Traité de l’Élysée, est-ce une bonne idée ?

Le Président Macron a souhaité fêter le traité de l’Élysée. Combien de Français se souviennent-ils encore de ce traité qui fut signé il y a 55 ans le 22 janvier 1963 entre le Président français Charles De Gaulle et le chancelier allemand Conrad Adenauer pour sceller la réconciliation franco-allemande suite aux deux guerres mondiales (1914/1918 & 1939/1945).

Qu’en est-il actuellement de cette réconciliation entre la France et l’Allemagne ?

                                                        De Gaulle & Adenauer

Pour comprendre, il nous faut remonter à la fin de la dernière guerre mondiale, moment où les rôles sont redistribués par la naissance de deux nouveaux acteurs : les USA et l’URSS, qui vont s’affronter et créer, avec leur sphère d’influence, une bipolarisation dangereuse du monde, que l’on appellera la « guerre froide » qui, elle-même, relancera l’économie de l’armement, mais aussi placera l’Europe de l’Ouest sous tutelle américaine… face à une Europe de l’Est sous tutelle soviétique.

Les Américains considéraient que leur entrée en guerre avait été nécessaire parce que la France n’avait pas été à la hauteur en 1940. À la fin de la guerre, ils ont organisé l’Europe comme un contre-feu face à l’URSS, laquelle incarnait le communisme, présenté comme l’adversaire du « monde libre ». Les Américains pensaient qu’après les traités de Westphalie en 1648 entre les nations européennes, qui s’étaient fait la guerre pendant plus de 30 ans, ce serait indéfiniment la guerre entre les nations en Europe ! En conséquence, il fallait supprimer ces États et ces Nations. Jean Monnet portait ce message. Il a même été rémunéré pour défendre cette version : la paix ne se reconstituera pas en Europe si les nations sont souveraines, donc il faut monter une fédération européenne portant un socle économique commun. En fait, ce que les Américains souhaitaient, c’est une Europe économique et surtout pas politique.

Le Général De Gaulle revient au pouvoir en 1958. C’est alors qu’avec Adenauer, ils s’élèvent contre la politique américaine, dont le but est la disparition d’une convergence politique entre les États européens. De Gaulle est un farouche opposant au fédéralisme européen. Il conçoit l’Europe comme une organisation internationale qui doit conserver son autonomie face aux deux superpuissances de l’époque que sont les USA et l’URSS.

En France la question de l’organisation politique de l’Europe est posée.

Une commission intergouvernementale, présidée par le gaulliste Christian Fouchet, est créée : elle est chargée d’étudier les problèmes concernant la coopération politique européenne. Il en ressort un « plan Fouchet » qui prévoyait la mise en place d’une coopération entre les États membres en matière de politique étrangère et de défense, de science, de culture et de protection des droits de l’homme, mais aussi la réorganisation des institutions et la création de plusieurs institutions… Ce plan organisait une indépendance politique vis à vis des USA, ce qui ne leur plaisait guère ! Non soutenues par les autres pays de la CEE, souvent sous tutelle américaine par l’intermédiaire de l’OTAN, ces propositions françaises resteront finalement lettre morte.

Le Plan Fouchet ayant échoué, le traité de l’Élysée, traité bilatéral d’amitié franco-allemand, sera un pis-aller, reprenant les principales dispositions du plan, mais en les limitant à deux pays, l’Allemagne et la France. Dans l’esprit du Général De Gaulle, il fallait d’abord faire une alliance étroite entre les deux pays, puis rallier les autres pays de l’Europe des Six : la Belgique, l’Italie, le Luxembourg, les Pays-Bas, afin de construire un bloc européen indépendant à la fois des États-Unis et de l’Union soviétique.

Le Traité de l’Élysée, qui souhaitait maintenir la confédération, a d’abord été voté par le parlement français. Au parlement allemand, un préambule qui n’avait pas été discuté antérieurement a été introduit : il qui précisait que ce traité ne concernait en aucune manière les traités précédents… qui engageaient l’Allemagne. Ce qui rendait caduc le traité de l’Élysée. Le président allemand est allé féliciter dans les tribunes Jean Monnet qui était contre cette vision d’États européens.

