Comment expliquer la pénurie inacceptable de médecins en France ?

Hippocrate, père de la médecine,  gravure du XVIème siècle

Nous manquons de plus en plus de médecins. Est-ce voulu ou est-ce le manque de prospective de nos dirigeants successifs qui en  serait la cause et la seule explication ? Certainement pas. La prospective est une démarche qui vise, par une approche rationnelle et holistique, a se préparer aujourd’hui pour demain. Ainsi qu’en témoigne une étude très simple de la démographie sur le demi-siècle écoulé, il est étonnant que personne n’ait eu la clairvoyance des conséquences inéluctables des décisions politiques aberrantes prises en matière de santé publique.

L’examen des données démographiques publiées par l’INSEE (*), l’assurance La médicale et la revue professionnelle La Gazette Médicale de France, révèle un problème qui ne cesse de croître dans le temps sans que des mesures adéquates ne luis soient opposées

La démographie de la population française   

La population est en augmentation constante : elle passe de 55 572 624 habitants en 1982 à 66 627 602 en 2016, soit une augmentation de 11 054 978 habitants (plus de 20% en 35 ans).

L’espérance de vie augmente :

  • en 1946, elle est de 60 ans pour les hommes et 65 ans pour les femmes
  • en 2016, elle est de 79,4 ans pour les hommes et de 85,4 ans pour les femmes

C’est aussi une population qui vieillit : en 1950, 1 379 698 français ont plus de 75 ans et, en 2010, ils sont 5 576 099.

La démographie des médecins en France

Effectif des médecins généralistes en activité régulière.

En 2007 ils sont 96.889   ;  en 2018 ils sont 87.654 et en 2020 : 86.203  = perte de 10.686 médecins

Médecins retraités

en 2013 : 56.105 et en 2018 : 76.510  = 20.405 en plus.

Pyramide des âges des médecins en activité régulière, situation au 1er janvier 2016 :

Source : Atlas de la démographie médicale en France situation au 1er janvier 2016 publié par l’ordre des médecins

A quoi donc est due cette perte de médecins ? Au fameux « Numerus Clausus » :

Il fixe le nombre d’étudiants qui auront accès à la 2ème année de médecine : établi par le gouvernement, il est en constante décroissance.

Évolution du numerus clausus annuel en médecine depuis 1972

En 1972 Admis en médecine = 8.588,  en 1992 = 3.750 et cela jusqu’en 2000 avec moins de 4.000/an. A partir de 2001 augmentation timide du numerus clausus, mais bien trop tardive car il faut 10 ans de formation. Les 4.000 trentenaires formés doivent alors remplacer 8.000 sexagénaires partant en retraite. En 2015 23.850 généralistes de + 60 ans pour 6.219 de – 34 ans, donc 1 généraliste en remplace 4 qui partent en retraite. !!!

Dans toutes les populations représentées, une pyramide des âges dont la base est plus étroite que le sommet est une pyramide qui ne tient pas debout et une population en danger…

Cette situation impacte aussi les spécialistes,  notamment deux spécialités non négligeables.

La Médecine Scolaire. La situation est à ce point catastrophique qu’il n’y a pas de rapport publié par le ministère. En 2018, nous ne comptons que 1.000 médecins. Tous les élèves doivent passer une visite avant leurs 6 ans. Seul 57% en bénéficient. Cela pénalise les enfants défavorisés sans médecin en dehors du milieu scolaire.

La Médecine du Travail. 5.524 pour la France avec un âge moyen de 55ans, féminisée à 70%. Ce lent abandon ne peut être que préjudiciable aux conditions de travail.

Conséquences :

Grâce à une médecine bénéficiant d’une formation mondialement reconnue, nous avons une population en bonne santé en constante augmentation, avec un contingent de personnes âgées non négligeable qui, en toute logique, demande plus de soins. Face à cela, un corps médical surchargé qui se féminise, des campagnes qui se désertifient aussi en matière de couverture médicale. Faute d’avoir ouvert ce fameux numerus clausus en temps et en heure, l’Etat Français autorise des médecins formés à l’étranger à s’installer sur le territoire. Dans ces conditions de pénurie, l’Etat n’est plus en situation de contrôler le nombre et la qualité de son corps médical.

