Fraternité, Égalité, Liberté !

Pour refonder la République  

(A propos d’une rencontre avec Abdennour Bidar)

            Le philosophe Abdennour BIDAR était l’invité de l’Université Populaire de la Narbonnaise et de la Maison des Potes de Narbonne. Il a donné une conférence à la Médiathèque de Narbonne, le mardi 22 mai, sur le thème : « La Fraternité et la République ».

            À plusieurs occasions, A. BIDAR a évoqué la devise républicaine LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ… À partir de son livre « Plaidoyer pour la fraternité », il réinterroge cette devise en proposant de mettre le terme FRATERNITÉ en avant. Ceci m’a inspiré quelques réflexions et suscité l’envie de faire quelques rappels historiques concernent cette devise.

            Tout d’abord, la République est l’héritage du siècle des Lumières. Selon la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Les hommes naissent libres et égaux en droit », la liberté et l’égalité sont posées comme principe dans son article 1er.
En décembre 1790, Robespierre préconise que les mots « Le Peuple Français » et « LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ » soient inscrits sur les uniformes et sur les  drapeaux, mais sa proposition n’est pas adoptée.
La première République a été proclamée le 21 septembre 1792 par la convention qui vote à l’unanimité : l’abolition de la royauté, et décide le lendemain que les actes publics seront désormais de l’AN 1 de la République.

La Révolution de 1848, qui a vu la naissance de l’éphémère II° République, a ajouté la Fraternité à la devise initiale, ce qui est devenu notre triade républicaine : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.  Depuis la France a inspiré ces valeurs de la République à de nombreux proscrits, d’humiliés, de persécutés… bien au-delà des frontières, afin de faire de chaque être humain un citoyen du monde, sur la base de ces Droits de l’Homme et du Citoyen, créant ainsi un système démocratique… D’où la notion de la République universelle.

La III° République, née en 1870, était certes bourgeoise, colonialiste et ne réglait en rien la question sociale. Il n’en demeure pas moins que l’établissement d’une certaine démocratie politique constitua une avancée indéniable avec des lois sur les syndicats, les partis politiques, la liberté de la presse, l’école gratuite, la loi de 1905.

Après la 2° guerre mondiale, la IV° République fut proclamée. Il y eut restauration républicaine, mais pas de refondation républicaine, notamment en raison de la non reconnaissance de l’Égalité des personnes au sein de l’empire colonial français, particulièrement  les peuples africains qui se sont battus avec et pour la France.

La V° République marque en 1958, la sortie du colonialisme. Elle a été élaborée par un petit nombre de « sachants » ou « experts », dans un entre-soi, afin de protéger leurs intérêts propres et leurs statuts…et de tenir le peuple à distance. Il s’agissait d’établir le gouvernement  par un Président entouré d’un petit nombre de fidèles. Cela satisfaisait un homme comme le Général De Gaulle, marqué par des idées monarchistes sans qu’on puisse imaginer à l’époque qu’un tel pouvoir, concentré dans les mains d’un seul homme, rendait possible toutes les trahisons… Ce que l’on a constaté plusieurs fois depuis plus de trente ans…

Sur plus 200 ans, la République a été effective en France pendant environ 150 ans, au point que nous subissons maintenant l’usure des mots : vivre en République, c’est normal…

Il me semble important de rappeler que dans l’article premier de notre constitution, nous affirmons que « la France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale » et dans son article deux que « la devise de la République est  Liberté, Égalité, Fraternité ».  Son principe en est : « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ».

Si l’on ne se contente pas de célébrer des formules, on voit vite que ces mots posent des exigences et inspirent un projet de rénovation humaine avec son côté utopiste, perfectionniste, où rien n’est justement acquis d’avance et définitivement.
C’est un combat continuel pour refuser toutes formes d’asservissement et d’humiliation, tous les comportements de domination, et qui pose en principe l’éminente dignité de l’homme et sa vocation de « marcher debout ». Le citoyen, membre d’un Etat, est considéré en fonction des devoirs publics et des droits civiques que la loi lui confère mais, à mon avis, sans une base minimum de civisme et de responsabilité individuelle et collective.