Le plan Fouchet ayant échoué et le Traité de l’Élysée tronqué, l’ambiguïté a subsisté…

Lors du 50° anniversaire, fêté en 2013, il y eut une déclaration commune, dite de Berlin, fixant nombre de grands axes politiques d’action commune… Mais pendant ce temps, l’esprit européen a régressé et l’Europe s’est enfoncée dans une « crise qui ne cesse de durer »… Comme la sensation de vivre la fin d’un rêve !

Cette situation est le résultat d’une Europe, avant tout économique, qui s’est dissoute dans la globalisation. Cette dissolution a commencé avec la libre circulation mondiale des capitaux prévue dans l’Acte Unique de 1987, puis s’est confirmée avec le traité de Maastricht de 1992 et le traité de Lisbonne, passés en « force » par les États, malgré le refus référendaire du peuple en 2005. Ces traités, entrés en vigueur en 2009, ont été suivais par l’élargissement de l’Europe à de nouveaux membres et la création d’une monnaie unique sans unité politique.

En effet, malgré un cadre de traités pervertis, l’Europe s’est élargie, vraisemblablement trop rapidement : de 6 pays, elle est passée à 12, 15, 27 et enfin 28 membres. Pour les pays de l’Europe du sud, à peine sortis de régimes dictatoriaux (Grèce, Espagne, Portugal), ce fut un rattrapage inespéré. Pareillement pour les pays d’Europe centrale et orientale, surgis des décombres du communisme : l’élargissement leur a ouvert un horizon de prospérité et de démocratie.

Mais les discours officiels qui parlent d’amitié, d’imitation et de fusion, s’avèrent trompeurs et semblent couvrir un discret dumping social… Les 19 États qui font partie de la « zone euro » ont des réalités économiques très divergentes, hétérogènes, au point de menacer aujourd’hui la cohésion de l’Union. Nombre d’États ont intégré l’espace européen, avec des motivations uniquement néolibérales et marchandes, qui suscitent des attitudes profondes de rivalité, mais aussi de peur et de rejet de la part des populations concernées… Ces réactions sont récupérées par des mouvements de protection nationalistes, voire de mouvements néfastes d’extrême-droite… Lesquels expriment maladroitement que dans les pays européens, nombreux sont ceux qui refusent le capitalisme devenu un néo-libéralisme globalisé qui envahit tout, étouffe tout !

Dans cette Europe, avec 28 pays représentant près de 500 millions d’habitants (le 2° espace économique mondial) placés sous le joug du néolibéralisme, revient inlassablement la même question : où est le Dèmos ? Comment instaurer une souveraineté plus forte en juxtaposant des souverainetés nationales affaiblies ?

On a démonté pièce après pièce les « chapiteaux nationaux » sans être en mesure d’en construire un autre. L’option néolibérale n’a pas permis de construire une identité européenne… Les références de chaque peuple demeurent, peut-être plus que jamais, nationales. Les différences culturelles, illustrées en grande partie par l’existence de 24 langues officielles dans l’Union européenne, constituent de toute évidence non seulement un problème pratique de communication, mais bien plus une confrontation de différentes conceptions et de cultures politiques.

Au milieu de tout cela, on continue à évoquer le « couple franco-allemand »…

                                                Macron & Merkel

En France, beaucoup de gens pensent que l’Europe fut une belle idée qui s’est fourvoyée au point que ses actes apparaissent comme des « actes manqués » (voir énumération ci-dessus), au point qu’à la question récurrente : l’Europe, c’est quoi ? Nous avons toujours du mal à répondre promptement. Pire, pour beaucoup elle apparaît plus comme un problème qu’une solution.

En France, nous connaissons mal la situation de l’est de l’Europe, particulièrement ses rapports avec l’Allemagne qui posent problème aujourd’hui, en attendant un « demain » chargé de lourds nuages. 

