La France et les migrations de population

Le Clairon de l’Atax reproduit avec l’autorisation de son auteur, la tribune d’Olivier Brachet, juge assesseur à la Cour nationale du droit d’asile, parue le dimanche 1er juillet 2018 dans le journal « Le Parisien / Aujourd’hui en France», sous le titre « La France laisse croire qu’elle est submergée » et dont le titre originel était :

L’IMPUISSANCE ET LE MENSONGE

Première aide…

Fixons d’abord le cadre : les migrations mondiales ont augmenté modestement depuis 30 ans, passant de 2,9 % à 3,4% pour atteindre 256 millions de personnes, à rapporter à une population de 7,55 milliards d’habitants. Il y a 65 millions de déplacés forcés, réfugiés et apatrides, dont 84% sont supportés par les pays en voie de développement et souvent limitrophes des conflits. La crise de 2015 / 2016 est avant tout une crise du pourtour et des abords élargis de la Méditerranée, soit comme pays émetteurs, soit comme pays de transit, situations géopolitiques sur lesquelles nous sommes interpellés par la proximité et quelquefois responsables ou intervenants dans les situations en cours.

Il y a donc une situation « locale méditerranéenne » qu’il nous faut calmer. Cela est en cours et le pic de 2015 / 2016 qui en était issu est un peu dépassé et en voie de forte récession en ce début 2018, que ce soit en Grèce, en Italie ou en Allemagne. Quand à la France, toujours à la pointe du commentaire, en 2017 (son plus haut niveau d’arrivée) elle n’aura connu que 10 000 nouveaux dossiers d’asile à traiter de plus qu’en 1989, il y a 30 ans.

Cela dit, les migrations se développent et vont progresser, tandis que les désordres producteurs de populations en fuite s’aggravent aussi. Il faut s’y préparer. Ce dossier est crucial pour l‘avenir de l’Europe, surtout  si l’on continue dans l’impuissance et le mensonge.

L’impuissance trouve d’abord son origine dans le défaut des moyens consacrés à le bien traiter, dans l’espérance insensée qu’il disparaîtra par dissuasion malthusienne. Il faudra à l’Europe consacrer plusieurs dizainez de milliards par an pour sortir de l’impuissance et élever ce dossier au niveau qu’il mérite.
La maltraitance et la limitation des moyens ne doit pas être la contrepartie du prétendu effet d’appel : au contraire ils font l’affaire des combines et renforcent la « zone grise » des arrivées !
Voyons un peu : pour réguler les flux avec la Turquie, l’Europe a mis plus de 10 milliards : effet d’appel ou régulation ? On a pas lésiné et ça n’a pas crée d ‘appel !
L’Allemagne a mis 13 milliard sur la table au pic de 2015 / 2016, aujourd’hui les flux ont très fortement baissé. Quand à la France, qui ne met que 1,5 milliards pour mal gérer le dossier, elle ne s’en sort qu‘en laissant croire qu’elle est submergée et se propose d’en partager l’idée avec ses habitants dans la pure ligne de gouvernements populistes.
Épuisée par la relocalisation dans ses départements de 6 000 (!) personnes de Calais, elle critique les Anglais sans rien n’obtenir d’eux, tandis que notre ministre de l’Intérieur  n’hésite pas à plastronner à la frontière Italienne, pour avoir refoulé 51 000 migrants en 2017, dans un pays plutôt « submergé », au motif (très approximativement appliqué d’ailleurs) des accords de Dublin, ceux-là même qu’il dénonce a Calais ! Vérité au Nord, mensonge au Sud. L’Europe, par un ces accords périphériques, ajoute paradoxalement de la crise à la crise.

Le mensonge ou l’omission principale, souvent occultée, n’est donc pas dans les chiffres, leur importance, ni même dans l’accueil, ni même dans les procédures, car à peu près tout le monde sait dire oui ou non à ceux qui doivent rester ou partir (en France on sait très bien reconnaître en quelques mois ceux qui sont réfugiés et ceux qui ne le sont pas), mais se trouve bien être dans la question du renvoi de ceux à qui on a dit non. Par exemple, on acceptera sans problèmes les migrants de l’Aquarius qui seront reconnus réfugiés, mais on laissera à l’Espagne le soin de se charger du renvoi des « refusés ». C’est bien ce jeu là qui est au cœur de la politique de la patate chaude entre les pays d’Europe : ne pas accueillir pour ne pas avoir à renvoyer en gros un peu plus de 1 sur 2 qui ne seront pas acceptés au titre de l’asile ou d’un autre motif. Pourquoi ? Parce que les pays d’origine ne veulent pas les reprendre ou ne les reconnaissent pas. C’est le seul vrai problème à résoudre et là, c’est tout a fait sûr, il n’y aura pas de solution nationale, mais seulement européenne, car elle exigera des contreparties. Les pays d’origine reprendront leurs ressortissants quand ça leur rapportera quelque chose et là, seule l’Europe aura les moyens à la hauteur pour répondre.

Pour y arriver, il faudra faire d’abord le diagnostic sur notre impuissance et arrêter ensuite les mensonges ou les demi-vérités dont on a pu apprécier le festival dans la récente crise avec l’Italie. Il y a du chemin à faire. Quand à la France elle devra sortir des doubles discours, regarder la réalité en face et cesser de tromper l’opinion, puis ensuite de vouloir gouverner en fonction d’elle !

Olivier Brachet

 

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Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

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