En conséquence, la République, la « Res publica » (la chose publique) n’appartient  à personne ; c’est un système politique où le pouvoir n’est pas le fait d’un roi, ni d’un groupe, ni d’une communauté quelle qu’elle soit, mais du peuple tout entier, par ses représentants élus.

Or que voyons-nous aujourd’hui ?

La V° République est devenue une « monarchie républicaine » où le Président, une fois élu, concentre tous les pouvoirs et n’a de compte à rendre à personne pendant toute la durée de son mandat, ni au Parlement, encore moins à ses électeurs. Il peut donc à loisir tourner le dos à ses promesses, sans jamais être à la portée de la contestation populaire, opérer des remaniements sans le moindre état d’âme. Quelle que soit l’ampleur de son discrédit politique ou moral, le mandat présidentiel ne peut être remis en cause.
C’est ainsi qu’avec l’assentiment ou la complicité du Président, le pouvoir est confisqué par une oligarchie constituée par les grands corps d’Etat, eux-mêmes réservés aux élèves des grandes écoles ; oligarchie aux accointances établies avec les pouvoirs économiques, financiers et médiatiques, en harmonie avec l’Europe néolibérale de Bruxelles. De cette façon, le Président est au sommet de toute une pyramide qui pratique l’adage « j’y suis, j’y reste »… Telle que sous la royauté jadis, toute cette oligarchie s’est approprié tous les pouvoirs au détriment du peuple. Nous sommes en tous cas bien loin du principe républicain du gouvernement du peuple par le peuple, via ses représentants !

En fait, la Vème République, n’a jamais vraiment été républicaine, mais plutôt napoléonienne, ce qui se traduit par un présidentialisme tel qu’évoqué ci-dessus, qui domine les institutions, étouffe l’action des citoyens qui se sentent de plus en plus loin de ce monde-là. Même le Parlement et autres assemblées ont bien du mal à jouer leur rôle législatif et décisionnel… Même les élus se sentent de moins en moins considérés… Et ceci au moment où le pays s’enfonce dans une catastrophe économique, sociale, environnementale et politique…

Pour casser ce système monarchique et donner un peu de légitimité républicaine à nos institutions il faudrait urgemment modifier le code électoral qui a permis, lors des dernières élections présidentielles, l’élection d’ E.Macron, avec 18% des suffrages des inscrits… Aidé d’une façon caricaturale par les médias et le système financier… Il se comporte aujourd’hui tel un roitelet…
Dans ces conditions, on peut se poser la question :  sommes toujours en République ?

On nous rétorquera que la constitution de la V° République a été modifiée 21 fois. Mais cela a été fait sans le consentement, ni la consultation du peuple qui n’a pas eu droit au chapitre, alors que c’est au peuple, et à lui seul, de définir les règles de la politique.

Dans cette République là, l’idéal des Lumières a diffusé des lumières bien tamisées !

Mais de plus en plus de citoyens commencent à comprendre l’usurpation, particulièrement quand  ils voient des partis, dans un langage digne de la double pensée d’Orwell, se nommer « Les Républicains » alors qu’ils sont « capitalistes-conservateurs », ou encore « la République en Marche » alors que leurs actes les désignent comme des « les capitalistes en marche », sans  oublier le Parti socialiste qui s’est comporté sous la présidence Hollande comme des «sociaux-capitalistes ». Tous sont promoteurs, à des degrés divers, du néolibéralisme que nous subissons, donc les adversaires, déclarés ou non, de la République.…des marchands du temple…

On voit le résultat !

