Réflexions sur l’urbanisme et l’aménagement

Le territoire de Narbonne & alentours (suite)

 

Note de la rédaction

Les questions et problèmes liés à l’urbanisme et au développement de l’agglomération narbonnaise suscitent de nombreuses réflexions chez nos lecteurs et contributeurs. Par ailleurs, divers collectifs et associations se mobilisent en réaction à des projets d’investissements publics et privés, ou à tel ou tel aspect du fonctionnement de ce territoire. Une réflexion prospective, menée par l’association ECOLOCAL, tente d’esquisser ce que pourraient devenir Narbonne et ses environs, en mobilisant  habitants, professionnels et élus et en animant leurs échanges. C’est dans ce contexte riche et varié qu’il a paru opportun à la rédaction du Clairon de l’Atax de contribuer à la réflexion générale et au débat par la publication d’une série de textes émanant de contributeurs divers ou de notre équipe de rédaction.

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Les lotissements en Narbonnaise

A quelques centaines de mètres du cœur de Narbonne, fallait-il faire un tel lotissement ou des immeubles ?
Photo D .Vexenat

Des lotissements ne cessent de se créer ou de s’étendre dans la périphérie des villes françaises : le Grand Narbonne n’échappe pas à cette tendance. Une demande de logements forte et variée émane de populations très diverses où on peut distinguer : une population « locale » de niveaux de vie différents qui souhaite se loger ou se reloger et une population « externe » qui souhaite s’installer dans la Narbonnaise, attirée par ce qu’elle estime être une certaine qualité de vie (Héliotropisme). Contrairement à d’autres départements de l’arc méditerranéen, le prix du foncier est encore réputé –raisonnable-, pour un cadre physique attractif, ce qui contribue à séduire de nombreux candidats, nationaux ou européens. Les sondages et projections démographiques indiquent que ce flux d’« entrants » n’est pas prêt à cesser sa pression.

Face à cette demande, l’attitude des décideurs locaux semble paradoxale : d’un côté des élus se plaignent du manque de foncier à bâtir et de l’autre ils le gaspillent en favorisant l’expansion d’un pavillonnaire (*1) consommateur de terrains…Ainsi tel maire d’une commune périphérique qui a plus de 100 logements vacants  dans son centre village et ses quartiers périphériques, mais qui réclame de pouvoir construire des pavillons en zone inondable actuellement protégée par un PPRI (*2).

Le développement des lotissements présente actuellement un aspect anarchique et semble plus être le résultat de « coups » réalisés par des promoteurs, que l’expression d’un projet  d’aménagement articulant le municipal et le communautaire.

Cette situation écorne déjà l’image de la Narbonnaise et risque à terme de saper son attractivité.
Il s’agit donc d’analyser le phénomène dans ses manifestations locales et d’imaginer des solutions avant qu’il ne soit trop tard. Le présent article à pour ambition de contribuer à cette analyse en esquissant quelques pistes de réflexion. Il cible particulièrement le pavillonnaire destiné aux ménages des catégories sociales les plus modestes et le « petites classes moyennes » qui représentent la plus grande partie de l’offre pavillonnaire.

Un pavillonnaire diversifié dans ses aspects physiques et sociaux

« Il ne faut pas prendre bâtir, habiter comme relevant du seul domaine de la construction, mais plus généralement comme se rapportant à l’être […] Habiter c’est être… »   
                                                                                                         Heidegger : Bâtir Habiter Penser in : Essais et Conférences

Les résultats convergents de diverses enquêtes nationales (*3) montrent que vivre dans un pavillon représente le projet résidentiel de 80% des ménages français.  Ainsi une part majoritaire de l’urbanisation se fait sous forme pavillonnaire, généralement dans le cadre de lotissements. L’idée qui prévaut c’est d’être « chez soi », espace où on est à la fois libre et protégé. Cette liberté peut être ressentie jusqu’à la forme radicale du « je fais ce que je veux » qui ignore l’extérieur, les relations sociales et institutionnelles, tandis que le sentiment de protection repose souvent sur l’illusion du caractère sacré et inaliénable de la propriété privée « on ne peut pas me chasser de chez moi ». 

Cette mode de perception du pavillonnaire est particulièrement forte dans les catégories sociales les plus modestes et les petites classes moyennes particulièrement représentées dans la Narbonnaise. Il va influer sur les modes de construction de la maison, les styles de vie de ses occupants,  leurs relations sociales, leurs pratiques politiques.

Sur le mode de construction le choix s’opère entre l’achat d’un produit (de nombreuses entreprises offrent des maisons allant du « clefs en main » au « à finir soi-même »), ou le recours à l’auto-construction et à l’entre-aide. Si les classes moyennes recourent plus au « clef en mains » voire à un architecte pour une construction particulière, les petites classes moyennes et les catégories sociales les plus modestes pratique l’auto-construction partielle ou totale. Il en résulte des lotissements aux aspects très contrastés, d’autant plus que ces lotissements se limitent souvent à des terrains viabilisés et raccordés sans aucun autre aménagement.

