Nous sommes tous des migrants !

Sur nos écrans, nous voyons presque quotidiennement, dans la Méditerranée, dans nos montagnes, nos vallées, nos villes, en Grèce, en Turquie, en Libye, des images révoltantes de pauvres bougres à la dérive ou stockés dans des camps inhumains, souvent sans ressources avec le seul projet de sortir de la misère… En face de cela, notre gouvernement, dans son projet de loi « IMMIGRATION – ASILE », prépare des propositions qui me semblent inadéquates, inquiétantes, voire dangereuses !

Un peu de recul me paraît nécessaire pour avoir quelques éléments d’analyse sur l’immigration qui n’est pas une chose nouvelle. Homo Sapiens doit sa survie au fait qu’il ait migré constamment, s’est mêlé à d’autres populations, a résisté aux maladies comme aux facteurs climatiques. Il y a 10.000 ans, avec la sédentarisation de Sapiens, la population mondiale a considérablement augmenté, particulièrement depuis 200 ans où le premier milliard de Sapiens se situe vers 1820, le deuxième un siècle plus tard, vers 1925. Le 3° milliard en 1960. Le quatrième en 1975. Le cinquième en 1987. Actuellement, la population globale de la terre se situe à un peu plus de 7 milliards d’habitants. Demain, les projections de l’ONU nous annoncent 9 milliards d’hommes en 2050 et 11 milliards en 2100. Jamais dans son histoire, l’humanité n’avait connu un taux d’accroissement aussi fort.

Graphique des projections de l’ONU pour 2100. Les courbes des fourchettes hautes et basses sont établies respectivement à partir d’une élévation ou d’une diminution de la fécondité de 0,5 enfant par femme par rapport à la fécondité retenue pour la projection moyenne (elle-même basée sur une anticipation de fécondité sensiblement déclinante partant donc de 2,5 enfants par femme aujourd’hui pour atteindre deux enfants en moyenne mondiale en fin de période).

Les pays européens ont réalisé différemment leur transition démographique.  L’Allemagne, l’Italie commencent à s’inquiéter de leur taux de natalité en baisse considérable et donc de la chute du nombre de leurs habitants. Si en 1950, les pays dits « en voie de développement » représentaient 70% de la population mondiale, aujourd’hui, ils en représentent 90%. À contrario, l’Europe représentait 14 % de la population mondiale en 1962, 10% en 1992 et 6,5 % en 2000… 5 % en 2050 !

Sans remonter jusqu’à l’évocation  de la conquête des Amériques, de l’Afrique ou  de l’Asie par les  Européens, nous oublions vite que tout au long du XIX° siècle, 50 millions d’Européens ont quitté l’Europe pour les Amériques : Etats-Unis, Canada, Argentine, Brésil, soit 12% de la population européenne. Nous oublions vite aussi que la France a eu autant besoin d’immigrés que les immigrés ont eu besoin d’elle. En un siècle, l’immigration lui a apporté plus de dix millions d’individus dont deux tiers sont maintenant Français. C’est, en grande partie, pour cela que nous avons pu maintenir les taux de natalité de la France. Sans eux, la France ne compterait aujourd’hui que 45 millions d’habitants, soit une diminution de 40% du nombre de Français actuel.

Depuis 1945, la France s’est organisée pour contrôler l’immigration. On ne parle pas encore de « sans-papiers » mais plutôt « d’immigrés clandestins » dans une France qui a énormément besoin de main-d’œuvre étrangère pour se reconstruire. Ainsi, entre 1946 et 1954, les italiens représentent 70% de l’immigration, et quatre sur dix entrent en France de façon clandestine. Il s’agit d’ouvriers seuls, ou de familles entières, employés principalement dans les mines de charbon et le bâtiment. Ils ont fait les frais du racisme. Les autorités françaises s’arrangent alors aisément de l’immigration clandestine. C’est un élément important de l’après-guerre : la situation irrégulière ne durait jamais très longtemps pour les étrangers, c’était un état de transition.

Dans les années 1970, on évoque « l’immigration choisie » avec un droit d’asile effectif pour lutter contre le travail illégal d’où la fabrique de l’expression « sans-papiers » qui désigne les travailleurs étrangers en situation irrégulière séjournant sur le sol français sans en avoir le droit.

