« La Poétique de l’emploi » un livre ébouriffant !

Noémi Lefebvre, La Poétique de l’emploi, Éditions Verticales, février 2018, 103 pages, 12€

 

Qui est Noémi Lefebvre ? En voici une présentation par son éditeur.

Née en 1964 à Caen, Noémi Lefebvre vit à Lyon. Auteur d’une thèse de science politique sur l’enseignement musical et les idéologies nationales en Allemagne et en France (1994), elle s’intéresse, dans le cadre de ses recherches comme dans l’écriture, à la rencontre entre idées politiques et idées sur l’art. Après plusieurs années d’enseignement à l’IEP de Grenoble et de recherche associée au laboratoire Pacte, elle est responsable, depuis 2012, du Centre d’études sur l’enseignement et les pratiques musicales au Cefedem Rhône-Alpes, et y développe, dans un esprit aussi exigeant qu’indisciplinaire, l’implication de la création dans le processus de recherche, et vice-versa.
Outre ses textes littéraires, elle est l’auteur de deux essais de référence sur la politique musicale en France : Maurice Fleuret, une politique démocratique de la musique (avec Anne Veitl, La Documentation Française, 2000), et Marcel Landowski, une politique fondatrice de l’enseignement musical, 1966-1974 ( Cefedem Rhone-Alpes, 2014).

C’est le quatrième livre de l’écrivaine, publié aux Éditions Verticales. Précédemment, sont parus :
L’Autoportrait bleu, 2009
L’État des sentiments à l’âge adulte, 2012
L’Enfance politique, 2015

La Poétique de l’emploi est un livre écrit au « je ». Le personnage, indéterminé, se veut poète et il dit ceci : 

« J’évitais de penser à chercher un travail, ce qui est immoral, je ne cherchais pas à gagner ma vie, ce qui n’est pas normal, l’argent je m’en foutais, ce qui est inconscient en ces temps de menace d’une extrême gravité, mais je vivais quand-même, ce qui est dégueulasse, sur les petits droits d’auteur d’un roman débile, ce qui est scandaleux, que j’avais écrit à partir des souvenirs d’une grande actrice fragile rescapée d’une romance pleine de stéréotypes, ce qui fait réfléchir mais je ne sais pas à quoi. »

La Poétique de l’emploi commence par : Il n’y a pas beaucoup de poésie en ce moment, j’ai dit à mon père.
Et finit par : Il y a pas mal de poésie en ce moment, j’ai dit à mon père. Il n’a pas répondu.

Que s’est-il passé pour opérer ce changement d’appréciation sur le monde ?
Ce début et cette fin du livre sont constitués par ces deux paroles de dialogue entre un père « établi socialement » qui possède un surmoi développé, scientifique, rationnel, mais qui assène des aphorismes quand il a bu,  et un narrateur ou une narratrice – on ne sait pas – marginal(e), poète à la recherche d’un emploi.

Pour donner une idée de ce livre de littérature inclassable, qui allie humour, charge politique, poésie et réflexion sur l’existence et la société, voici un résumé de ces dix leçons.

Leçon numéro 1 : Poètes, ne soumettez personne à la raison du père.
Et suit la démonstration sur La raison d’un père est de toutes les raisons la plus contraire à la poésie.
Sachant que la sincérité est une fiction américaine, a dit mon père un jour où il avait bu…

Leçon numéro 2 : Poètes, ne cherchez pas la sincérité en poésie, il n’y a rien dans ce sentiment américain qui puisse être sauvé.
En vérité chaque fois que j’ai voulu être sincère, je n’ai jamais rien fait que croire à ce que je croyais depuis moi vers le monde et du monde vers moi, comme si le monde et moi c’était du même tonneau.

Leçon numéro 3 : Poètes, écrivez des poèmes nationaux, c’est ce qu’il y a de plus sécurisé
Commentaire : La mort dans l’âme est peut-être l’envers de la fleur au fusil (p.46).

Leçon numéro 4 : Poètes, n’espérez pas beaucoup d’exemplaires, un seul c’est déjà trop.

Leçon numéro 5 : Poètes, si écrire vous est défendu, essayez déjà de vous en apercevoir.
Aphorisme : Le secteur culturel est un cimetière pour le repos de l’âme, a dit mon père un jour où il avait bu.

Leçon numéro 6 : Poètes, écrivez si vous voulez des poèmes d’amour en simple liberté sans vous demander si c’est trop difficile.
Aphorisme : Si on y pense trop on ne peut plus réfléchir, a dit mon père un jour où il avait bu.

Leçon numéro 7 : Poètes, évitez de vous faire assommer au nom de la Liberté, prenez un bain ou regardez un Simpson ou si ça va pas mieux lisez la page 40 de LTI, la langue du IIIe Reich, de Victor Klemperer. « La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle. Et qu’arrive-t-il si cette langue est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en a fait le vecteur de substances toxiques ? » Question de Klemperer.

Leçon numéro 8 : Poètes, ne laissez pas empoisonner les mots et tenez-vous loin de la littérature.

Leçon numéro 9 : Poètes, si vous êtes dans une prison, dont les murs étouffent tous les bruits du monde, ne comptez pas à 100 % sur votre enfance pour vous sortir de là.
Aphorisme : Tout est dans Platon a dit mon père un jour où il avait bu.

Leçon numéro 10 : Poètes, laissez tomber les alexandrins, sauf si c’est pour vous payer de quoi manger.
Aphorisme : Les alexandrins ça se vend par douzaines, a dit mon père un jour où il avait bu.

Et pour finir, des propos de sa mère sur Schiller :

L’utilité limite l’imagination.
L’utile est contraire à l’idéal.
Travail salarié au service de l’utile
La liberté est du côté de l’idéal inutile
L’éducation esthétique est une éducation anti-industrielle.
Ne pas oublier que Schiller est citoyen de son temps.

Bientôt, le mois de mars célèbre chaque année le « Printemps des poètes » ; et Noémi Lefebvre nous rappelle que :
«  Le poète se consacre et se consume donc à définir et à construire un langage dans le langage » (Paul Valéry).

On ne saurait que trop encourager à la lecture de ce livre ébouriffant.

Marie-Françoise Bondu pour le Clairon de l’Atax le 15/02/2017

 

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Publié par Marie-Françoise Bondu

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