La liberté est confondue volontairement avec la loi du plus fort si chère au néolibéralisme ou la liberté de certains contre d’autres, lorsqu’il ne s’agit pas d’excuser un laxisme pernicieux.
L’égalité des droits et des chances, est volontairement réduite à l’égalitarisme ou encore comparée à l’équité, laquelle propose des droits différents en fonction des besoins de chacun… Et comme certains ont de gros besoins… Créant ainsi des inégalités du savoir, du pouvoir et de l’argent au profit des plus forts.

Comment alors parler de Fraternité dans cette société placée sous la domination du  marché considéré comme l’alpha et l’oméga et où, par conséquence, le chômage, la pauvreté, l’exclusion, le racisme, ne cessent d’augmenter, où la solidarité est menacée par des ruptures sociales d’une extrême gravité…  Si elle n’est pas sociale, laïque, démocratique, alors la République est un mensonge.

Aujourd’hui, le peuple subit, les élites dominent. Et la césure est de plus en plus profonde…
Décalage mortifère, frustration permanente, pessimisme de société. Nous  pataugeons confusément dans un brouillard social et nous nous montrons incapables de changer les règles du jeu… On peut dire aujourd’hui que nous avons perdu une bataille en espérant que nous gagnerons la prochaine…

La prochaine bataille ?

Revitaliser la République avant qu’elle ne périsse, en rappelant constamment ses principes de base, en combattant les « communicants » et autres « marchands » qui n’hésitent pas à parler en son nom sans en appliquer les valeurs… Mais aussi en motivant des citoyens éclairés, acteurs et partenaires de la chose publique, qui devront dépasser la condition qui leur est assignée d’homme spectateur, assisté, manipulé dans notre société néo libéralisée, globalisée et financiarisée.

Nous savons que la LIBERTÉ et l’ÉGALITÉ, continuellement en conflit, sont et doivent être garanties par la loi… Il est impossible de créer l’ÉGALITÉ sans diminuer la LIBERTÉ, laquelle n’est pas la liberté de tout faire. Si elle est un facteur dynamisant créant l’efficacité… mais aussi les inégalités, elle avantage les plus forts et ne protège pas les faibles. D’où l’indispensable ÉGALITÉ de droits, comme moyen qui satisfait l’impératif éthique, permet d’établir une loi commune comme la pierre angulaire du système social. D’où le dissensus continuel dont peut (doit) sortir une intelligence collective pour construire notre projet républicain. L’ÉGALITÉ est le pendant de la LIBERTÉ… Si l’ÉGALITÉ s’écroule, la LIBERTÉ aussi. Elles ne sont pas opposées mais complémentaires et particulièrement équilibrées par la FRATERNITÉ qui permet d’aller vers plus d’ÉGALITÉ, de LIBERTÉ. C’est cela la République !

Or la FRATERNITÉ n’a pas de traduction juridique, elle est sans obligation, c’est un impératif moral, un idéal… Rien, ni personne ne peut nous y obliger, mais tout nous y pousse… C’est la seule façon de débloquer le système !… Un manque de FRATERNITÉ… et c’est l’échec de la LIBERTÉ et de l’ÉGALITÉ, donc l’échec de la République qui  ne serait finalement pas grand chose si elle ne signifiait pas un progrès de la FRATERNITÉ.

La FRATERNITÉ n’est pas la charité… avec toutes ses perversités : se donner bonne conscience, gagner son paradis, quand ce n’est pas assurer sa promotion personnelle… tout en se montrant supérieur dans une forme de condescendance. La FRATERNITÉ n’est pas l’amitié… On ne choisit pas ses frères, mais on choisit des amis, lesquels ne partagent pas nécessairement le même idéal, les mêmes valeurs, les mêmes croyances. Enfin, la FRATERNITÉ donne vie et vigueur au devoir de solidarité… ce qui n’est déjà pas si mal ! Cette solidarité constamment combattue par les forces libérales, lesquelles estiment que les cotisations sociales (les fameuses « charges » !) viennent diminuer la rentabilité de leurs entreprises… avec l’idée que chacun doit se débrouiller seul.

