Macron, président des riches ? Rassurez-vous, c’est bien pire

Macron, l’homme qui a lu Robin des Bois à l’envers

Nous connaissons tous cette accusation faite à Emmanuel Macron d’être le « président des riches ». Elle est née principalement des décisions du gouvernement, d’une part, de remplacer l’ISF par l’IFI au 1er Janvier 2018, ce qui entraîne un manque à gagner d’environ 4 milliards d’euros par an pour le budget de l’État et « en même temps » de supprimer les emplois aidés, de réduire l’APL de 5€ mensuels, d’augmenter la CSG pour les retraités, bref d’augmenter la précarité pour tous les autres, au nom d’une toute relative exigence de « solidarité nationale ».

Au détour de l’interview du Président de la République, ce jeudi 12 avril sur TF1 et croyant tordre le cou à cette accusation récurrente, Emmanuel Macron a laissé échapper une petite perle qui n’a pas été perdue pour tout le monde : « Je suis le président de tous les Français. Les riches, ils n’ont pas besoin de président, ils se débrouillent très bien tous seuls ».

Palinodie présidentielle

Tout d’abord, entendre le « président de tous les Français » affirmer que « les riches n’ont pas besoin de président » relève de la palinodie à au moins deux titres:

  • c’est une contradiction en soi car tous les français, cela inclut les riches, les moins riches et les carrément pauvres, sauf à considérer que les riches seraient une catégorie hors-sol qui, du seul fait des moyens matériels dont ils disposent, seraient fondés à s’affranchir de l’autorité du président de la République,
  • ensuite, on peut se demander au nom de quoi, si les riches n’ont pas besoin de président, ce président leur a accordé une substantielle réduction fiscale (transformation de l’ISF en IFI), privant le budget de l’État de plusieurs milliards d’euros annuels. Ah mais, suis-je bête, il l’a dit : c’est pour inciter ces fameux riches à investir dans l’économie du pays !! Les quatre milliards d’euros qui vont manquer au budget de l’État chaque année seront forcément réinvestis, exclusivement dans l’économie française et l’effet de cet investissement massif ruissellera sur les revenus de l’État français. Grâce à la décision présidentielle et au généreux investissement des riches, le lait et le miel couleront dans nos rivières, le beurre fondra généreusement sur nos pommes de terre et nos épinards et le pays connaîtra une félicité durable et sans limite. C’est tellement évident que cette mesure n’a été conditionnée à aucune obligation d’investir : les riches, ça n’a pas besoin de président pour leur dire ce qu’ils ont à faire ; ils sont tellement patriotes, républicains et soucieux de l’intérêt général qu’ils ont tout de suite compris et on va voir ce qu’on va voir. Et si d’aventure l’investissement se révélait n’être pas à la hauteur des attentes présidentielles, eh bien ce sera au choix la faute des entreprises françaises, incapables de s’adapter et, du coup, indignes de l’attention des investisseurs, du gouvernement qui ne s’est pas bien fait comprendre, celle des mouvements sociaux qui auront effrayé ces pauvres riches, de la météo qui, à tout prendre, se sera révélée décevante pendant ce quinquennat ou du malencontreux battement d’ailes d’un papillon à l’autre bout de la planète. A moins que Trump, Poutine, Xi Jin Ping, Bachar El Assad ou Daesch ne nous aient jeté un sort… En tout état de cause, cela ne saurait être la faute des riches, ces êtres par définition (présidentielle) supérieurs et supérieurement responsables.

Attention tout de même : qui ne se souvient du CICE et du Pacte de Responsabilité, mesures mises en place par François Hollande et en partie reconduites par le gouvernement actuel, qui ont avantagé fiscalement les entreprises, sans contrepartie obligatoire et sans contrôle, afin, disait-on, de favoriser la création d’emplois. Les dizaines de milliards de manque à gagner pour l’État n’ont pas créé, loin s’en faut, le million d’emplois affiché par le MEDEF et les rares emplois créés à ce coût exorbitant sont plus des emplois précaires que des emplois durables. Les mêmes causes produisent souvent les mêmes effets…

De qui donc Macron est-il le président et quel est son but ?

Au-delà de ces contradictions, qui pourraient prêter à sourire si elles ne venaient pas du premier personnage en charge de l’État et de sa cohésion, se profile une vision plus inquiétante.

