La retraite mal traitée… des retraités maltraités

Lors des dernières manifestations, nous avons vu les retraités « En marche »  dans la rue. Je voudrais faire ici une analyse plus globale de la situation de la retraite, mal traitée, avec pour conséquence des retraités maltraités.

Image CGT Ain

Depuis plus de trente ans, nous voyons périodiquement, la sortie de rapports sur la retraite, tels un serpent de mer, avec toujours les mêmes paramètres, particulièrement centrés sur la contrainte financière, sans imaginer autre chose que l’âge, le niveau de retraite, le taux de cotisation en fonction du temps d’activité professionnelle… Une cécité comptable qui ne prend pas en compte le phénomène global, pour le plus grand intérêt des assureurs privés qui voudraient bien récupérer ce « magot » avec les fonds de pension d’essence néolibérale, mais aussi avec la complicité des pouvoirs publics, initiateurs de véritables campagnes d’affolement sur l’avenir des retraites.  

C’est ainsi que l’on nous annonce constamment, plus ou moins directement, compte tenu de l’allongement de la vie, la fin à terme du système de retraites par répartition, créé au lendemain de la seconde guerre mondiale et fondé sur le principe de la solidarité intergénérationnelle. Nous arriverions dans une impasse ! Petite musique médiatique continuelle qui veut nous conduire à l’hypothèse qu’en raison du déséquilibre démographique nous devons travailler plus et plus longtemps… Sans poser la question pourquoi faire ? De fausses évidences qui peuvent se résumer de la façon suivante : puisque l’espérance de vie augmente, la « charge » des inactifs sur les actifs va devenir intenable car :

  • les seniors ne sont pas rentables et peu employables,
  • les pensions des retraités déséquilibrent les comptes sociaux,
  • les vieux sont autocentrés sur leur petite vie,
  • la dépendance nous coûte et nous coûtera de plus en plus cher.

On nous dit que les retraités seraient des « privilégiés » alors qu’ils sont mal traités, avec un pouvoir d’achat régulièrement attaqué par les gouvernements successifs…

Commençons, en 1993, par le nouveau mode de calcul de la réforme Balladur,  qui a conduit à ce que les pensions des salariés du privé soient calculées sur les 25 meilleures années de cotisation (au lieu des 10 meilleures) avec, pour conséquence, une baisse de 15 % à 20 % du salaire de référence pris en compte pour le calcul des pensions de retraite et, partant, une baisse corrélative de ces dernières. 

Depuis 2013, les pensions complémentaires versées par les régimes complémentaires (l’ARRCO et l’AGIRC) sont gelées. Autant dire qu’elles ne sont pas près d’être revalorisées de sitôt, puisque l’accord signé en 2015 par les partenaires sociaux prévoit pour 2016, 2017 et 2018, une revalorisation égale à l’inflation, mais diminuée d’un point. À cela s’ajoute, depuis la même année, une nouvelle cotisation, la CASA, prélevée sur les pensions de retraite et qui a vocation à financer les frais liés à la dépendance. Prélevée au taux de 0,3 %, elle s’ajoute à la CSG et à la CRDS
Sans oublier la majoration de retraite de 10 % pour charges de famille qui bénéficie aux retraités ayant élevé au moins trois enfants : auparavant exonérée, celle-ci doit désormais être intégrée dans leur revenu imposable. 
Sans oublier « la demi-part veuve » qui profitait à de nombreux retraités. Sa suppression a eu un impact substantiel, non seulement au regard de l’impôt sur le revenu, mais aussi des taxes locales (taxe d’habitation et/ou taxe foncière).

Depuis 2015, le taux réduit de CSG est réservé aux retraités dont le revenu fiscal de référence ne dépasse pas un certain seuil (14 375 euros en 2017), alors qu’il était avant applicable aux retraités non-imposables du fait de l’application de réductions fiscales.
Puis en 2016, la réforme de Mme Touraine, ancienne ministre de la Santé, est venue indirectement augmenter le coût des dépenses liées à la santé, pour lesquelles les retraités représentent la population la plus exposée… poussant ainsi à souscrire une assurance santé complémentaire dont le montant peut représenter près de 10 % des petites retraites.
Enfin en 2018, la hausse de 1,7 % de la CSG afin de compenser la suppression des cotisations d’assurance-chômage et maladie des salariés du secteur privé… Générant un effet de « ras-le-bol » et mettant les retraités « En Marche » dans la rue…

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Résultats concrets de tout cela :

  • En France, plus de 800 000 retraités sont pauvres, voire très pauvres, notamment des femmes, avec des revenus au-dessous du minimum vieillesse. Nous sommes revenus au niveau de la sortie de la dernière guerre,
  • si 8 hommes sur 10 partent avec une retraite complète, c’est le cas de seulement 5 femmes sur 10,
  • en 2017, la pension moyenne pour un homme est de 1642 € par mois, pour une femme 993 €, alors que le minimum vieillesse est fixé à 803 € par mois…
  • 53 % des retraités ont un revenu de moins de 1350 € par mois, et seulement 30 % ont un revenu mensuel de 1650 € et plus.