Face au « besoin de bâtir » qui s’exprime avec force, le règlement du Plan Local d’Urbanisme ne fait souvent pas le poids, d’autant plus que les communes disposent rarement dans leurs services des capacités nécessaires en matière d’urbanisme et que les contrôles sur site sont rares voir inexistants. Et que dire des contraintes environnementales…

Ainsi émerge ici et là un tissu pavillonnaire hétéroclite qui fonctionne mal et qui contraste avec les quartiers pavillonnaires plus anciens occupés par des catégories sociales plus aisées.

Quelques illustrations de lotissements problématiques :

Taille des pavillons : compte tenu du coût de la construction (foncier inclus) et de la faible solvabilité d’une partie importante des accédants à la propriété, on construit sur des terrains de plus en plus petits, des maisons trop petites pour les ménages qui les occupent…

Photos D.Vexenat

L’aspect des pavillons : chacun construit comme il veut, comme il rêve, les pavillons sont orientés dans tous les sens, on s’enferme derrière des clôtures hétéroclites  qu’on crépit à l’intérieur sans se soucier de l’aspect extérieur  qui dévalorise l’espace public, mieux la limite entre le privé est le public est  ignorée : on y fait aboutir des  canalisations qui dégorgent sur le boulevard. Le contraste est saisissant avec les lotissements plus anciens.

Photo D.Vexenat

Les rapports de voisinage : que peuvent-ils être lorsque 2 forteresses se font face, ou que la fenêtre ouvre sur le mur du voisin situé à 2,50 m ?

Photos D.Vexenat

La vie familiale : comment se font les relations au travail, à l’école, aux commerces dans des lotissements où la question des déplacements, de la garde des enfants, etc. n’a été ni posée ni traitée, alors que le lotissement se greffe sur des voieries déjà saturées auxquelles il rajoute le trafic de ses résidents.

Lotissement branché sur une petite départementale

Que faire pour lutter contre cette dégradation du cadre bâti 
et du territoire narbonnais ?

Est-ce un problème de méthode ? Dans certains pays on ne peut pas faire de lotissement sans avoir au préalable prévu et réalisé les aménagements nécessaires à l’arrivée d’une population nouvelle : qu’il s’agisse de voieries, d’équipements scolaires , commerciaux, de transports, etc. La possibilité de ces aménagements conditionne la réalisation de ces équipements.

Est-ce un problème de « culture » ? Dans certains pays, l’enfermement derrière des clôtures serait dénoncé voire interdit, les relations de voisinages étant considérées comme nécessaires, naturels : le mot Français lotissement  se dit aux USA « Community » ! Un certain contrôle social s’exerce sur l’habitat mais il y a moins de règles formelles.

Est-ce un problème d’institutions ? Les collectivités  compétentes en matière d’urbanisme et notamment de permis de construire ont-elles les moyens et les capacités à remplir cette mission ? Faut-il laisser les autorisations de construire aux communes ? Le SCOT (schéma de cohérence territoriale) est-il efficace et en phase avec l’évolution du territoire de la narbonnaise ? Quel rôle des architectes dans les permis de construire ? A quelle échelle territoriale doit-on concevoir l’urbanisme et l’aménagement de la Narbonnaise ?

Ces questions sont posées en divers lieux, des réflexions sont en cours, il s’agit de les échanger et de les communiquer au plus large public mais avant tout de faire comprendre à nos décideurs l’urgence d’un changement de pratiques. Le mode d’habiter n’est pas sans conséquences sur le social et le politique…

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/04/2018

 

(*1) Ndlr : le présent article considère le lotissement, défini par le code de l’urbanisme comme : « la division en propriété ou en jouissance d’une unité foncière ou de plusieurs unités foncières contiguës ayant pour objet de créer un ou plusieurs lots destinés à être bâtis », dans sa dimension particulière du « lotissement pavillonnaire », qui est la forme la plus courante dans la Narbonnaise.
(*2) PPRI = Plan de Prévention du Risque Inondation, document administratif qui définit les règles de construction dans les secteurs susceptibles d’être inondés
(*3) Quelques ouvrages de référence :
Anne Lambert, 2015, « Tous propriétaires ! » L’envers du décor pavillonnaire, Paris,
Seuil (Liber), 278 pages.Gollac, S. 2011. La pierre de discorde : stratégies immobilières familiales dans la France contemporaine, thèse de doctorat en sociologie, Paris : École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Guilluy, C. 2014. La France périphérique : comment on a sacrifié les classes populaires, Paris : Flammarion

 

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