Des sénateurs soucieux de santé publique…

Les sénateurs sont des humains comme nous : ils ont un cerveau et une conscience. Jamais une sénatrice ou un sénateur ne voterait une loi autorisant l’empoisonnement de son prochain. Ils ne permettraient pas non plus qu’un produit, reconnu toxique, puisse être vendu en France et ruiner la santé de leurs concitoyens, même si cela devait entraîner des suppressions d’emploi et faire baisser les dividendes d’actionnaires.

Le 2 juillet 2018, le Sénat a achevé l’examen du projet de loi « agriculture et alimentation ». Ce projet, déjà soumis à l’examen du parlement en procédure accélérée, comme il se doit dans une start-up nation de « ouinaires » (*), va désormais passer en commission mixte paritaire avant d’être définitivement adopté par l’Assemblée Nationale.

Sénat en séance

Guidés par un sens aigu du bien public, les sénateurs sont donc allés plus loin que le gouvernement qui déjà n’avait pas tenu les engagements de campagne du Président Macron. Ainsi, les sénateurs sont revenus sur la proposition du gouvernement d’interdire la vente en libre service de certains biocides. Pour la diffusion des produits phytosanitaires, ils se sont opposés à la séparation des activités de vente et de conseil.
En ce qui concerne l’interdiction du glyphosate, promise à échéance de 3 ans par Macron le 27 novembre 2017, les sénateurs ont refusé de l’inscrire dans la loi. Mieux encore, cet herbicide, classé comme « cancérogène probable » par le CIRC, pourra, si l’avis des sénateurs est suivi, être dispersé sans limite et sans protection particulière des riverains (habitations, écoles, etc.). Dans la foulée, le sénat a élargi, à titre expérimental, l’utilisation de drones sur des terrains de pente supérieure à 30% pour l’épandage de tous les pesticides alors que, dans la proposition du gouvernement, ce type de traitement était limité aux produits autorisés en agriculture biologique !

Pulvérisation de vignes

Comment des êtres humains, aussi sages que des sénatrices et des sénateurs, élus de notre belle démocratie et si soucieux du bien public, ont-ils pu rejeter l’interdiction du glyphosate ?

Le diable est dans les détails : après que le CIRC a déclaré le glyphosate « cancérogène probable », d’autres instances officielles d’apparence respectable, comme l’EFSA, ont contredit l’affirmation du CIRC et conclu que, dans l’état actuel des connaissances, il était improbable que le glyphosate soit cancérogène par voie alimentaire (on peut admirer la formulation et la restriction à la voie alimentaire).
Devant ces contradictions entre experts, la sagesse veut qu’on ne condamne pas massivement à la ruine des entreprises qui fabriquent le glyphosate et le modèle agro-industriel qui l’emploie : il était donc sage, et les sénateurs le sont, de ne pas interdire le glyphosate !

Seulement voilà… Dans le même temps, si cher à Macron, les sénateurs on voté pour la création d’un fonds d’indemnisation des victimes des pesticides en le restreignant avec élégance aux seules victimes professionnelles (les riverains, les enfants des écoles arrosées : circulez il n’y a rien à voir !).
Selon le  texte retenu, il s’agit de permettre « la prise en charge de la réparation intégrale des préjudices des personnes atteintes de maladies liées à l’utilisation des produits phytopharmaceutiques par la création d’un fonds d’indemnisation abondé par les fabricants de ces produits ».

Belle contradiction que de ne pas interdire le glyphosate et de reconnaître la toxicité des produits dont il fait partie !

La chose n’est pas nouvelle, il faut y voir l’influence des multinationales et des médias de formatage qui les servent. Il s’agit de préserver à tout prix et aussi longtemps que possible une source de profits juteux, en semant le doute dans l’opinion par tous les moyens susceptibles de décrédibiliser les lanceurs d’alerte, y compris en payant des études « bidon » qui proclament l’innocuité du produit. On a connu cela avec le tabac ou l’amiante, dont la dangerosité a longtemps été niée par les fabricants et leurs lobbies…

Et le recours au principe de précaution ?

Cocorico ! Nous l’avons inscrit dans notre Constitution en 2005 : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veilleront, par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage. »

Il n’a eu jusqu’à présent que peu d’effet sur le pouvoir législatif. Bien au contraire, de nombreux politiciens et chefs d’entreprises le considèrent comme un frein au développement et rêvent de le voir disparaître…

Image Générations Futures

Mais personne n’est vraiment entièrement mauvais, même au Sénat ! Ce dernier a donc adopté l’élargissement des néonicotinoïdes (tueurs d’abeilles) à l’ensemble des produits ayant le même mode d’action et il propose, contre l’avis du gouvernement, d’interdire l’importation en France de produits agricoles cultivés à l’aide de substances interdites en France ou dans l’Union européenne… (ndlr. : tiens donc ! C’est  possible actuellement ?).

Les tenants du modèle agro-industriel actuel peuvent respirer : sa remise en question par les pouvoirs public ne semble pas être pour demain…

Louise B. Velpeau pour le Clairon de l’Atax le 18/07/2018

 

(*) il est frappant de constater le nombre sans cesse croissant d’imbéciles qui truffent leur conversation de mots anglais pour faire moderne, alors qu’il ne pratiquent même pas, ou si mal, cette langue au demeurant respectable. Le lecteur aura certainement excusé cette francisation outrancière d’un mot très « tendance »…

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