Alors on nous dit qu’il faudra choisir un autre système : les fonds de pension !

Justement, parlons-en !  

C’est une invention diabolique qui propose à nos salariés, pauvres bougres, transformés en gentils moutons schizophrènes, de confier les sommes accumulées pour leur retraite à des fonds de pension, en leur faisant croire qu’ils en sont les actionnaires… Actionnaires d’une entreprise qui les licencie alors qu’ils se sont virtuellement enrichis par la valorisation des actions… Jusqu’au jour où ils apprendront, lors d’un de ces crash dont la bourse a le secret, qu’ils ont perdu leur retraite…

C’est un mécanisme de pillage sophistiqué et de désorganisation sociale. C’est surtout une faillite idéologique. Ce n’est pas du travail, mais de la spéculation ! Même l’épargne salariale se transforme en fonds de pension. Le réveil risque d’être douloureux ! En attendant, les compagnies d’assurance font fortune, les fonds de pension nord-américains détiennent 40 % des actions des plus grosses entreprises françaises cotées au CAC 40… Et nous voyons la retraite, autrefois un bien collectif, organisée et financée par la collectivité, devenir un merveilleux exemple de « clôture » !

Dans le système néolibéral, chacun « clôture » son champ : ses assurances privées, sa Sécu privée, son éducation privée, sa police privée, sa retraite privée, pour le plus grand bonheur de la World Company et de ses marchés financiers. Tout cela vient confirmer, si besoin était, que la globalisation financière néo libéralisée est l’adversaire, sur tous les coins de la terre, de toute forme collective qui protègerait les plus faibles et les classes moyennes au nom du bien commun, mission en principe dévolue à l’État.
Dans tout cela, nous oublions un peu trop vite que, depuis 30 ans, la productivité a augmenté de 80 % et les salaires de 8 %. En conséquence, la part des revenus du travail dans le PIB a baissé de 10 à 12% par an et les revenus du capital augmenté d’autant… avec toutes les conséquences sur le budget national que l’on dit « déséquilibré », justifiant d’éventuels plans d’austérité… qui nous endettent ! Avec, bien évidemment des conséquences sur les salaires qu’ils soient directs ou indirects… les fameuses « charges » des libéraux… Dont nos retraites !  

C’est ainsi que nous avons transformé de bonnes nouvelles, comme la réduction du temps de travail et l’allongement de la vie, en inquiétude… Au moment où l’industrie numérique va détruire considérablement des emplois productifs et qu’il faudra bien imaginer autre chose…
Ce qui est troublant dans cette affaire c’est que nous n’avons jamais eu de réel débat « civilisationnel » sur la problématique de la retraite. Au moment où la vie devient plus longue, pas une réflexion pour imaginer autre chose basée sur l’appétence des personnes en fin de carrière ou bien l’idée de faire des choses qui ont du sens.

Plutôt que de laisser le système de retraite par répartition se déliter, on aurait pu, par exemple, penser au bien commun, organiser pour les personnes intéressées, l’émergence ou la poursuite d’activités sociales, citoyennes, civiques, voire économiques, le plus longtemps possible, tant qu’elles ont du sens pour elles.  

Les retraités savent bien qu’ils vont perdre entre 30 et 50% de leurs revenus, souvent précarisés comme on vient de le voir… Retraites ensuite pas ou très peu valorisées face à une inflation souvent sous-évaluée (2% par an)… 2% de perte par an soit moins 25% en 15 ans et beaucoup plus si l’on considère leurs revenus initiaux professionnels…

Les retraités, des privilégiés ?

Face à toute cette problématique, depuis des années, j’essaie de dire que notre société fait fausse route en dépréciant le vieillissement sans envisager autre chose. On ne peut ignorer que l’allongement du temps compris entre la fin de l’activité professionnelle et la survenue de la dépendance constitue un phénomène inédit, que je nomme la seniorescence.

Seniorescence ? Pourquoi la seniorescence ? Après l’enfance, l’adolescence, la maturescence, ce que j’appelle la seniorescence a émergé, avant la sénescence ! J’ai développé cette thèse dans plusieurs livres (La seniorescence entreprenante aux éditions J. André en 2012) qui consiste à dire que, du fait de l’allongement de la vie, est née une nouvelle période de vie avec des enjeux, des défis particuliers.
Dans mon esprit, la seniorescence veut dire permettre aux seniors de devenir des actifs sociaux ou sociétaux dans le cadre d’une activité, rémunérée ou non et dégressive, chacun selon ses motivations, sa santé !

Et cela commence plutôt mal pour les plus de 50 ans, devenus la catégorie la plus « fidèle » à Pôle emploi. Ils sont la variable d’ajustement ordinaire et favorite des entreprises face aux contraintes de la compétition de l’économie globalisée. Dans ces conditions, comment justifier le recul de l’âge de prise de la retraite sans répondre à la question d’avoir une activité, plus longtemps, mais pourquoi faire ?
Dans les entreprises, on nous suggère « qu’au-delà de cinquante ans »… le  ticket ne serait plus valable ! S’approcher des rives de la cinquantaine s’apparente au fait de contracter une maladie honteuse. Quand j’entends parler d’un taux d’emploi des seniors d’environ de 40%, je me pose la question : mais où sont les autres ? Incapacité, invalidité, où simplement en marge de l’activité économique, au moment où l’on reporte l’âge de la retraite. Ce qui crée une zone d’inconfort, d’incertitude dans cette transition de vie délicate qui n’est, par ailleurs, pas toujours ou très peu considérée.  