Entre 1991 et l’intégration des pays de l’Est européen à l’EU en 2004, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Hongrie avaient créé une structure de coopération informelle, le groupe de Višegrad, (du nom de la ville hongroise, située dans le coude du Danube, qui abrita la réunion fondatrice en 1991). Au cours de cette période, l’Allemagne fut tout à la fois leur tuteur, leur banque, avec pour but de stabiliser la région, la faire adhérer à l’OTAN, la convertir au marché, intégrer son économie au système productif rhénan. Mission accomplie : ayant l’Allemagne pour premier partenaire commercial, les pays du groupe de Visegrad, transformés en atelier de façonnage pour l’industrie de leur voisin, ont fourni une main-d’œuvre si bon marché qu’elle a pesé à la baisse sur les salaires allemands tout en leur assurant une forte dépendance aux investissements étrangers ainsi qu’aux subventions européennes.

Mais les différends se sont amoncelés, au point qu’en novembre 2015, un député polonais, Wilrold Waszczykowski, devenu ministre des affaires étrangères, a déploré que son pays soit devenu « une colonie allemande ». Depuis les désaccords entre l’Allemagne et la Pologne se multiplient et se régionalisent au point d’opposer désormais l’UE aux pays du groupe de Visegrád, qui ne souhaitent pas croupir dans une Europe de seconde zone.

            Rajoutons que depuis les années 1990, Varsovie et les pays baltes privilégient l’OTAN à l’EU pour assurer leur défense. Et l’Allemagne, également bénéficiaire du parapluie nucléaire américain, joue un jeu ambigu en ne consacrant aux dépenses militaires que 1,2% de la richesse nationale annuelle, au lieu des 2% recommandés par l’alliance atlantique depuis le sommet de Riga en 2006.

Comment, s’indignent les pays de l’est de l’Europe, une chancelière conservatrice a-t-elle pu parrainer coup sur coup la sortie du nucléaire, le salaire minimum, la promotion des droits humains, l’accueil des réfugiés et le mariage pour tous ? 
Et le fossé s’est encore approfondi entre le groupe de Višegrad et l’Europe occidentale et particulièrement entre Berlin et Varsovie.

En tête de la liste des différends, la politique d’accueil des réfugiés de Mme Merkel et le mécanisme de relocalisation de 160 000 demandeurs d’asile, adopté par le Conseil européen fin 2015 sous l’impulsion de la chancelière, malgré l’opposition acharnée de Varsovie, Budapest, Prague et Bratislava. Le groupe de Višegrad, est épouvanté à l’idée qu’on leur impose des immigrés musulmans alors que Varsovie « importe » quantité d’Ukrainiens pour faire baisser le coût des salaires. Ces pays d’Europe de l’Est voient dans ce geste le coup de force et la faiblesse d’une UE incapable de protéger ses frontières. Le PIS et ses partisans, au pouvoir en Pologne, considèrent qu’ils représentent le « véritable Occident » dont l’Europe occidentale aurait trahi les valeurs originelles (2014). C’est ainsi que les dirigeants du groupe de Višegrad, comme d’ailleurs les partis « souverainistes » qui captent sur le continent une partie significative des électorats, représentent aujourd’hui un contre modèle européen. C’est celui, guère original sur le plan institutionnel, d’une Europe des nations dopée au néo-conservatisme, ce qu’a traduit au printemps 2016 la proposition polonaise d’une réforme du traité de l’Union. Ce qui revient à revenir à la première étape du projet européen : une simple zone de libre échange entre pays souverains où marchandises, capitaux et travailleurs circulent librement.

On pourrait aussi rappeler que la Pologne n’a ratifié qu’à regret l’accord de Paris. N’oublions pas la construction du fameux gazoduc Nord Stream 2 entre la Russie et l’Allemagne. Ces tubes, posés au fond de la Baltique par un consortium contrôlé par Moscou et dirigé par l’ancien chancelier Gerhard Schröder, privent la Pologne de plantureux droits de passage.

