Un paquebot dans les arbres

Un Paquebot dans les Arbres – Valentine Goby
Actes Sud 2016 – 271 pages – 19,80 €

Valentine GOBY est née en 1974 à Grasse. Elle écrit depuis 15 ans, tant pour les adultes que pour la jeunesse.

Passionnée par l’histoire et par la transmission, la mémoire est son terrain d’exploration littéraire essentiel. Une douzaine de livres ont été publiés depuis La Note sensible (Gallimard 2002), ouvrage multi-primé, jusqu’à Kinderzimmer (Actes Sud 2014 – prix des Libraires) et Je me promets d’éclatantes revanches, sur l’écriture de Charlotte Delbo, paru à L’Iconoclaste en 2017.

Un paquebot dans les arbres est son avant-dernier livre. Il paraît le 15 mai, dans la collection « Actes-sud Babel ».

De quoi est-il question ?

Sur fond de guerre d’Algérie et de « Trente Glorieuses » débutantes, c’est l’histoire du déclassement et de la chute d’une famille par la maladie (tuberculose), sans protection sociale. À la fin des années 1950, Mathilde, adolescente, cadette d’Annie et de Jacques, voit partir son père puis sa mère pour le sanatorium d’Aincourt. Ils tenaient un café au centre de la Roche-Guyon et Paul Blanc, dit Paulot, figure solaire, attire tous les regards, y compris de sa fille Mathilde, garçon manqué qui ne recule devant rien pour l’éblouir.

Sans Sécurité Sociale, la tuberculose fait une entrée fracassante dans l’existence de cette famille aimante et joyeuse, et emporte tout, santé, travail, logement, les disloque entre services sociaux et sanatorium.

Le « paquebot », c’est l’autre nom donné à ce sanatorium, au milieu des arbres, construit dans les années 1930, qui ressemble à un vaste navire, avec ses terrasses exposées plein sud et son architecture massive. Cette évocation d’un bateau voguant sur un océan de verdure, de préférence à celle du sana en retrait du monde, dit à sa façon le désir de Mathilde de se hisser vers la lumière, en capitaine de vaisseau.

C’est donc l’extraordinaire capacité de résistance de Mathilde dont je veux évoquer la figure…

Mathilde : prénom d’origine germanique composé des mots mat – puissance – et hild – combat – . Les Mathilde font preuve d’un courage inlassable et d’un optimisme exceptionnel. Elles privilégient la sécurité affective à la sécurité matérielle. Mathilde l’Emperesse (1102-1167), impératrice et reine d’Angleterre, était petite-fille de Guillaume le Conquérant (p. 203 du livre).

Illustrations : p.157 et suivantes :

« Trouver de l’argent. Une assistante sociale a déposé une demande d’aide municipale pour la famille et la prise en charge partielle du sanatorium. Mathilde est convoquée à la mairie. Mendier à la Mairie de la Roche, ça l’écœure. Elle se répète « La Roche est mon village », elle a droit à cette lourde porte surmontée du drapeau tricolore, à ce hall vaste, à l’escalier de marbre, à la rambarde en fer forgé, au carrelage beige lustré sous ses pieds, elle a droit à l’aide municipale. Dans la salle du conseil elle reconnaît tous les visages…
…/ -Mathilde, tes parents n’ont donc pas d’épargne ?
– J’aurais bien aimé. Ni la Sécurité sociale.

Elle voit Lancet, nouvellement élu, lever les yeux au ciel et chercher des complicités à sa droite, à sa gauche, elle entend la petite voix qui tourne dans sa tête de pioche au sujet des cigales, des fourmis. Il pense : ils étaient riches, ces imbéciles.
…/- Donc tu n’as aucun revenu ?
– Non.
– Mais alors…balbutie Robert le visage défait, de quoi tu vis ?

La belle question. Ils voudraient bien savoir.

– Je me débrouille.
…/ – Alors, où trouves-tu l’argent ?
Oh, ce tutoiement, comme une main passée sur la tête, la petite Mathilde qu’on a vue grandir, qui est des nôtres. Vas-y fillette, n’aie crainte, livre-nous ton secret. Elle ne dira pas les conserves piquées chez la veuve, les repas sautés et le savon de Marseille pour shampoing, l’amende muée en confettis, la Croix-Rouge à Vétheuil, la cantine gratis, les œufs volés par Nadette à son père et le repas chez Jeanne. »

P. 167-168 quand elle reçoit ses parents lors d’une permission :

Ils ont dormi. Mathilde était inquiète, tant d’heures, la nuit, le matin, l’après-midi… Elle les veille en silence. Elle doute qu’ils sortiront au mois de juillet, faibles comme ils sont…Elle fait barrage au soleil pour qu’ils n’attrapent pas de fièvre. Elle accompagne le mouvement du soleil de minute en minute, une invisible migration vers l’ouest. C’est le plus grand amour, cet amour-là, elle se répète. Oui, le plus grand amour.

P. 194 : Elle raisonne comme une mère, la petite Mathilde, et c’est pourquoi elle parle de démesure : au regard des responsabilités d’une mère de telles libertés lui semblent inconcevables. Rien n’aurait pu persuader Mathilde de renoncer à sauver les siens pour se sauver elle-même.

P. 222 : Elle reçoit sa première paie…Elle déplie la feuille, lit chaque chiffre dans chaque colonne…

Aucune joie n’altérera, rétrospectivement, l’intensité du jour radieux de la première cotisation à la Sécurité sociale : elle tient à distance les spectres de la mort et de la dépendance. Et tu feras quoi avec ta première paie, hein ? S’ils savaient. Ce sera magnifique : elle ira chez le dentiste.

Roman « noir » sans pathos, puissant et brillant !

Marie-Françoise Bondu, pour le Clairon de l’Atax – Avril 2018

Valentine GOBY participe à 2 rencontres publiques organisées par LUCIOLE le samedi 5 mai à 17h à la MJC de Carcassonne, le dimanche 6 mai à 17h au domaine de Gaujac à Lézignan les Corbières (voir l’agenda du Clairon)

 

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Publié par Marie-Françoise Bondu

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