Au milieu de la décennie 2000 une autre catégorie apparaît également dans le langage, celle de « travailleurs sans-papiers », lesquels constituent une variable d’ajustement en fonction de la conjoncture économique. Souvent ce sont des salariés qui  travaillent et cotisent, parfois sous une fausse identité, aux prestations sociales, et qui paient des impôts, rendant ainsi leur situation plus visiblement inacceptable, mais aussi plus facile à défendre pour les syndicats qui entrent dans la bataille.

À partir de 2007, en vertu du renforcement des obligations des employeurs qui embauchent des étrangers, les « travailleurs sans-papiers » sont de plus en plus contrôlés au travail, replaçant ainsi le contrat de travail et l’employeur au cœur de la question de la régularisation… ponctuellement, comme soupape d’une politique d’immigration de plus en plus restrictive… Dans ces conditions, les « travailleurs sans papiers » augmentent le nombre des travailleurs non déclarés, intérimaires ou à temps partiels… ce qui intéresse les employeurs indélicats. Ces travailleurs ont juste le droit de se taire en étant sous payés, sans pouvoir revendiquer sans le risque d’être remerciés… Ce sont les conditions de la pire des exploitations qui  s’annoncent, tout cela au nom de bons sentiments affichés par le gouvernement, sans modifier la situation en profondeur. Ainsi  s’établit une concurrence directe et totalement inégale entre les « sans droit » prêts à travailler pour pas grand chose du fait de leur absence de papiers et les travailleurs français jugés du coup peu concurrentiels, donc contraints de revoir à la baisse leurs salaires et autres acquis arrachés de longue lutte.
En réponse à d’éventuels reproches, le discours officiel veut insuffler l’idée que les immigrés font le boulot que les français ne veulent pas faire. Des sous-qualifiés bien peu gênants en quelque sorte. Erreur ! Les chiffres indiquent que les migrants sont en masse aussi qualifiés, sinon plus, que les travailleurs français. Ainsi après avoir pillé les ressources naturelles des pays concernés, cette politique vise à en piller la principale des ressources : l’intelligence, l’intellect, la capacité à construire dans leur pays d’origine la société à laquelle ils aspirent… Ce qui affaiblit ces pays et accentue l’envie d’émigrer !

Face à cela, on ne peut oublier que les situations que fuient ces déshérités, ce sont les nations riches qui les ont créées. Souvenons-nous de la politique coloniale menée par les occidentaux dans la région du Moyen-Orient depuis 100 ans (accord Sykes-Picot)… qui ont a tracé à « coup de sabre des frontières » sans tenir compte des réalités humaines mais plutôt des odeurs pétrolières… Souvenons-nous de toutes les guerres qui en ont découlé… Plus récemment, ces pays ont connu les guerres du Golfe, puis celle d’Afghanistan, de Lybie qui ont produit les monstres d’Al-Kaïda et de Daech pendant que nous faisions du commerce avec le Qatar et l’Arabie Saoudite… qui aident ces mouvements terroristes…

Sur la planète, en 2014, 53 millions de personnes vivent loin de chez elles, soit trois fois plus qu’en 2004… 65 millions de nombres d’immigrés par an soit moins de 1%  de la population mondiale, dont 2/3 immigrent dans le pays voisin… où la déception fera que ce ne soit qu’une étape… Pour partir vers l’étranger dans l’espoir de trouver un eldorado illusoire plus au nord. L’Europe peut-être ?
Et nous voyons la fuite de gens apeurés, harassés, en danger de mort et chassés dans leur propre pays. Ils fuient les bombes, les nôtres en l’occurrence. Errant sur nos routes, bravant la mort en Méditerranée.


Justement en Europe qu’en est-il ? En 2014, 219 000 exilés ont traversé ses frontières. En 2015, 350 000 exilés… Mais que représentent ces chiffres par rapport aux 500 millions d’européens ? Pas grand-chose ! Nous oublions aussi de dire que 400 000 grecs et 500 000 espagnols ont quitté leur pays, suite aux mesures draconiennes, dites d’austérité, promues par l’Europe et qui ont entraîné des réductions budgétaires drastiques…  

Tout ceci me fait dire que l’on marche sur la tête… Des travailleurs immigrés, non déclarés, qui font régresser le droit social… Des situations de guerre en partie créées par nos politiques économiques et néocoloniales… Des exilés qui bravent la mort en Méditerranée…  Des camps saturés de misère humaine… 

