Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

L’EPR de Flamanville peut-il servir de vitrine
au « savoir faire » français ?

EPR de Taishan

Six réacteurs nucléaires de type EPR, conçus pour fonctionner durant 60 ans, sont actuellement en construction dans le monde. Le premier chantier à démarrer en 2005 a été le réacteur construit par AREVA à Olkiluoto en Finlande, le second a été démarré en 2007 à Flamanville par EDF, le troisième, constitué de 2 réacteurs EPR, a démarré en 2009 en Chine sur le site de Taishan, tandis que 2 autres réacteurs EPR sont en chantier depuis 2017 à Hinckley Point au Royaume-Uni.

Les 2 réacteurs EPR vendus par AREVA à la Chine en 2007 sont la propriété d’une co-entreprise détenue à 70% par China General Nuclear Power Corporation (CGN) contre 30% détenus par EDF.

Un communiqué d’EDF a annoncé le mercredi 6 juin le démarrage du 1er réacteur EPR de Taishan, soit 9 ans après le début de sa construction. Si on compare ces délais de réalisation avec ceux des EPR de Flamanville ou d’Olkiluoto, toujours pas en service, on pourrait être tenté au premier abord de vanter l’efficacité de la coopération franco-chinoise. Une réflexion plus approfondie ne permet pas de confirmer que c’est l’excellence de notre savoir faire industriel qui a permis la conduite plus rapide du chantier de Taishan.

Le chantier de Taishan a eu lui aussi des problèmes

Sa livraison était initialement prévue pour 2013, puis repoussée à 2016 mais des problèmes de malfaçon ont été détectés sur la cuve des deux réacteurs. Il s’agit de chaudières conçues par AREVA mais fabriquées en Chine par Dongfeng Electric Corporation. Mais ces problèmes n’ont pas concerné des concentrations anormales en carbone comme pour la cuve de Flamanville forgée par ex AREVA NP…Les causes invoquées pour les retards des réacteurs chinois seraient la nécessité de faire des tests supplémentaires puisque, les chantiers français et finlandais étant moins avancés, le chantier chinois ne pouvait bénéficier de leur expérience.

En outre il est difficile de comparer les performances entre les trois chantiers et d’accorder un satisfecit à l’ingénierie chinoise, dans la mesure où les contraintes sont moins fortes en Chine qu’en Europe, tant sur le plan des conditions de travail que des normes de sûreté.

Chantier de Flamanville : le temps passe et les problèmes s’accumulent

A présent ce n’est pas seulement la qualité du travail de certaines entreprises qui est remise en cause, mais aussi la capacité du maître d’ouvrage EDF à conduire le chantier et contrôler leurs prestations.

Le 7 juin dernier, le patron de l’ASN déclare, devant la commission d’enquête de l’Assemblée Nationale, que « à peu près 35% des soudures [du circuit secondaire de l’EPR de Flamanville (Manche)] ont des défauts ».

Ces défauts, sur un circuit de 800 m de long, sont de 2 natures :

  • les soudures sont mal faites,
  • le métal des soudures n’a pas les caractéristiques attendues.

Face à ces défauts, il y a différence d’appréciation entre le maître d’ouvrage EDF et l’ASN.

Pour EDF, les défauts ne concernent que « quelques » soudures sur « quelques millimètres », qu’il suffit de reprendre, mais qu’il n’est pas nécessaire de refaire tandis que, pour l’ASN « la matière [qui constitue] ces soudures n’a pas les caractéristiques mécaniques attendues », selon les déclarations de son président Pierre-Franck Chevet.
Or, ce circuit secondaire est conçu avec des normes garantissant l’exclusion de toute rupture des tuyaux ce qui implique, selon l’ASN, qu’il faudra refaire toutes les soudures, ce qu’explique son président en langage « diplomatique » : « la principale contrepartie de l’exclusion de rupture est une qualité sans faille », […] « De manière à peu près évidente, il va falloir les réparer. Ces défauts n’ont pas vocation à rester »

Comment en est-on arrivé là ?

Pour le président de l’ASN, si la qualité des matériaux de soudure n’a pas le niveau requis, c’est « tout simplement parce que la qualité attendue n’a pas été prescrite au fournisseur, il y a clairement une erreur qui a été commise par Areva » (*).

A ce problème de cahier des charges mal défini s’ajoute le problème du contrôle de qualité des soudures par EDF. Les défauts n’ont été repérés que tardivement, en mars 2018 (**). Là encore, il apparaît qu’EDF n’avait pas transmis aux entreprises sous-traitant les soudures certaines « exigences renforcées » contenues dans le cahier des charges ! Selon l’ASN, il y a eu clairement  » un défaut de surveillance des prestations de contrôle non-destructif [qui] vise clairement Areva et EDF ».

Ces défauts ont des répercussions en cascade : la mise en service de l’EPR est encore retardée et donc aussi la fermeture de la centrale de Fessenheim !

Au vu de cette situation, le directeur de l’IRSN (qui constitue le bras technique et scientifique de l’ASN) déclarait « nous parlons clairement au moins de mois [de retard] » (***).
Cette déclaration a été confirmée par EDF, qui explique qu’un retard « de quelques mois [fait] partie des hypothèses envisagées » et qu’elle « se met en situation de poursuivre l’exploitation des deux réacteurs de la centrale nucléaire de Fessenheim jusqu’à l’été 2019 ».

Tout dépend à présent du règlement du différend entre EDF et l’ASN. La logique industrielle l’emportera-t-elle en tordant le bras à l’ASN ? La solution consistant à refaire quelques soudures présentant des défauts sera-t-elle choisie sous la pression d’EDF, afin de limiter la durée de ces nouveaux retards qui nuisent à l’image du « savoir faire français » ? Ou alors suivra-t-on l’avis de l’ASN et de l’IRSN, dont le directeur pense que le nombre de défauts constatés est révélateur d’une qualité de construction inadéquate, donc d’un chantier mal conçu et mal conduit ?….

Les tribulations du chantier de l’EPR de Flamanville, mais aussi les retards et surcoûts faramineux de celui d’Olkiluoto, ainsi que les dérapages du planning de mise en service de la centrale d’Hinckley Point ne plaident pas en faveur d’une percée commerciale du « savoir faire français », d’autant plus que pointe la concurrence des Russes et des Chinois, fortement soutenus par leurs gouvernements et disposant de moyens conséquents.
Ne serait-il pas temps de devenir raisonnables ?

Curly Mac Toole et Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 16/02/2018

 

(*) Il s’agit de la partie d’ex Areva, / AREVA NP qui produit du matériel et des équipements nucléaires et qui a été rebaptisée Framatome suite à ses déboires
(**) 2 contrôles préalables auraient du être faits par les prestataires, mais ceux-ci étaient pressés par les délais…
(***) Retards : tout dépend de qui gagne: EDF ou l’ASN ? Si l’ASN l’emporte et impose des réparations, le calendrier de mise en service actuel fin 2018 deviendrait intenable. Selon l’IRSN il faut de 6 à 8 semaines pour refaire chacune des soudures potentiellement défectueuses. Sans compter que certaines soudures sont difficiles d’accès…On parle de faire fonctionner Fessenheim jusque mi 2019….alors…

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