Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

Les incidents continuent…

A peine avions-nous publié dans notre édition du mois dernier un article annonçant que l’ASN avait donné son feu vert pour la remise en service, sous sa « surveillance renforcée »(*), de l’usine Framatome / Creusot forge (ex AREVA NP), que l’on apprenait que des défauts avaient été détectées sur 38 des 66 soudures réalisées sur le circuit qui évacue la vapeur des générateurs vers la turbine de l’EPR en construction à Flamanville.
Rappelons-nous que l’usine Creusot Forge avait été fermée suite à la détection d’irrégularités et malfaçons sur de nombreuses pièces fabriquées pour les réacteurs des centrales nucléaires françaises ainsi que pour le futur EPR de Flamanville.

On peut se demander devant l’étonnante répétition de problèmes et d’accidents accumulés ces dernières années, si nous disposons encore des « savoir faire » nécessaires au « bon » fonctionnement de la filière nucléaire française. D’incidents en incidents celle-ci semble s’enfoncer dans le chaos tandis qu’une information parcimonieuse ou orientée distrait l’attention du public. Paradoxalement, la communication présidentielle vante les performances de l’industrie française : le président Macron, lors de son voyage en Inde, aurait obtenu de ce pays la quasi-commande de 6 centrales EPR !

Ainsi les contorsions et contradictions des autorités gouvernementales, mais aussi des parties prenantes de la filière nucléaire française, ne font que renforcer l’inquiétude : serions- nous en présence d’un « train fou », sans conducteur, que personne ne sait plus arrêter ?

Les « incidents » récents

EPR de Flamanville

EDF, client de FRAMATOME (*2), a annoncé le jeudi 22 février 2018 avoir détecté des défauts sur les soudures du circuit secondaire  du réacteur EPR en construction. Il s’agit du circuit qui conduit la vapeur aux turbines. L’ASN a qualifié cet « incident » de sérieux et a déclaré qu’elle allait consulter le groupe permanent d’experts GP EPSN (*3) avant de prendre une décision. Selon l’ASN, ces défauts seraient dus à un « oubli » d’EDF qui n’a pas communiqué au sous-traitant chargé des soudures certaines exigences techniques du cahier des charges, qui prescrivaient leur renforcement pour améliorer leur résistance mécanique ! EDF a admis du bout des lèvres qu’il y a un problème dans la bonne application de l’exigence dite de « haute qualité » et s’est engagé à mettre en place les mesures nécessaires pour remédier à ces divers dysfonctionnements…

Mais comme d’habitude, EDF probablement pressé par des contraintes financières, minimise le problème et déclare que les équipements concernés sont tout de même conformes aux  réglementations et que  » ces circuits sont aptes à assurer leur mission en toute sûreté « . EDF ajoute que cet incident ne remet pas en cause le calendrier prévu pour la mise en service de l’EPR qui est prévue fin 2018.

Centrale nucléaire du Bugey

4 associations (*5)  on porté plainte le 7 mars 2017 contre EDF, exploitant de la centrale nucléaire du Bugey proche de Lyon, qu’elles accusent d’avoir pollué la nappe phréatique. C’est lors d’une manœuvre de vidange d’un bassin de rétention accueillant les effluents de la centrale, que cette pollution se serait produite. Une concentration anormale de tritium radioactif été détectée par EDF le 20 décembre 2017 dans une sonde de la nappe phréatique. Cette concentration, initialement mesurée à 670 Becquerels / litre, est montée les jours suivants jusqu’à 1600 Bq / litre.
Selon ces associations, cette fuite serait la troisième en 6 ans. Elle serait significative du mauvais état général de la centrale en service depuis 1972, dont les associations réclament la fermeture immédiate. Cette centrale compte 5 réacteurs nucléaires dont un en cours de démantèlement.

De son coté, le canton suisse de Genève a porté plainte début mars contre la centrale de Bugey, distante de 70 km, qu’il accuse de « mise en danger de la vie d’autrui » et de « pollution des eaux ». Les Suisses s’opposent aussi à la construction, sur le site de la centrale, d’un centre de stockage de déchets nucléaires issus du démantèlement commencé de 9 réacteurs français (Brennilis, Bugey-1, Chinon, Creys-Malville, Saint Laurent).

Les vicissitudes de l’EPR finlandais d’Olkiluoto construit par AREVA         

Centrale nucléaire d’Olkiluoto (photo Reuters)

L’électricien finlandais TVO avait commandé à l’entreprise française AREVA un réacteur EPR de 3ème génération pour un montant fixé initialement à 3 milliards €. Cette somme a triplé pour atteindre 9 milliards €, alors que le chantier a pris un retard de 10 ans et que le réacteur n’est toujours pas en service (*4). Chacun des 2 protagonistes (TVO & AREVA Sa) se renvoie la responsabilité de cette dérive. AREVA prétend qu’elle serait due à TVO et à la lenteur des autorisations délivrées au cours du chantier par STUK et demande 3,4 milliards en dédommagement du préjudice subi, tandis que TVO met en cause les errements d’AREVA dans la conduite du chantier et réclame de son côté 2,6 milliard €. Les 2 entreprises ont recouru à l’arbitrage privé de la Chambre Internationale de Commerce de Londres. Les négociations semblent actuellement en voie de finalisation : c’est la responsabilité d’AREVA qui a été finalement retenue pour les dérives du chantier et l’entreprise devra verser une somme non encore définitivement fixée, inférieure à la demande initiale de TVO, mais qui s’élèvera quand même à 450 millions d’euros selon AREVA.
D’où viendra cet argent, alors que le groupe AREVA était en situation de faillite avec des pertes supérieures à 10 milliards € accumulées entre 2011 & 2016 ? De l’État, qui a injecté 4 milliards d’argent public en 2016 pour recapitaliser l’entreprise (dont environ 2 milliards affectés au passif du chantier finlandais) !