On nous dit que ces situations sont inextricables, inévitables et que nous, les nantis, ne pouvons pas accueillir toute la misère du monde… Et nos concitoyens sont inquiets, demandent à être protégés, comme si nous étions sous la menace d’une invasion, comme s’il s’agissait de hordes barbares montant à l’assaut de nos quartiers, de nos coffres forts, de notre économie. L’Europe se crispe, les barbelés fleurissent, les contrôles aux frontières sont renforcés, les murs s’érigent,  les miradors s’implantent… Mais ce sont des protections illusoires ! Étonnant pour de potentiels touristes occidentaux qui jouissent de la liberté de circulation !… Mais la migration n’est pas, pour ceux qui l’entreprennent, une croisière en quête d’exotisme, ni même le leurre d’une vie de luxe dans nos banlieues de Paris ou de Californie.Nous avons vu comment l’opération « Mare Nostrum » dont le but était de sauver les réfugiés a été remplacée par l’agence Frontex, avec un budget divisé par 3, et dont le but est la surveillance pour maintenir les réfugiés loin de nos cotes… Avec première conséquence l’alimentation de l’odieux trafic des passeurs conduisant jusqu’à l’esclavage…
En 2016, environ 200 000 personnes sont passées par ce cimetière marin qu’est devenue la Méditerranée où près de 5 000 personnes ont péri… Et si on ne part pas de là, on accepte de fait l’inacceptable dans le débat public, c’est à dire l’inhumain.
         L’inhumain, c’est par exemple l’assujettissement aux accords de Dublin qui interdisent à tout migrant de demander l’asile dans un pays autre que le premier dont il a foulé le sol.
            L’inhumain, c’est se débarrasser des migrants en donnant un label d’honorabilité et de vertu démocratique au régime d’Ankara qui est en train de tourner à une la dictature implacable ou encore dans la Grèce ou l’Italie qui, sous le diktat des’ accords signés sous l’égide de Bruxelles et de l’Union Européenne, les transforment en lieu de détention pour les réfugiés et immigrés.
            L’inhumain, c’est demander à ces femmes, enfants, hommes de retourner chez eux alors que nous connaissons la situation de leurs pays ? Comment accepter qu’ils soient refoulés comme indésirables, comme si le malheur était un crime et la pauvreté une maladie ? Alors qu’ils mènent une vie de bêtes aux abois, pouvons-nous les ignorer, détourner notre regard ? Ils frappent à notre porte, ils demandent à être reçus. Comment pouvons-nous les renvoyer à la mort .
           Nous nous sommes habitués progressivement, depuis les guerres d’indépendance, à ce que des centaines de milliers d’être humains, en Afrique, au Proche Orient, en Amérique latine, naissent, vivent et meurent dans des villes de toiles et de tôles, en marge des pays prospères. Aujourd’hui avec l’aggravation de ces conflits, et la sous-alimentation dans ces pays déshérités, on découvre que ces gens ne peuvent plus être confinés dans ces camps : ils traversent forêts, déserts et mers pour tenter d’échapper à leur fatalité.

L’hypocrisie est générale… Nous continuons notre aveuglement irresponsable face à l’accueil des migrants… Au moment où d’autres défis nous attendent… Je pense particulièrement à l’Afrique dont la croissance de la population s’est avérée fulgurante. Entre 1930 et 2015, son  nombre aura été multiplié par seize… Si on appliquait cette courbe à la France, sa population serait de 650 millions d’habitants. L’Union européenne compte aujourd’hui 510 millions d’habitants, l’Afrique 1,25 milliard ; en 2050, 450 millions d’Européens feront face à 2,5 milliards d’Africains… Avec 40% de ses habitants de 15 ans ! Et cette Afrique est notre voisine, que nous le voulions ou non.  
Sans volonté ou stratégie pour gérer cette situation d’une façon humaine, nous allons voir se croiser deux phénomènes : celui l’immigration qui représente une augmentation démographique par le bas, la jeunesse, et celle d’une augmentation démographique par le haut le vieillissement… Tout cela entraine des tensions, des situations explosives entre des peuples, à l’histoire souvent commune, mais avec des diversités ethniques, culturelles, religieuses… et fait le lit de mouvements d’extrême-droite qui, en Europe, ne se cachent même plus…

