Pourvu que ca mousse – Les Start-Up

Martine aime bien son oncle Georges que la famille surnomme « l’actionnaire »: il lui fait de beaux cadeaux et il est toujours très enthousiaste et dynamique. Tout le contraire de son papa qui est calme et réfléchi et se fait toujours du souci pour son entreprise d’artisan menuisier et les 5 salariés qu’il emploie. Le métier change et le papa de Martine passe plus de temps à essayer de décrocher de commandes et des marchés publics, à remplir des paperasses pour « sa boite », qu’à faire de la menuiserie, ce qui était et reste tout de même sa passion. L’oncle Georges dit tout le temps au papa de Martine qu’il est ringard que son entreprise est dépassée, qu’il ne créé plus rien, qu’il ne fait plus que de l’assemblage de profilés alu ou plastique, que son métier est mort et qu’il ferait mieux de créer une start-up. Car selon l’oncle Georges les start-up c’est l’avenir, même que c’est le président Macron qui le dit, lui qui veut faire de la France une « Start-up nation » : c’est chic, c’est moderne, c’est américain !

L’économie racontée à Martine

Image Martine Rominger

 

Le candidat Macron l’avait proclamé le 13 avril 2017, lors de la campagne des présidentielles : «Une start-up nation est une nation où chacun peut se dire qu’il pourra créer une start-up. Je veux que la France en soit une».

Au delà de cet anglicisme qui fait « moderne » et en appelle à la vénération bien connue des français pour tout ce qui est américain en matière de « business » de « job » ou de consommation, il se pose une question de fond : une start-up c’est quoi ? Qu’est ce qui la rend différente des entreprises qui se créent chaque jour dans notre pays ?

 

Martine, très intelligente et en avance sur son âge, est aussi très curieuse. Elle n’aime pas laisser des questions sans réponses. Peu satisfaite des explications enthousiastes mais un peu courtes de son oncle Georges, elle est allée chercher des réponses sur internet. Non pas qu’elle fréquente les réseaux sociaux comme ses copines, elle ne « tweete », ni ne « like » ni ne « kiffe » en touillant un tourbillon d’affects et en se donnant l’illusion de créer du lien social ; Martine a pris l’habitude de faire des requêtes, ici et là, en comparant les réponses, bref elle s’exerce à réfléchir.

La définition de start-up sur Wikipédia « Une startup (jeune pousse, société qui démarre, en anglais) est une nouvelle entreprise innovante, généralement à la recherche d’importantes levées de fonds d’investissement, avec très fort potentiel éventuel de croissance économique, et de spéculation financière sur sa valeur future », a laissé Martine sur sa faim : on y parle que d’argent.

Martine a continué à chercher jusqu’à trouver une infographie de la blogueuse américaine Anna Vital qui donne 14 conseils pour bien démarrer une start-up.

Là les choses devenaient plus claires : le titre de l’infographie était « comment démarrer une start-up ».
Il était suivi par une sorte de Jeu de l’Oie.

  1. Il faut se projeter dans le futur en avance sur son époque
  2. Se demander ce qui manque dans le monde
  3. Le mettre par écrit, faire bouillonner ses idées dans la recherche d’une réponse
  4. Construire un prototype à partir de la réponse retenue
  5. Présenter le prototype à 100 personnes
  6. Améliorer le prototype
  7. Trouver un co-fondateur
  8. Enregistrez votre « co-compagnie »
  9. Répartissez les capitaux nécessaires
  10. Recherchez des financements et en même temps construisez la version n° 1 de votre produit
  11. Lancez votre produit, faites en sorte que tout le monde sache que vous avez fabriqué quelque chose de neuf
  12. Faite le suivi des utilisateurs de votre produit : est-ce qu’ils en redemandent ?
  13. S’ils en redemandent essayez d’atteindre 1000 utilisateurs
    13 bis. S’ils n’en redemandent pas relancez votre produit après l’avoir amélioré jusqu’à ce que les utilisateurs restent et en redemandent (AirBnb a été relancé 3 fois)
  14. Ayez une croissance de 5 % par semaine (difficile mais il a été prouvé que possible)
  15. Continuez de grandir pendant 4 ans et à ce rythme vous atteindrez 25 millions d’utilisateurs
  16. Votre Start Up sera alors un SUCCES !

