Les actionnaires de « l’économie casino »

(Suite du n° 38)

(L’économie racontée à Martine)

Dessin de Martine Rominger

Finalement le papa de Martine a acheté des actions : comme cela il aura de quoi payer les études de Martine qui veut être médecin. Il a longtemps hésité et, comme il n’y connaît pas grand-chose, il s’est finalement décidé en 2014 pour des actions EDF et d’ENGIE, du solide selon lui puisque, dans les deux, cas l’État en était l’actionnaire principal et que « de l’énergie il en faudra toujours plus ». Cela a bien fait rire tonton Georges, le « capitaliste » de la famille, qui ne jure que par les « nouvelles technologies » et qui dit que là où l’État fourre son nez ça ne marche jamais bien. Depuis qu’il est devenu actionnaire, le papa de Martine se fait du souci car il voit baisser le dividende d’EDF de – 0,35 € et celui d’ENGIE de – 0,30€ par rapport à celui servi en 2014, année de son achat. Doit-il vendre avant que ce soit pire ? A perte ? La maman de Martine lui dit qu’il aurait mieux fait d’acheter un studio…

Évolution du dividende (source EDF)

De même que les guerres auront toujours besoin de fantassins, l’économie a besoin d’actionnaires « petits porteurs ».

L’actionnariat des « petits porteurs » s’ajoute à l’actionnariat institutionnel (les zinzins), à l’actionnariat industriel ou d’entreprise et à l’actionnariat public (l’État). Si ces divers actionnariats sont liées par un but commun, « faire de l’argent », ce qui caractérise l’actionnariat des petits porteurs, c’est le poids très relatif de son influence sur le fonctionnement des entreprises. Pour autant, son rôle n’est pas sans importance : il fonctionne peu ou prou comme un régulateur face aux soubresauts financiers de « l’économie casino ».
Les économistes et les observateurs des marchés financiers s’accordent généralement sur le constat que l’actionnariat institutionnel (les « zinzins » : assurances, caisses de retraite, fonds de pension, sociétés gestionnaires de fortune, etc.) est instable, rapide à prendre ses bénéfices, fuyant à la moindre alerte, au moindre incident de parcours rencontré par les entreprises, tandis que les petits porteurs restent généralement plus fidèles et moins réactifs.

Ce rôle régulateur des actionnaires individuels est apprécié des dirigeants d’entreprises qui le considèrent même comme indispensable, d’autant plus qu’ils sont en général plus facilement manœuvrables et disposent de moins de moyens de contestation et de recours que les trois autres catégories d’investisseurs.

Mais voilà, le peuple des « petits porteurs » s’étiole, le nombre d’investisseurs individuels est en baisse : ils étaient 7 millions en 2007, ils n’étaient plus que 3 millions en 2016. Les français semblent se méfier de plus en plus d’un actionnariat aux pratiques devenues trop complexes et trop volatiles, ils préfèrent d’autres types de placements financiers réputés plus sûrs : ainsi 92% des ménages déclarent détenir en 2017 au moins un produit d’épargne.

Pour tenter d’enrayer cette désaffection des petits porteurs les dirigeants d’entreprises cherchent à développer des moyens d’information / formation destinée à cette population. Carrefour, où l’actionnariat des petits porteurs représente 10% du capital, BNP Paribas, où ils sont 450 000 et bien d’autres, inondent leurs actionnaires individuels de propositions de conférences, de débats et de courriers à vocation pédagogique…

Mais le mouvement de retrait semble inéluctable : le retour d’un volant d’actionnaires individuels suffisamment important pour mieux équilibrer le marché financier, semble définitivement compromis : ouste les petits porteurs et vive les investisseurs institutionnels qui concentrent de plus en plus l’actionnariat !
Ainsi se créé un tourbillon de plus en plus fort qui agite « l’économie casino », déstabilise les entreprises de l’économie réelle et décourage les investisseurs individuels.

Comment  ces derniers ne s’inquiéteraient-ils pas, lorsqu’ils apprennent par exemple que le grand Warren Buffet, le vieux sage dont la finesse d’analyse et la bonne fortune de ses investissements – même en période de crise – sont universellement célébrés, vient de perdre en 2017 environ 4,2 milliards de dollars US suite à la dépréciation des actions de sa société d’investissement Berkshire Hathaway.
Comment ne seraient-ils pas découragés au spectacle des vicissitudes encourues par l’Agence de Participation de l’État (APE), actionnaire minoritaire ou majoritaire dans 81 entreprises en 2015/2016, dont les dividendes  ont baissé de 4,1 milliards en 2014 à 3,9 milliards en 2016 et que, pour renflouer EDF, 900 millions d’euros de dividendes n’ont pas été perçus par l’APE en numéraire mais en titres EDF dont la dépréciation ne peut que se poursuivre, compte tenu des dérives de l’industrie nucléaire !

 

 

Si les investisseurs institutionnels et publics connaissent de telles mauvaises fortunes, comment un petit investisseur individuel peut-il s’en sortir avec ses faibles moyens d’information et de réaction ?

Alors le papa de Martine a fait comme beaucoup d’autres : il a vendu ses actions, même en perdant un peu d’argent. Il sait la valeur du travail, lui l’artisan menuisier : voir comment « l’économie Casino », en réaction à un simple « buzz » ou à cause de la voracité de multinationales, ou encore par d’inavouables manœuvres d’un concurrent, pouvait condamner une entreprise pourtant saine, au travail bien fait, à la production de qualité, l’écœure totalement. Le papa de Martine a écouté sa maman et a investi dans la pierre, c’est du solide ! Et voilà que Macron et son gouvernement rétablissent l’IGF, l’impôt sur la fortune pour juste les valeurs immobilières : avec la maison de Tours que maman a hérité de ses parents, leur maison de Schiltigheim où ils habitent et le 2 pièces de 50 m² qu’ils viennent d’acheter pour les études de Martine «  ils y ont droit » !

Louise B. Velpeau pour le Clairon de l’Atax le 14/02/2018

 

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