La loi a permis, depuis 2004, le cumul « emploi retraite » avec des inégalités d’accès, mais aussi une grande complexité, voire une perte de droit pour les personnes les moins informées… Ce qui a rendu encore plus brouillonnes les réformes sur l’âge de la retraite ! Quelle surcote ? Combien ? Quand ?

Ayant compris que les montants des retraites allaient diminuer, voire être insuffisants pour vivre dignement, de nombreuses personnes ont pratiqué et pratiquent encore le « cumul emploi retraite » comme l’allongement de leur carrière, maintenant possible jusqu’à 67 ans… Ce qui me gêne au moment où de nombreux jeunes ont les plus grandes difficultés à trouver un emploi.
Mais pourquoi ne pas avoir utilisé le « cumul-emploi-retraite » dans le cadre d’une transition, en aménageant la fin de carrière avec une certaine souplesse, une activité dégressive tournée autour d’une expertise à apporter aux besoins de la société qu’ils soient sociaux, environnementaux, culturels… chacun selon ses motivations, contraintes et envies… Cette façon de voir les choses aurait aussi un impact favorable sur la  pérennité financière des régimes de retraite qui en ont, nous dit-on, le plus grand besoin ! Le choix de continuer à travailler peut-être financier, mais pas seulement. Nombre de retraités pauvres recherchent un complément de revenu mensuel de 400 à 500 € afin de conserver leur logement, leur dignité… Le travail est aussi constitutif de la vie, permet de rester « au courant des choses de la cité », de conserver des liens sociaux… Et dans des conditions où l’incapacité de « vieillesse » serait partielle ou totale, définitive ou temporaire, déterminée par les médecins du travail (dont le nombre diminue !) et attribuée selon l’état physique ou psychique de chacun. De cette façon, on pourrait imaginer une seniorescence active et dégressive, basée sur l’utilité sociale… Avec un revenu de citoyen contributif…  (J’avais consacré une chronique à ce sujet dans le Clairon).

Valoriser les seniors est la seule façon de répondre en partie aux contraintes financières évoquées, mais aussi et surtout leur permettre de retrouver des activités porteuses de sens dans le cadre d’un mieux vieillir ensemble. Il me semble correct de demander à chacun une participation à la vie sociale en fonction de ses compétences, de sa disponibilité, voire de ses besoins. Supposer qu’à partir de soixante ans une personne n’est plus en mesure d’accomplir une quelconque performance intellectuelle ou physique dans sa vie quotidienne ou professionnelle constitue un des racismes rampants de notre société. Si le mot de retraite est dorénavant inapproprié, une renégociation du contrat entre les générations me semble inévitable, incontournable. Il faudra bien inventer autre chose et autrement que sous la contrainte financière… Prendre en considération la seniorescence peut aider à cela. 

Évidemment, nous ne vieillirons pas de façon identique. Les conditions de maintien en bonne santé sont différentes pour chacun, elles peuvent être dues aux fonctions génétiques, à des problèmes relatifs à l’environnement physique, à l’hygiène de vie, à des problèmes relatifs à la qualité du système de santé. Mais aussi et peut-être surtout elles sont dues à l’environnement social et économique et pour moitié au maintien d’une activité porteuse de liens sociaux, laquelle pourrait être définie lors de transitions entre une activité intense (ou chômage) et une activité organisée, quelquefois sur des critères médicaux, d’une façon dégressive, si possible empreinte d’utilité sociale.

Tout ceci, nous indique que cette période de la seniorescence, bien considérée, pourrait permettre de développer l’appétence de nos seniors : passer des besoins d’agir aux envies d’agir, à l’action. Actifs, en bonne santé, les « vieux » coûteront moins cher en soins médicaux et nous passerons progressivement d’un système curatif à un système préventif que ce soit face à l’emploi, la santé, la dépendance !

Beaucoup de responsables économiques, politiques comme de nombreux « anciens retraités » n’ont pas pris conscience des changements qui s’annoncent. Alors que l’on évoque la « retraite », l’impératif sera d’organiser la transition de façon à permettre l’engagement, l’innovation, la créativité tout en prenant en compte la vulnérabilité des situations, des postes, mais aussi des personnes, et peut-être surtout, une dynamique dans notre société.

Heureusement, de nombreux seniors, une fois pensionnés, du fait de revenus encore assurés, mais aussi de leurs compétences reconnues et expériences importantes, de leur temps disponible, de leur motivation et de leur énergie, participent à l’émergence d’une autre vision du vieillissement, en contribuant à la vie citoyenne et sociale, en impulsant la culture d’une seniorescence active.

Oncle JEF

Oncle11@gmail.com

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