laïque.

Cet abandon délibéré des principes de laïcité par la plus haute Autorité de l’État ne peut que faciliter le dérapage clérical et réactionnaire, lequel va des partisans intégristes, à ceux qui sont favorables à l’instauration de la « charia »… Et certains n’hésitent pas à proclamer la supériorité de la morale religieuse sur la loi : soit une régression de 113 ans par rapport à la loi de séparation des Églises et de l’État.

            À cet égard, beaucoup font la confusion entre laïc et laïque… Laïc, vient du latin laïcus : une partie du peuple de l’église, alors que laïque vient du grec laïkos : c’est tout le peuple, sans évoquer la religion !

            Le 20 janvier dernier, j’ai participé à la conférence du Collectif Laïque Audois, à Narbonne. Le thème était «  De l’espace privé à l’espace public : du savoir être au savoir vivre ensemble ».

Je reprends ici, en guise de conclusion de cet article, les propos du conférencier, lesquels, me semble-t-il, remettent les choses à leur place. 

« Le sujet est aussi large que profond !  Aussi je vais me contenter d’en aborder seulement quelques aspects pour engager le débat. J’appuierais le développement sur un point fondamental : la Laïcité est d’abord un concept politique. Elle est un mode d’organisation juridique et politique basé sur la séparation des Églises et de l’État, du religieux et du politique.
La Laïcité est inscrite dans notre constitution. On évoque, dès le premier article, la France comme « République indivisible, laïque, démocratique et sociale ».
La France est donc une République laïque ! Et, aujourd’hui, personne ne le remet en cause, personne ne s’y oppose… On pourrait même dire que depuis quelques années la Laïcité revient à la mode ! Elle est dans toutes les bouches et tout le monde s’en réclame !
Mais chacun l’assaisonne à sa façon, d’aucuns la veulent « ouverte », d’autres « plurielle », certains voient une « nouvelle »  Laïcité voire même une Laïcité « de combat » etc.
Mais à la mettre ainsi à toutes les sauces elle se vide de sa substance.
Et en la vidant ainsi de toute substance, le risque est d’en réduire son principe fondamental à une forme d’instrumentalisation politique.
Ces tactiques sémantiques sont nuisibles au sens et à la philosophie de la Laïcité. Il est indispensable de toujours faire une lecture en creux de cette « Laïcité adjectivée ». Ainsi, en réclamant une Laïcité « ouverte », on insinue que le concept de Laïcité est « fermé », comme si la République refusait la liberté religieuse, les croyances, etc.
Et donc, au nom de la « Laïcité ouverte » et de la « liberté religieuse » fleurissent des exigences d’avantages publics des religions (Loi Falloux, loi Carle, loi Debré…).

Le projet politique de la « nouvelle Laïcité » cherche à créer une société assainie. Alors que la gageure du « vivre ensemble » consiste à accepter la richesse de la diversité et que l’on puisse se rassembler sans se ressembler… nous ne sommes pas tous des Gaulois !
Mais qu’est-ce que la Laïcité !! Elle est, comme je l’ai énoncé au début, un mode d’organisation politique de la société mais aussi une approche philosophique pour faire société ensemble.
Et en dévoyant son sens, soit par des adjectivisations, soit par des détournements sémantiques, on remet en cause ces deux choses ! Le mode d’organisation de notre République et aussi et surtout la philosophie du concept.

Permettez-moi de vous rappeler sa philosophie, dont le principe de droit politique se base sur trois piliers essentiels :

  • la liberté de conscience,
  • l’égalité des droits de tous les citoyens quelles que soient leurs convictions ou leurs options spirituelles,
  • la primauté de l’intérêt général, du bien commun à tous, comme seule raison d’être de l’État.