Face à cela que faisons-nous ? Quelques décisions prenons –nous ?
D’après le gouvernement il y aurait une telle hausse du nombre de demandeurs d’asile en France, qu’il faudrait accélérer toute la procédure en réduisant les délais pour les demandeurs d’asile. C’est un objectif positif, à condition de ne pas être conduit à réduire les droits des personnes, mais plutôt aider les personnes qui déposent  leur demande d’asile qui est  une procédure compliquée. Il ne suffit pas de cocher des cases. Il faut détailler son histoire, apporter des précisions, convaincre, se remémorer des persécutions, des souvenirs atroces ; dans un pays nouveau, aux lois inconnues et aux pratiques différentes.
Réduire les délais ? C’est aussi, en cas de rejet de la demande d’asile, le délai de recours devant la Cour nationale du droit d’asile qui sera divisé par deux, à 15 jours… donc à quatre fois moins de temps qu’une personne qui souhaite contester un permis de construire ! Le risque de rafles existe… la sécurité des réfugiés et leur vie peuvent être en jeu… Ces personnes pourront être renvoyées dans leur pays avant même que la Cour nationale du droit d’asile ne se soit prononcée sur les  risques encourus dans leur pays… considéré parfois comme « sûr », même si elles y sont en danger.

Dans ces conditions comment le Gouvernement peut-il opposer « réfugiés » et « migrants économiques », les premiers devant être accueillis alors que les seconds doivent être renvoyés. Ce débat est futile, réducteur, mais aussi dangereux. Qui est migrant, demandeur d’asile, réfugié politique ou économique, ou encore déplacé ? Et comment les sélectionner ? Qui appréciera que tel étranger est de mauvaise foi ? Des subalternes zélés, quelquefois haineux, intolérants, dénués de bienveillance… Par exemple, les Syriens sont-ils des « migrants économiques » ? Quand on connaît la situation dans ce pays sous la dictature de Bachar El Assad, cette guerre alimentée par les Occidentaux, les Saoudiens, les Russes, les Iraniens, les Turcs qui ont tous des enjeux particuliers, se poser ces questions, c’est se moquer du monde. Il s’agit de gérer cette situation si possible avec humanité, accueillir les migrants d’une façon digne et sans naïveté (on sait bien que les terroristes utiliseront ce canal).

Pour traiter ce problème des migrants, le Gouvernement entend allonger la durée de rétention de 45 jours actuellement à 3 mois. Dans certains cas, des personnes pourront même être détenues pendant près de 4 mois (115 jours exactement). Être  privés de liberté, ne pas être libre de ses mouvements, ne pas pouvoir voir qui l’on veut, vivre dans un espace fermé et surveillé dans l’attente, et parfois l’angoisse, d’un renvoi dans son pays. Ce n’est pas anodin… et contraire à tous les textes internationaux qui régissent la détention des personnes et qui prévoient qu’un État ne peut y recourir qu’en dernier recours à la détention, si aucune autre alternative n’est disponible et uniquement de façon proportionnée.

            Nous venons de voir que l’affaire est complexe, en tout cas qu’elle ne peut être traitée de façon aussi pas aussi simpliste que dans le projet de loi « IMMIGRATION – ASILE » au contenu inquiétant, inadéquat et dangereux.
            Inquiétant car réformer le droit d’asile et le droit des étrangers au nom de « l’efficacité », fait que la rapidité peut prendre la pas sur la qualité… c’est prendre le grand risque d’atteinte aux droits des personnes étrangères ou réfugiées.
             Inadéquat car il n’aborde pas les causes réelles de cette situation, énoncées ci-dessus. 
            Dangereux car en s’attaquant uniquement aux conséquences, sans informer,  sensibiliser nos concitoyens sur les enjeux qui nous attendent, on laisse le champ libre aux extrémistes qui n’attendent que cela pour véhiculer leurs slogans haineux qui nous mènerons au devant des pires catastrophes.

 

       Oncle JEF

            Onclejef11@gmail.com 

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1 commentaire

Debacker Néry

Super article , Tonton Jef. Il me revient en mémoire la chanson de Juliette Nouredine « Aller sans retour » dans son dernier album, ainsi que celle de Sting « Inshallah » que bien évidement l’on entend jamais sur les antennes. Vous n’y pensez pas mon cher Monsieur, « Une chanson à texte » !!! et intelligente !! il ne faut pas élever le niveau des gens, comment voulez vous qu’après on puisse les manipuler ? Laissez les croupir dans l’inculture des réseaux sociaux.
Bien à toi. Néry

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