Si l’on poursuit la logique présidentielle exprimée par cette phrase, on peut déduire que ceux qui ont besoin d’un président, si ce n’est pas « les riches », ce sont « les autres », classes moyennes et classes défavorisées, lesquelles, selon le dire présidentiel, ne seraient pas capables de « se débrouiller toutes seules ».

« Tous les hommes sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres » (George Orwell – La République des animaux)

Le président de la République serait donc élu pour ces classes sociales incapables de se dépatouiller toutes seules de la réalité ? Pour les assister en quelque sorte ?

Quand on sait avec quel mépris une grande partie de la classe politique, dont Macron fait partie, dénonce l’assistanat dans lequel le peuple se vautrerait avec complaisance, on peut se demander à quoi peut nous aider un tel président.

Et quand on voit la teneur des mesures prises depuis le début du quinquennat, entre les désastreuses ordonnances sur le code du travail, les méprisables mesures sur sur les emplois aidés, les APL, la casse programmée du service public avec, pour l’instant, la SNCF et, dans un futur proche, la privatisation de La Française des Jeux, de la RATP, des ports et des aéroports, avant de s’attaquer aux fonctionnaires, on est fondé à comprendre que le boulot de ce « leader » est de nous « aider » (ou de nous forcer ?) à accepter les exigences des plus fortunés, en un mot à nous soumettre à une politique dont seuls les « riches » sont demandeurs.

Rappelons-nous à cet égard que, lorsque les investisseurs ne veulent pas investir dans nos entreprises, c’est parce que nous ne sommes pas assez compétitifs, ce n’est jamais parce que lesdits investisseurs ont des exigences démesurées. A l’inverse, quand les travailleurs de ce pays ne veulent pas se laisser tondre la laine sur le dos, ce n’est pas à cause des ravages du néo-libéralisme, c’est parce que nous sommes un peuple de fainéants, d’assistés, de gens incapables de changer, de « va-de-la-gueule« , drogués à la « gréviculture ».

De même, lorsque les politiques, complaisamment relayés par les media «de formatage», évoquent le déficit des régimes sociaux (Sécurité Sociale, RSA, CAF, etc.), ils en attribuent aisément la cause aux « assistés » (vous savez, ces gens qui vivent sur le dos de la collectivité en pratiquant la fraude à la prestation sociale), jamais aux entreprises qui pratiquent la fraude à la cotisation sociale, alors que le poids de la seconde est bien supérieur à celui de la première. Dans le même contexte, c’est toujours le bénéficiaire des prestations de la Sécu qui est coupable de trop dépenser, jamais les laboratoires pharmaceutiques qui pratiqueraient des prix démesurés (soutenus par l’agrément de la Sécurité Sociale et les achats massifs des hôpitaux), ou pousseraient à une inutile et coûteuse sur-consommation de médicaments.

Dans son livre « Sur la tête de la chèvre », Aranka Siegal raconte comment, sous l’occupation en Hongrie, les nazis parquaient les Juifs dans des stades, les y laissaient croupir plusieurs jours sans les moyens élémentaires, notamment pour se laver et faire leurs besoins. Au bout de quelques jours, ces camps devenaient obligatoirement de véritables dépotoirs, à la grande honte des déportés. C’est le moment que choisissaient les officiers nazis pour revenir, au petit matin et impeccablement habillés, faire une inspection de ces camps. Et ils ne manquaient pas de marquer leur mépris pour ces gens si sales.

Le procédé choisi par nombre de nos politiques pour décrédibiliser par avance toute contestation sociale est identique : après avoir déploré que la population française est incapable de s’adapter, on met en place les moyens de sa précarisation et ensuite, devant les grèves et les refus, on montre du doigt ceux qui osent s’élever contre les décisions des gouvernements, en disant : «vous voyez, on vous l’avais bien dit ».

Gouvernance par la mauvaise foi et le dénigrement.

Des gouvernements couchés devant les intérêts des puissants

Bien loin de proposer une vision d’avenir, Macron se contente de chercher à rendre notre pays désirable pour tous ceux qui demandent toujours plus de dérégulation, de « liberté d’entreprendre », moins de services publics, trop coûteux à leurs yeux et cela, quel qu’en soit le coût social. En ce sens, comme nombre de ses prédécesseurs, il n’a aucune conviction politique, aucune conception du bien commun et de l’intérêt général. Il agit simplement en soumission aux thèse néo-libérales qui veulent un état gendarme qui se contente d’assurer les fonctions de police, de justice et de défense (et encore…) et affecte le reste du service public au privé, cet endroit dédié au seul profit des actionnaires et où la personne humaine est ravalée au rang de simple variable d’ajustement du coût de production. Pour le plus grand profit des actionnaires.