            On pourrait aussi évoquer l’importation par la Pologne du gaz naturel liquéfié de Norvège et des USA. La Pologne aimerait devenir un centre majeur de distribution énergétique en Europe centrale dans le cadre d’un projet d’infrastructure, « l’initiative des trois mers » (TSI), qui regroupe douze pays européens entre la Baltique, l’Adriatique et la mer Noire. Lancée par Varsovie, cette alliance permet à la fois de raffermir les liens avec les USA et marginaliser l’Allemagne. Sa réunion en juillet 2017 accueillait un hôte de marque : Trump. Ce dernier fait halte à Varsovie avant d’assister à une réunion du G20 à Hambourg… dans un contexte où le groupe de Višegrad, Pologne en tête, abandonne la primauté donnée à la relation germano-polonaise sur fond de Brexit. Pour ce groupe, frénétiquement anticommuniste, chrétien, stable, conservateur au point d’avoir pratiquement éradiqué la gauche de son paysage politique, Varsovie est l’allié naturel des USA de Trump… Lequel,  face aux élites libérales de Washington, a imposé une restriction à l’émigration, ce qui n’a pas échappé aux dirigeants d’Europe centrale qui ont  adopté la même position face à Bruxelles. 

            De plus, les rapports ont aussi changé entre l’Allemagne et les USA. Au-delà des propos du Président américain sur le comptage des automobiles dans les rues de New-York (Mercédès par rapport à Chrysler), il y a une réalité statistique : entre 2005 et 2009, les excédents commerciaux allemands vis-à-vis des USA sont passés de 28 milliards à 75 milliards de dollars. Rien qu’en 2016, les entreprises rhénanes ont vendu pour 114 milliards de biens aux USA, leur premier client, qui absorbe à lui seul 10% de leurs exportations, supérieur même à celui de la Chine. Pour Washington, le Deutsche Mark est grossièrement sous-évalué dans l’Euro.

            Tout ceci devrait être une source de préoccupation croissante pour l’Allemagne… et la France dont j’ai évoqué l’état d’esprit si peu européen de son peuple, au début de cette chronique.

         Dans une Europe élargie trop rapidement, comment justifier qu’elle doive se refonder, car c’est bien de cela qu’il s’agit, et pourquoi vouloir ressortir le traité de l’Élysée qui serait la base de la relance du couple franco-allemand, sans les autres pays, avec les risques de fractures évoquées ci-dessus ?  

Nous risquons de voir s’affronter un capitalisme autoritaire contre un capitalisme libéral : telle serait l’alternative idéologique… Quant à l’Europe sociale, elle reste un rêve dans ce contexte. 

 

            Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 08/02/2018

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2 commentaires

C’est a dire que peut etre nous nous égarons dans les innombrables traités … signés par des pays en pleine évolution permanente ….Il co,viendrait sans aucun doute de dépoussiérer régulièrement lois et traités afin de s’adapter au monde réel …
Exemple : le traité insti-tuant la Communauté Européenne du charbon et de l’acier (CECA) signé à Paris le 18 avril 1951 par 6 états …(Belgique, Allemagne, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas) , généralement considéré comme l’acte fondateur et le premier véritable ancêtre de l’Union Européenne;
Cette initiative revient à Robert Schuman (lors de son discours du 9 mai 1950 — devenu journée de l’Europe), alors ministre des Affaires étrangères français, qui voulait empêcher une nouvelle guerre entre la France et l’Allemagne. Le but était de rendre la guerre « non seulement impensable mais aussi matériellement impossible »
Cette communauté aura duré 50 ans (23 juillet 1952 – 22 juillet 2002) .

C’est vrai en partie. Pour moi, l’essentiel est du au fait que l’Europe a été construite principalement sur l’idée d’un marché… porter par la stratégie de l’affrontement des USA contre l’URSS… Ce qui ne suffit pas pour construire une collectivité d’autant qu’il existe des écarts importants entre chaque membre. Et cela devient vient vite une concurrence entre chaque membre d’où des plans d’austérité continuels pour s’ajuster à la globalisation… Dans ces conditions, les réactions sont nombreuses malheureusement portées par les partis extrêmistes… Ce qui risque encore de plus fracturer l’Europe… Les prochaines échéances électorales portent en elle ce grand risque

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