Que nous réserve l’avenir ? Pour les EPR de Flamanville et d’Olkiluoto, EDF et AREVA SA peuvent-il invoquer l’excuse de leur caractère de prototypes ? Mais les enseignements de ces 2 expérimentations forts longues permettent d’en douter quand on voit que les incidents de chantier se poursuivent, alors que la mise en service des 2 centrales n’est toujours pas réalisée. Que dire alors des autres projets en cours : les 2 réacteurs d’Hinckley Point en Angleterre et celui de Taishan prochainement mis en service en Chine : tous les 3 construits par EDF ? Que dire aussi lorsqu’on sait que ces EPR, dont la conception date d’un quart de siècle, sont considérés comme relevant d’une technologie dépassée et qu’une nouvelle génération d’EPR est déjà en projet ?

Vers un redémarrage de Fessenheim-2 ?

La fermeture de la centrale de Fessenheim a été actée par décret : elle sera concomitante avec la mise en service de l’EPR de Flamanville prévue fin 2018 / début 2019. Le réacteur N° 2 de cette centrale avait été stoppé en juillet 2016 sur décision de l’ASN en raison d’une anomalie dans une pièce du générateur de vapeur. Cette pièce faisait partie du lot de pièces défectueuses fabriquées à l’usine Creusot Forges d’AREVA.
Depuis, Framatome (ex-Areva), propriétaire de l’usine du Creusot, a démontré par une série de tests de sûreté physiques et chimiques, que les anomalies détectées dans le forgeage des pièces ne remettait pas en cause le fonctionnement du générateur de vapeur et c’est ainsi que l’ASN a redonné le 12 mars 2018 son feu vert au motif suivant : « L’ASN considère que l’anomalie lors du forgeage d’une virole de ce générateur de vapeur ne remet pas en cause son aptitude au service et que la justification de sa conformité à la réglementation a ainsi été apportée. »…
Du coup EDF, l’exploitant de la centrale de Fessenheim, a annoncé que cette décision de l’ASN permettait le redémarrage du réacteur et que les équipes de la centrale « sont pleinement mobilisées pour redémarrer le réacteur», opération prévue pour la fin du mois de mars 2018.

On peut s’étonner de ce redémarrage du réacteur N° 2 quelque mois avant la fermeture définitive de la centrale de Fessenheim : les rentées financières apportées par l’électricité produite au cours de la dizaine de mois de fonctionnement restant valent-t-elles cela ? Ou alors l’exploitant EDF prévoit-il un allongement de la durée de fonctionnement de Fessenheim, c’est-à-dire des retards dans la mise en service de l’EPR de Flamanville ?

Les péripéties et incidents qui émaillent le fonctionnement de la filière nucléaire française devraient conduire à un consensus général en faveur de son arrêt et son démantèlement : ce n’est pas le cas. Contrairement à son voisin allemand, une partie de la France semble encore « charmée » par le nucléaire. Son soutien au nucléaire serait fondé sur l’illusion qu’il garantirait notre indépendance énergétique. C’est du moins l’opinion récemment exprimée, lors d’une visite en France, par Naoto Kan, premier ministre, pro nucléaire du Japon au moment de la catastrophe de Fukushima, et devenu depuis farouchement anti-nucléaire. Cette thèse de l’indépendance, démentie par les faits, reste en effet l’argument majeur des pro-nucléaires français, tandis que celui du moindre coût de l’électricité s’estompe en raison de la concurrence des énergies renouvelables.
En tout état de cause, les tergiversations de nos gouvernants et les errements de notre industrie nucléaire semblent indiquer une absence croissante de maîtrise de cette filière : serait-elle devenue si complexe et si lourde que personne ne sait plus comment en sortir ?

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 18/03/2017

 

Parce qu’il faut savoir sourire de temps en temps et que l’humour serait selon Boris Vian la politesse du désespoir, voici le lien avec un billet humoristique de Nicole Ferroni sur le nucléaire : https://www.youtube.com/watch?v=uHJbmydTtcE

Notes :

(*1) Déclaration de l’ASN le 25 janvier 2018 : « [elle] maintient à ce stade une surveillance renforcée de l’usine » et stipule que : « Lors de la reprise des fabrications, le forgeage de chaque type de composant (virole, calotte, tuyauterie, etc.) devra faire l’objet d’une qualification technique préalable instruite par l’ASN afin de s’assurer de la capacité technique de l’usine ».

(*2) Suite aux mauvaises performances techniques et financières du groupe AREVA, AREVA NP propriétaire de l’usine Creusot Forges qui alimentait en pièces majeures les centrales nucléaires françaises et l’EPR en construction de Flamanville a fait l’objet d’un changement de nom cosmétique et à repris le nom de Framatome, entreprise renommée de l’épopée du nucléaire français.

(*3) GP EPSN : Présidé par Mme Sophie Mourlon, le GP équipements sous pression nucléaires est sollicité par l’ASN pour émettre des avis et le cas échéant des recommandations, dans le domaine des équipements sous pression, en particulier ceux exploités dans les centrales de productions d’électricité. (Source ASN)

(*4) La mise en service de l’EPR finlandais serait prévue à la mi-2019

(*5) Les associations  Réseau Sortir du nucléaire, Sortir du nucléaire Bugey, Sortir du nucléaire Isère & Rhône Alpes Sans Nucléaire on porté plainte auprès du tribunal de grande instance de Bourg en Bresse.

 

 

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