Martine est allée voir son papa et lui a montré l’infographie de l’américaine. Son papa a été très étonné : « C’est donc ça une start-up ? Ces américains ne changeront jamais, toujours les mêmes slogans, les mêmes recettes simplistes  « comment devenir riche et heureux en 10 leçons » ça ne trompe que les gogos ! Toutes les entreprises se créent sur l’idée d’offrir un service ou un bien qui manque, de trouver un marché, des investisseurs. Je ne vois pas ce qui fait l’originalité des start-up, à part le baratin ! ».

Piqués au jeu, mais aussi pour pouvoir se moquer de l’oncle Georges lors du prochain repas de famille, Martine et son papa se mirent à lire et compléter leurs connaissances sur ces étonnantes et mirifiques entreprises : ils en apprirent de belles !

  • 94% des start-up font faillite au bout d’un an et beaucoup d’entre elles ne tiennent que sur une illusion : celle qu’un jour, on ne sait pas quand,… elles seront rentables et pourront alors rémunérer leurs investisseurs et payer des salaires corrects à leurs employés.
  • Les salaires parlons-en, les témoignages affluent : sous l’apparence « cool, tous copains, pas de hiérarchie, tous les mains dans le cambouis, bureau partagé, etc. », la start-up est souvent le moyen d’exploiter la force de travail des employés en leur versant peu ou pas de salaires, au prétexte qu’on se remplira les poches ou qu’on sera tous célèbres…demain ! En attendant, on bosse gratis ou quasi…enfin pas tous. Les géniaux fondateurs trouvent en général le moyen de se rémunérer, tandis que leurs « collaborateurs » se voient cantonnés à la condition, innovante celle-là, de prolétaires du digital ! Dans ce monde informel où l’« enthousiasme créatif » serait le régulateur des rapports sociaux, les employés sont exposés plus qu’ailleurs à l’arbitraire et à la précarité quotidienne.
  • Du coté « créatif / innovant», les start-up posent un problème de fond : celui de l’utilité de l’innovation proposée. Qu’est ce qui constitue un progrès utile aux gens, qu’est ce qui n’est qu’un gadget inutile, voire nocif ? La question est d’actualité : elle peut se poser pour certains réseaux sociaux ou certaines applications, présentés comme des exemples de start-up ayant formidablement réussi. Lorsque le créateur de start-up définit ce qui manque à la société, il s’agit de son avis à lui. Cet avis est-il ensuite fondé du simple fait que son produit marche, lorsque l’on sait combien il est facile de créer dans le public le sentiment de manque et le désir d’achat ?
  • Du côté investisseur, il faut tout d’abord savoir que beaucoup de start-up présentées comme des réussites, des « licornes » (*) ne valent rien dans l’économie réelle et perdent des milliards de dollars chaque année (c’est par exemple le cas de Twitter, de Tesla ou de Uber). La valeur de ces « licornes » est virtuelle, c’est-à-dire que les investisseurs qui y ont mis leurs fonds sont persuadés que le pactole finira par couler…un jour. Étonnant dans un univers qui nous est présenté comme sérieux, rationnel… Étonnant alors, lorsque le président Macron engage l’État dans la création d’un fonds de 10 milliards d’€, obtenu à partir de ventes de participations de l’État dans des entreprises de l’économie réelle, pour financer l’innovation française portée par les start-up !L’état des lieux de l’« économie réelle » est bien connu et le diagnostic généralement partagé : l’industrie française traditionnelle décline progressivement. Les causes sont multiples, entre autres : de mauvais choix stratégiques, des problèmes de management et la frilosité des banques et des institutions financières.De fait les entreprises françaises ne manquent pas de dynamisme et les projets de création sont nombreux et pas seulement sous l’égide des start-up, mais souvent cette dynamique ne trouve pas le soutien financier nécessaire à son développement. Il y aurait un déficit de nos investisseurs en matière de culture du risque, contrairement à d’autres pays comme les États-Unis ou Israël. Combien d’entreprises, notamment de PME, se trouvent chaque année abandonnées par leur banquier parce qu’elles ne présentent pas, à un instant donné, toutes les garanties prudentielles, souvent abusives, exigées par leur financeur !
  • La peur de l’échec tend à paralyser les financeurs français alors que, dans d’autres pays, le risque est accepté, évalué et intégré dans la stratégie des investisseurs : banques, fonds de pension, sociétés de capital-risque et même pouvoirs publics.