Régis DEBRAY affirme que la FRATERNITÉ ne se décrète pas mais se découvre dans les situations de grand danger. C’est peut-être le cas aujourd’hui. Il évoque la Fraternité d’armes et de combat, un combat collectif et sûrement pas solitaire. La Fraternité, c’est le refus de la guerre de tous contre tous. C’est un partage d’humanité, une façon d’être ensemble, de se faire confiance, de se respecter. De citoyens à citoyens, de peuples à peuples, dans une commune humanité. Tous ces éléments peuvent nous rendre courageux, nous faire prendre conscience que, si nous ne sommes pas assez forts pour partager nos richesses aujourd’hui, demain, nous partagerons nos misères.

C’est bien ici que nous retrouvons Abdennour BIDAR qui propose de faire de la FRATERNITÉ le ciment de notre société républicaine, en complémentarité avec la LIBERTÉ et l’ÉGALITÉ.
Soit d’inverser symboliquement la formule républicaine… qui deviendrait :  FRATERNITÉ – LIBERTÉ – ÉGALITÉ.

N’est-ce pas la meilleure façon de réinventer la politique ?

Faire de la FRATERNITÉ, la source du contrat social, dans un monde fracturé qui nous dépasse et se révèle de plus en plus limité, de plus en plus contraint, où des défis considérables nous attendent, où nous devrons aller vers plus de commun, vers le dépassement de soi.
Faire de la FRATERNITÉ, la reconstruction d’une confiance entre nous, dans le pays, voire dans cette Europe des marchés qui s’est constituée contre les peuples qui a  réduit les nations à l’impuissance et fait de la République un théâtre d’ombres.

Au-delà des formules, les valeurs républicaines posent des exigences, inspirent un projet. Or, si le jacobinisme des républicains a été nécessaire pour la structuration de la Nation, la République se légitime à la base avec des citoyens responsables acteurs à la base des changements, mais aussi des élus appartenant aux corps intermédiaires, des syndicalistes, des associatifs qui s’investissent dans des actions concrètes, des pratiques citoyennes de terrain… interpellant ainsi l’ensemble du peuple sans exclusive.

La République doit mener cette bataille de la FRATERNITÉ, tandis que celle de la culture amène à la LIBERTÉ, particulièrement de conscience et le partage des richesses amène à l’ÉGALITÉ.

Tout ceci devrait s’inscrire dans une nouvelle constitution, fondatrice d’une VIème  République, où le peuple, les salariés décideraient en dehors de l’oligarchie, du MEDEF, des lobbies… Et surtout en dehors des orientations néolibérales dont on voit le résultat depuis trente ans… L’institution d’une VIème République devient une urgence… Seule une assemblée constituante populaire pourrait générer cela… Nous disions un gouvernement du peuple par le peuple, ses représentants et pour le peuple… ?

 

Oncle JEF
Onclejef11@gmail.com

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1 commentaire

Merci pour cette intéressante réflexion, qui replace la notion de fraternité, donc de solidarité, au cœur de la problématique et qui montre bien bien que, s’il est possible de traduire dans la loi les exigences de liberté et d’égalité, il n’en va pas de même pour celle de fraternité.

Toutefois, rien n’empêche le législateur de s’appuyer sur l’exigence de fraternité/solidarité pour justifier des mesures qui pourraient sembler à certains comme limitatives de leur liberté personnelle (telle la prétendue « liberté d’entreprendre », tellement utile pour justifier la casse sociale à laquelle nous assistons en ce moment).

Pour ma part, je verrai plutôt la devise de la République comme « FRATERNITÉ – ÉGALITÉ – LIBERTÉ », au sens où l’égalité ne pourrait être codifiée dans la loi qu’en vertu du principe de fraternité et que la liberté, pour le peuple dans son entier, serait la résultante de la soumission du principe d’égalité à l’exigence de fraternité.

Ce pourrait être une voie pour qu’enfin, il ne soit plus possible de dire que certains sont « plus égaux que d’autres ».

Mais je dois certainement rêver…

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