Les grandes entreprises, les multi-nationales et les très riches, constamment enrichis par le renoncement progressif des États à leur appliquer une fiscalité socialement équitable, seront de plus en plus puissants face à des États progressivement affaiblis faute des moyens dont ils se seront eux-mêmes privés. Dans ce jeu malsain, devinez qui détiendra in fine le pouvoir ?

En d’autres termes, nous avons quotidiennement affaire à une puissance publique qui s’affirme dans le cadre d’une totale impuissance politique.

Alors, pas besoin de président, les riches ? Bien sûr que si !!

Mais pas pour être gouvernés, comme le vulgum pecus, bien sûr puisque, le président l’a dit, ils peuvent se débrouiller tous seuls.

Sauf que…

Les riches et les puissants, ce qui les intéresse, ce n’est pas seulement de gérer leurs petites affaires. C’est surtout de s’assurer que rien ne viendra les empêcher de continuer à le faire à leur manière et exclusivement à leur manière, à l’abri de toute loi contraignante.

Et pour cela, quoi de mieux que de détourner l’intérêt général à leur propre profit ?
Et qui mieux qu’un président de la République, en France, est à même de représenter l’intérêt général ?

Un président aux ordres, cela présente de nombreux avantages, parmi lesquels;

  • l’apparence de la  démocratie (l’a été élu tout de même, non ?),
  • une légalité orientée: l’élaboration des lois se fait en faveur des puissants (voir les ordonnances sur le code du travail, la loi en cours de discussion sur le secret de affaires, etc.),
  • la puissance répressive d’un état face aux contestations: pas besoin de se salir les mains en payant des voyous pour casser du gréviste. La police est là pour ça. Suffit de demander au président.

En résumé, se servir de l’État et de ses moyens, généreusement fournis par  le contribuable, pour mettre en place les voies et moyens de la prospérité toujours croissante de quelques-uns au détriment de tous les autres.

Beaucoup moins coûteux et autrement plus efficace que de se battre contre l’État, convenez-en.

Et c’est ainsi qu’Emmanuel Macron, l’homme à la pensée si complexe qu’il ne peut qu’ânonner un rudimentaire catéchisme néo-libéral, le Jupiter tellement arrogant qu’on peut supposer qu’il se croit sorti de sa propre cuisse (étonnante performance), se révèle, au détour d’un lapsus né de cette arrogance, n’être que l’insignifiant valet des puissants.

 

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, le 19 avril 2018

Pour les abonnés à Mediapart, voir ici l’excellente analyse de Romaric Godin

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1 commentaire

Il faudrait insister sur l’apport précieux de M.Griveaux à la pensée sociologique avec son concept révolutionnaire et fécond d’ « homme pauvre ». Ce nouveau concept n’est pas sans faire écho au fait que M.Macron fait tant de cadeaux aux (très) riches. En effet, en France, l’ « homme pauvre » est désormais condamné à le rester. M.Griveaux, doctrinaire grivois, et là se trouve certainement sa force, sait illustrer le projet déconcertant et aberrant de M.Macron: élargir la fracture sociale, saper les fondements du pacte social élaboré par le C.N.R. à la fin de la 2ème guerre mondiale.Bravo donc à MM. Macron & Griveaux, visiblement complémentaires ! Ces dirigeants politiques, toujours à l’affût du bon mot et de la petite phrase qui font le buzz et qui viennent illustrer une pensée caricaturale, ne manquent jamais une occasion de dire que seule l’économie de la rente (actionnariale ou foncière), du privilège (fiscal) et de la délégation de service public (inefficace et coûteuse) a droit de cité. Il est quand même regrettable qu’ils restent ainsi accrochés à ces vielles lunes néolibérales, peut-être neuves dans les années 1970, mais carrément has been aujourd’hui. Partout ces vieilles lunes sont tenues en échec. Ces leaders ont déjà cinquante ans de retard et n’ont plus aucune chance de rattraper le peloton de tête.

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