 

L’idée du président Macron serait donc de compenser le déclin de notre industrie traditionnelle en misant sur l’essor fulgurant d’une innovation rompant avec les vieilles habitudes et la vieille culture entrepreneuriale, pour aboutir à un nouveau modèle économique et industriel.

Cette idée est loin de convaincre tout le monde et particulièrement les acteurs de l’économie. Ainsi l’économiste Élie Cohen, directeur de recherche au CNRS, auditionné le 18/01/2018 par les parlementaires de la commission d’enquête sur la politique industrielle de l’État, déclarait : « On voit bien l’idée : on gère le déclin progressif de l’ancienne industrie et on favorise l’éclosion de la nouvelle industrie. […] le problème c’est que les rythmes ne sont pas les mêmes du tout : les effets macroéconomiques de ce qui relève de cette « start-up nation », aujourd’hui, ce sont des chiffres infinitésimaux… ».

Start-up ou entreprise « classique », le problème du financement demeure : la frilosité des investisseurs français face au risque réel ou supposé reste forte. De plus l’engagement de l’État est nécessaire et le fonds de 10 milliards géré par la BPI ne semble pas à la hauteur des ambitions affichées. La rémunération annuelle de ces 10 Mds € est estimée générer une capacité d’investissement de 200 à 300 millions € / an, ce qui est considéré comme insuffisant par nombre d’acteurs économiques. En comparaison, dans le même temps, le groupe chinois Alibaba investit en 2018 20 milliards de dollars en recherche développement tandis que Google crée un fonds de capital-risque finançant des projets d’intelligence artificielle par des investissements de 1 à 10 millions de dollars par projet, etc.

Enfin on peut se poser la question du sens même de l’expression « start-up nation ». Les deux termes sont-ils compatibles ? Les start-up se revendiquent comme procédant d’une « innovation disruptive », d’un changement soudain qui tranche avec les habitudes, tandis que la nation s’établit dans un processus lent et continu, une construction séculaire… De plus, le fonctionnement des start-up, basé sur les nouvelles technologies de l’information et de la communication, tend à dépasser le cadre des frontières pour s’étendre dans une économie globalisée, ce qui pose du même coup des questions de droit puisqu’elles tendent alors à s’affranchir des lois et réglementations des états-nations. Ainsi, en France, le développement d’AirBnB a profondément perturbé le fonctionnement du marché immobilier et imposé l’instauration d’une nouvelle réglementation protectrice ; tandis que l’expansion d’Uber créait une crise chez les Taxis…

Les notions de start-up et de nation semblent donc incompatibles, d’autant plus qu’une nation ne peut être seulement fondée par sa dimension économique, mais sur l’existence de pratiques d’intérêt général. Pauvre nation que serait celle d’un agglomérat d’individus reliés et régulés par les seuls réseaux et pratiques mercantiles.

Tandis que la communication gouvernementale française sur les start-up est effervescente, parée des couleurs de la modernité et de « l’innovation disruptive », veut nous faire croire qu’elle est la solution à nos problèmes économiques, rappelons-nous aussi que les start-up ne sont pas si « jeunes » que cela : la start-up technologique Hewlett-Packard a été fondée en 1939 et que dire de la Ford modèle T crée à Détroit en 1908 à partir d’un prototype !

Au prochain repas de famille, Martine et son papa en auront des choses à raconter à l’oncle Georges, ils s’en réjouissent d’avance !

Louise B. Velpeau pour le Clairon de l’Atax le 14 /04/2018

 

(*) Licorne : animal fabuleux, désigne aussi une start-up valorisée à plus de 1 milliard de dollars.

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