La liberté de conscience : c’est le sentiment de soi qui définit la conscience et n’est soumis à aucune contrainte. Il est par définition la liberté même. La force peut, bien entendu, s’emparer du corps, mais elle ne peut empêcher la pensée, le jugement, la réflexion. La Laïcité garantit cette liberté en écartant la terreur morale que peuvent exercer, quels qu’ils soient, les dogmes particuliers et elle institutionnalise l’autonomie intellectuelle et morale de chaque citoyen. En renvoyant dans la sphère privée les convictions religieuses, le principe de Laïcité ne méconnaît pas la dimension collective, mais elle met hors de portée de toute tentation autoritaire !  

Cette liberté de conscience est associée à l’égalité des droits de tous les Hommes. Et l’égalité des droits est le fondement de la Démocratie ! Il devient possible pour tous de déterminer pour soi-même sa propre trajectoire de vie.
En philosophie politique, le débat est toujours difficile entre liberté et égalité. Notions contradictoires ? Complémentaires ? « En matière de Laïcité, nous dit H. Peňa-Ruiz, le souci d’une égale liberté des divers croyants et des athées ou des agnostiques prend un sens décisif. »
L’idéal laïque fonde le lien politique sur le droit et le droit sur des principes universels ce qui exclut la contrainte communautariste.

Le troisième pilier concerne la primauté de l’intérêt général, du bien commun à tous, comme seule raison d’être de l’État. La Laïcité est une culture de la distance, les références universelles du bien commun ne peuvent être oubliées du fait d’enfermements communautaristes.
Mais que peut-on appeler bien commun ou intérêt général ? Par opposition, tout ce qui n’est pas intérêt particulier ! L’État doit donc veiller sur tous et non sur chacun… mais doit garantir le respect de la sphère privée des personnes.
Cette universalité implique que les lois communes à tous soient libérées des conceptions propres à chacun et en particulier des conceptions religieuses. La séparation des églises et de l’État, ainsi que de ses services régaliens, n’est en rien tournée contre les religions, mais contre leur ingérence dans la gestion de la « chose publique » la Res Publica.
Garant de l’égalité des droits entre citoyens et au nom de l’intérêt général, l’État laïque doit imposer la même parité de traitement des convictions individuelles, qu’elles relèvent d’une religion, de l’agnosticisme ou de l’athéisme et leur refuser tout privilège public.

Pour conclure, il faut comprendre la Laïcité comme un PROJET DE SOCIETE HUMANISTE.

Nous vivons aujourd’hui dans une société en crise identitaire, économique, sociale, dans une société en manque de projet et la Laïcité, de par ce qu’elle impose et de par ce qu’elle est, est à même d’apporter des méthodes d’appréhension des problèmes auxquels nous sommes confrontés, sinon des réponses.

Le chômage, les intégrismes de toutes sortes, sont des facteurs de régressions qui mettent à mal les relations sociales et le « vivre-ensemble ». Aussi, tout ce qui permet de rétablir le respect mutuel et le lien social fait sens et doit être au centre de nos préoccupations de citoyens.

De l’espace privé à l’espace public, la Laïcité permet à chacun de trouver sa place et de s’exprimer dans son environnement. La Laïcité, c’est aussi la prise en considération des différences, qu’il faut tenter de comprendre, car lorsqu’on découvre l’autre on s’enrichit, on augmente cette part commune qui fait de chacun d’entre nous des êtres humains.

N’est-ce pas là un défi de taille que celui de rechercher ensemble la construction d’une société juste et équitable, une société solidaire et accessible à tous ?

N’est-ce pas là le travail de tous, à l’amélioration de notre espace commun de diversité, mais aussi de notre savoir-être au service d’un vivre ensemble ? »

Jean François Lambert  (Collectif Laïque Audois), pour le Clairon de l’Atax, le 10/02/2018

 

Print Friendly, PDF & Email

Publié par Jean-François Lambert

1 commentaire

Bel exercice de rhétorique!
Pour revenir au titre, selon la Bible Dieu a créé le monde en 7 jours. Laissons donc à Jupiter les 5 ans mandatés…

Laisser un commentaire