Droit dans ses bottes

Le petit poucet enlevant les bottes de l’ogre : conte de C. Perrault, dessin Gustave Doré.

En 2017 les institutions de la 5ème République ont doté la France  d’un président qui n’avait jamais exercé de mandat électoral. Issu de ce qui s’appelle la « haute administration », après avoir exercé ses talents dans une banque, il était passé du statut de collaborateur de cabinet du Président Hollande à celui de ministre de l’économie, avant de se présenter avec succès au suffrage des présidentielles 2017. Cette trajectoire particulière implique, jusqu’au moment où le candidat se soumet au suffrage des présidentielles, d’autres soutiens que ceux procurés par le choix des électeurs. Ces soutiens sont apportés par des réseaux divers qui fonctionnent dans la confidentialité, contrairement à l’exposition publique imposée par tout processus électoral (municipales, cantonales, législatives, etc.). Cette arrivée d’un pur produit de la technocratie aux fonctions suprêmes de la République, pose question d’autant plus qu’il s’agit d’une république présidentielle.

Après avoir tout d’abord bénéficié d’un incontestable capital de sympathie, lié à l’image de jeunesse, de dynamisme, de compétence, de détermination, etc., largement diffusée par les médias, en contraste avec l’horrible alternative présentée par le Front National, le président Macron voit sa popularité diminuer, tandis qu’une opposition désorganisée et diffuse s’étend sur l’ensemble du champ politique de la droite à la gauche…

Cette situation qui va au delà du phénomène habituel de désaffection que connaissent les Présidents, ne semble pas inquiéter Emmanuel Macron qui, droit dans ses bottes, « fait ce qu’il a dit » ainsi que le proclament des « éléments de langage » largement diffusés. Au plan national comme international, il exprime souvent des positions extrêmement tranchées qui semblent faire peu de cas de celles de ses interlocuteurs. Ce qui, par exemple, fait dire aux syndicats comme à l’opposition politique, qu’il y a une apparence d’écoute mais pas de négociation possible, tandis que certains chefs d’État étrangers l’écoutent en manifestant une certaine condescendance…

On peut se demander si ce manque de considération de l’autre n’est pas favorisé par la nature de cette  trajectoire d’accession au pouvoir présidentiel. Dans une ascension politique qui se joue au sein de réseaux, on négocie avant tout avec des « semblables », qui partagent peu ou prou les mêmes références idéologiques, un même habitus, etc. ; le rapprochement des points de vue en est facilité. Ce n’est pas le cas dans une campagne électorale où l’on se frotte à des altérités plus radicales, où l’on se confronte à des dissensus qui imposent l’écoute et tendent à obliger à la négociation et au compromis. De cette expérience de campagne électorale peut se constituer un savoir faire, fort utile dans l’exercice d’un mandat politique, particulièrement lorsqu’on se retrouve à la tête d’un exécutif.

Cette réflexion ne constitue pas un plaidoyer pour faire reconnaître la politique comme un métier, mais à considérer que l’exercice de responsabilités politiques implique qu’on se soumette à un parcours préalable en se confrontant à différents suffrages, qui sont autant de moments  de vérité, de contact avec l' »autre différent« , où peut se forger une expérience de la négociation. Il ne s’agit pas non plus d’appeler à la suppression des réseaux ce qui toucherait à la liberté de s’associer pour partager un but commun et l’on sait le rôle essentiel joué dans notre pays par les association à la fois dans la vie sociale et souvent en tant que contre pouvoir, mais il semble essentiel que l’action des réseaux soit équilibrée, démocratisée par  divers moments électoraux.

Il n’est de démocratie que représentative : pour que cette représentation soit effective, les conditions d’accès et d’exercice du pouvoir doivent être transparentes, ouvertes, publiques et non fabriquées par des réseaux et des manipulations institutionnelles.

En attendant, droit dans se bottes,  le président poursuit ce qu’il croit être juste et bon pour le peuple, la France, le Monde. Il semble croire au récit qu’il a lui-même fabriqué ; se souvient-il encore que, s’il est le président légal de la France en vertu du dispositif électoral établi par la constitution de la 5ème République, la légitimité de son action prête plus à question ? Croit-il vraiment que les Français l’ont élu pour qu’il « fasse ce qu’il avait dit » ? Se souvient-il que son programme avait recueilli au 1er tour 18,19 % des inscrits et 24,01% des exprimés, les conditions du vote du second tour ne pouvant  créditer les résultats en sa faveur d’adhésion à ses propositions ?

Pourtant, droit dans ses bottes, le président Macron essaye de faire passer ses projets en force. Au delà de la fracture sociale qu’il élargit (pour employer une expression qui a fait la fortune d’un de ces prédécesseurs) en menant une politique en faveur des très riches, son intransigeance contribue à augmenter les divisions au sein de la population. Ainsi la lutte désespérée des cheminots, auxquels il ne laisse aucune possibilité réelle de négociation, les contraint à prolonger leur grève et à s’attirer progressivement l’hostilité du public…

« Diviser pour régner », cela ouvre de sombres perspectives : n’est ce pas là la marque de fabrique des autocrates ou pire encore ? L’accès au pouvoir par l’utilisation discrète de réseaux fermés n’est pas une nouveauté : ce fut même au 20ème siècle une spécialité de l’Amérique latine. Certes il n’y avait pas d’énarques et autres élites techno,  c’était moins « moderne », il y avait juste des militaires et on appelait ça « Pronunciamiento », ou « Golpe de Estado », en français « Coup d’État »…

 

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 23/05/2018

 

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2 commentaires

burger catherine

pas vraiment rassurant, et pourtant l’illustration est plutôt bonhomme, calme et sympathique

Mais n’est-il pas apparemment charmant et rassurant notre président ? Il a l’air de savoir ce qu’il fait et où il va, aucun doute ne semble l’effleurer quand aux références idéologiques qui conduisent son action…L’ogre non plus ne pensait pas faire mal : être ogre c’était dans l’ordre des choses…

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