(Médecins diplômés hors de France 22.619 dont 10.053 européens et 12.566 extra-européens = environ 1/10ème des médecins actifs en 2016 !)

La pénurie provoque des stress et un « burn-out » chez beaucoup de praticiens surchargés de travail et il n’est plus à démontrer que l’humanité dans le relationnel soignant-soigné se délite. Plus le temps d’écouter les pensionnaires dans les EPADH : le personnel à la limite de la rupture est obligé de faire de l’abatage. Ce sont là des signes indéniables de la régression sociale d’une société. Qu’importe le mal-être au travail, les enfants non-suivis médicalement, les psychopathies ignorées, les médecins passant plus de temps à l’administratif qu’à l’écoute de leurs patients !

Si la médecine doit prendre en compte les réalités budgétaires elle ne peut se réduire à la seule rationalité comptable.

Cette politique du numerus clausus a-t-elle amélioré la situation financière de l’assurance maladie ? Pas du tout ! De toute évidence, la solution était stupide.

A sa création, la Sécurité Sociale avait pour ressource les charges prélevées sur les salaires dans une période de plein emploi, donc avec beaucoup de cotisants et moins de bénéficiaires. Conséquence de l’augmentation du chômage, de l’installation d’une société de consommation et de l’évolution démographique, le « ticket modérateur »portant bien son nom, fut vite pris en charge par les mutuelles complémentaires. Dans cette évolution du coût de la santé, le corps médical n’est pas sans reproche car il n’a jamais condescendu à évaluer le coût de ses prescriptions, souvent outrancières. La « Sécu » était considérée par tout le monde comme un « Open-Bar »… Résultat : installation d’un déficit chronique avec moins de rentrées d’argent étant donné le chômage et les dépenses en constante augmentation. La solution de diminuer les médecins prescripteurs fut une incroyable erreur, et aucun de nos gouvernants successifs n’a eu le courage de changer de paradigme et de s’attaquer à une limitation rationnelle des prescriptions.

Le droit à l’accès aux soins pour tous ne doit aucunement être remis en cause, tout comme l’accès à l’éducation et autres services de l’Etat, qui eux sont financés par les impôts directs ou non, comme la CSG, le RDS, la TVA. Ce même  type de financement en matière de santé aurait un double intérêt, puisque la main d’œuvre nécessaire à la collecte et la gestion de la ressource se trouverait allégée et que tous les bénéficiaires seraient aussi des cotisants. Par cotisants, j’entends aussi ceux qui bénéficient du travail de l’argent : ils seraient mis à juste contribution et la manne financière, comme la fameuse taxe Tobin, viendrait améliorer les comptes de l’assurance maladie.

Bien entendu de telles dispositions impliquent une responsabilisation de l’intégralité de la population, actuellement trop encline à tout attendre de l’Etat Providence.  

Néry Debaker pour le Clairon de l’Atax le 14/03/2018

 

Print Friendly, PDF & Email

1 commentaire

Le numerus clausus ( qui d’ailleurs augmente modestement depuis plusieurs années) et le défaut de prospective démographique ne sont pas les seules explications à la pénurie de médecins qui ne concerne plus seulement les campagnes. Je crains même que ces arguments ne soient l’arbre qui cache la forêt. Un document que j’ai reçu en février ou mars 2018 de l’Union Régionale des Médecins Libéraux du Languedoc Roussillon montre que seuls 13% des nouveaux médecins diplômés s’installent en cabinet. La majorité remplace ou trouve des emplois salariés. Répondre à la question de cette fuite, de cette désertion de l’exercice médical libéral est autrement plus difficile et dérangeant parce que c’est ici comme ailleurs poser la question des conditions de travail, de la rémunération et de l’invasion des tâches administratives.

Laisser un commentaire