Si tu ne t’occupes pas de politique, la politique s’occupera de toi…

Henri David Thoreau (USA ; 1817/1862)
« Il faut au peuple des machineries bien compliquées — n’importe lesquelles pourvu qu’elles pétaradent —
afin de répondre à l’idée qu’il se fait du gouvernement. »

« Moi je ne fais pas de politique ! » Qui n’a pas été confronté à cette déclaration faite avec aplomb ou gêne, avec circonspection ou fierté, avec lassitude ou insensibilité, avec découragement ou colère…

Chez le peuple, les temps ne seraient pas à la politique ? Il n’est qu’à voir la facilité avec laquelle le « blitzkrieg » (1*) mené par Macron et son équipe déconstruit les institutions de l’Etat solidaire sans rencontrer de résistance populaire, hormis quelques poches de citoyens en lutte et de cheminots en grève. Selon divers sondages et indices de popularité, le peuple consentirait à ces réformes sans les approuver : les « gens » seraient-ils réduits à ce constat de  H.D. Thoreau (2*) : « la masse des hommes mènent une vie de désespoir tranquille. Ce qu’on appelle résignation est un  désespoir confirmé » ?

On ne peut créditer la société de consommation comme seule responsable de ce consentement / désaffection populaire : nos politiques y ont bien contribué.

Déconstruction de l’Etat solidaire

Dans le processus de déconstruction de l’Etat solidaire, la social-démocratie a joué en France un rôle particulièrement efficace.

Les communicants qui géraient l’image du candidat Hollande à la présidentielle de 2012 eurent l’idée géniale de le présenter comme « normal ». Cette image collait bien avec le personnage d’apparence rondouillarde et débonnaire et ce « normal  » proposait à l’opinion publique un contrepoint idéal à l’agitation chaotique qu’elle venait de subir tout au long du mandat du frénétique et combinard Sarkozy. Hollande fut élu Président…
Hélas, le « normal » fit des ravages surprenants et peut-être même inattendus de ses concepteurs. En réaction aux foucades lassantes de l’époque Sarkozy, tout ce qui n’avait pas l’apparence du « normal » devenait suspect et disqualifié comme relevant de l’excessif, du déraisonnable, voire du pathologique. Comme l’écrit Alain Deneault dans son livre « La Médiocratie » à propos de ce « normal »: « Il restaurait alors quasi formellement un régime d’extrême centre, l’extrémisme se traduisant là par une intolérance à tout ce qui ne cadre pas avec un juste milieu arbitrairement proclamé. Passe alors pour normal – fort de ce que l’épithète peut avoir d’intimidant dans ses dehors incontestables – tout ce que les pouvoirs institués présentent comme tel : le racisme de l’Etat, la brutalité policière, la précarisation du travail, la souveraineté plénipotentiaire des banques, l’autonomie des multinationales via leurs filiales, le mépris de la culture, la trivialisation de la politique, la dépendance au pétrole et au nucléaire, ainsi que la cohabitation des contraires déguisée en « synthèse«  ».

Désormais, le pouvoir en place n’avait plus à s’embarrasser de critiques et à tenir compte de ce qui venait de l’extérieur de son camp : le normal devenait universel et le débat démocratique restait ouvert (à condition d’être d’accord).

C’est dans se climat de certitude tranquille que les paladins du « normal » abordèrent les présidentielles de 2017. Porteurs de la « normalité » et certains de la pertinence de leurs idées sur l’évolution nécessaire de la société française, réputée en crise et en manque de réformes, des candidats se sentirent légitimes à employer, une fois qu’ils seraient à la tête de l’Etat, des solutions expéditives pour faire passer, à coup d’ordonnances et de décrets, les réformes qu’ils jugeaient indispensables. Il fallait bousculer ou contourner les freins habituels au changement, c’est-à-dire le Parlement et les corps intermédiaires trop vétilleux, trop tatillons. Mais cela ne remettait pas en cause le fonctionnement démocratique de nos institutions, puisque leurs réformes étaient « normales » donc légitimes…

Ce fut le candidat Macron, qui remporta les présidentielles devant ses concurrents abasourdis par sa marche rapide vers le pouvoir suprême. La rapidité et l’efficacité apparaissaient comme à l’origine de son succès on oublia que la désintégration des partis politiques traditionnels y avait été pour beaucoup.

Le « Blitzkrieg » à Macron

Un fois au pouvoir, le candidat Macron se trouvait doublement justifié : le contenu de sa réforme et sa démarche étaient validés par les élections.  Plus besoin de débats dilatoires, fort de ses certitudes car porteur d’idées « normales », « il allait faire ce qu’il avait dit » et vite.

Le principe du « Blitzkrieg », inventé par le général allemand Heinz Guderian, est simple et vieux comme Hérode : il faut prendre l’adversaire de vitesse, profiter des opportunités pour le déstabiliser, le circonvenir puis l’annihiler.

Heinz Guderian

Ce principe fut mis en œuvre dès la constitution du gouvernement d’Edouard Philippe. Il semble jusqu’à ce jour fonctionner avec succès : la réforme du code du travail, de la CSG, de la formation professionnelle, de l’assurance chômage, de l’apprentissage, des retraites, etc. ne semble pas rencontrer d’opposition majeure et incontournable.  « On fait ce qu’on a dit » et parfois même ce qu’on n’a pas dit. Même les réactions des cheminots à la réforme de leur statut semblent s’étioler…

On peut se demander si le fait de considérer l’opposition parlementaire et les corps intermédiaires comme des ennemis ou des adversaires, à prendre de vitesse et à circonvenir, relève encore d’un fonctionnement démocratique. Mais il y a pire : cette tactique du « Blitzkrieg » se révèle rapidement inefficace…

Son inefficacité relève de ce qu’elle n’est qu’une tactique et non une stratégie. Les réformes à marche forcée de Macron et de ses affidés ne sont pas remises en cause par eux, car ils considèrent que leurs contenus, inspirés de l’idéologie néolibérale dominante, relèvent du « normal » et que le débat de fond devient alors inutile. C’est ainsi que la pensée politique se sclérose et que toute critique est d’emblée mise hors jeu.
Dans une telle situation, il y a peu de chances que l’intelligence collective fonctionne pour trouver les solutions adéquates aux problèmes actuellement posés à notre société et qu’un compromis entre parties adverses aboutisse à une volonté porteuse de changements justes et efficaces.

Lors de l’invasion de l’Union soviétique par les Allemands,  le « Blitzkrieg » s’est disloqué parce qu’une guerre ne se gagne pas par des coups tactiques, mais par la mise en oeuvre d’une stratégie prenant en compte la situation sociale, culturelle, politique et économique de l’adversaire. Les troupes de Macron montrent des premiers signes de fatigue à légiférer à marche forcée, tandis que le réel semble démentir la justesse des principes néolibéraux qui fondent leurs réformes : le chômage stagne, la croissance ralentit, la mondialisation tousse, les égoïsmes nationaux se renforcent !

Pendant ce temps, la société civile, peu active dans le débat politique, fourmille d’initiatives et de créativité : saura-t-elle un jour se défaire de cette apparence de consentement / résignation face aux politiciens qui la contraignent et trouver une expression politique qui lui soit propre ?

Patience… L’écart se creuse rapidement avec ce régime si injuste et si peu démocratique…

 

Hubert Reys, pour le Clairon de l’Atax, le 22/06 /2018

 

(1*) en Français = guerre éclair
(2*) in : « Walden ou la vie dans les Bois », récit autobiographique publié en 1854 par l’écrivain américain Henry David Thoreau …

 

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