L‘Austérité, le sacrifice, la magie

Le Grand prêtre, tous les sorciers et tous les griots nous le répètent : le malheur s’est abattu sur nous et peut être sur nos enfants et les enfants de nos enfants. Ce coup-ci ce n’est pas la peste noire, ce n’est pas la lèpre, c’est un truc plus moderne, plus chic, plus branché : c’est la DETTE ! Pour conjurer le malheur, c’est comme d’habitude : il faut expier. Enfin pas tout le monde : il y a ceux qui expient, ceux qui les guident dans leur expiation et ceux qui par leur immarcescible talent feront demain renaître le soleil et feront ruisseler leurs richesses sur tous.

Dit comme cela, on peut se demander s’il convient de parler de façon si légère de la politique d’austérité que nous subissons depuis si longtemps et qui ne cesse de se renforcer.

Pourtant lorsqu’on tente d’explorer rationnellement ce qui fonde cette politique d’austérité et les remèdes qu’elle comporte, on peine à y trouver justesse d’analyse et efficacité des solutions mises en œuvre. On est par contre saisi par une prolifération langagière, par des proclamations incantatoires qui diffusent dans l’espace médiatique et les réseaux sociaux. Alors pourquoi ne ferait-on pas des emprunts à l’anthropologie pour tenter de comprendre ce qui se passe sous le masque de l’austérité ?

Sorcier-Marabout africain en action

Parlons tout d’abord de la DETTE, cette plaie qui se serait abattue sur nous et qu’il faudrait conjurer au prix des plus grands sacrifices. Les plaies s’abattent sur ceux qui commettent des fautes et attirent le courroux du dieu économie. Les français ont fait une faute terrible : ils ont consommé comme on le leur avait dit, suggéré, programmé. Trop consommé,  maintenant ils vivent au dessus de leurs moyens, ce qui risque de fâcher ce dieu si irascible qu’est le Marché Financier. Et quand ce Marché se fâche il nous punit en augmentant les taux d’intérêt, ce qui renchérit le coût de nos emprunts et fait grandir encore plus notre dette ! La plaie / dette est contagieuse, elle s’étend et menace nos enfants. II faut réagir et vite, des mesures d’urgence doivent être prises, une seule solution s’impose, elle nous vient de la nuit des temps, il faut guérir par là où on a pêché : faire des économies. Il faut aussi punir ceux qui ont pêché, pour la DETTE de la SNCF les choses sont claires : c’est le statut exorbitant des cheminots qui à creusé l’immense DETTE de la SNCF et non le management des grands prêtres, califes et vizirs qui la dirigent. Il faut donc abroger le statut des cheminots et les choses retourneront dans le… désordre !

Chaman péruvien jouant du pipeau

Pour la DETTE Publique c’est pareil : elle vient d’où ? Qui est fautif : les fonctionnaires, les services publics trop généreux dispensés par l’Etat Providence ? La politique d’austérité fait-elle payer les responsables ? Et si c’était la DETTE privée qui était responsable de l’accroissement, proclamé démesuré, de la DETTE Publique ? La DETTE Privée c’est celle des banques, lestées d’argent crédit et si mal en point qu’elles ont provoqué la crise mondiale de 2007 / 2008 . C’est le sauvetage des ces banques « too big to fail » (*), à coup d’argent public, qui a gonflé la DETTE Publique française. Pourtant ce sont les contribuables et les salariés qui subissent l’austérité. Pour expier il n’est pas nécessaire d’être coupable.

Et puis que vaut la DETTE si on la rapporte au PATRIMOINE ? Le Bambara qui possède 2000 chèvres doit-il s’inquiéter de l’argent du sac de mil qu’il doit à son épicier ? En France la DETTE publique se monte à 2000 milliards € tandis que le patrimoine cumulé, privé et public s’élève à 12.000 milliards € (cf. Piketty) : la dette est largement couverte par le patrimoine. D’ailleurs les divins Marchés Financiers ne semblent pas inquiets de notre DETTE, puisqu’ils maintiennent des taux d’intérêt bas, alors que depuis la nuit des temps le taux d’intérêt est établi en fonction du risque que le prêteur estime encourir.

Débats entre financiers en salle de marché

Enfin quel raisonnement tortueux peut-il conduire à imaginer que l’austérité, la réduction de la DETTE, débouchera sur plus de croissance économique ? N’importe quel chasseur aborigène vous le dira : s’il mange moins il pourra moins chasser et apportera moins de nourriture au clan dont la faim grandira. C’est au contraire la croissance qui permettra de réduire la DETTE

Alors pourquoi cette politique d’austérité qui ne tient pas debout ? Peut être pour tenter de masquer l’écart sans cesse croissant entre les riches et le reste des Français, entre le revenu du capital et celui du travail ?
L’austérité n’a pas de raison d’être, pour autant il ne s’agit pas de revenir à une période de consommation effrénée : la seule leçon à tirer de l’austérité c’est qu’il nous faudra apprendre de nouvelles pratiques citoyennes et une consommation plus raisonnable et raisonnée face aux changements environnementaux qui déjà nous atteignent. Le chemin de la sagesse est encore long à parcourir.

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 22/04/2018

 

(*) En Français « Trop gros pour mourir » : expression chamanique en vogue à Wall Street et largement reprise par les imitateurs européens.

 

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