L’écrivain se doit de repérer les « dissonances » des récits officiels

L’association LUCIOLE, qui a pour objet de faire circuler les savoirs et de permettre l’accès direct aux œuvres contemporaines de création, accueillait, les 30 juin et 1er juillet 2018, dans les médiathèques de Castelnaudary et de Lézignan-Corbières, l’écrivain Éric Vuillard, prix Goncourt 2017 pour son récit, L’Ordre du jour (éditions Actes Sud). Ce fut l’occasion d’une réflexion très riche sur les rapports entre littérature et Histoire. En voici quelques éléments.

L’œuvre d’Éric Vuillard traduit une exigence de vérité assignée à la littérature

Tout d’abord, les romans et récits d’Éric Vuillard ont toujours un arrière-plan historique, mais ce ne sont surtout pas des romans historiques où l’Histoire, servant de décor à une intrigue quelconque, se trouverait en quelque sorte « folklorisée ». En fait, les livres d’Éric Vuillard questionnent l’Histoire « avec sa grande hache« , comme l’a écrit Georges Perec, afin de faire réfléchir sur aujourd’hui.

Mais ce qui frappe d’abord quand on le lit, c’est l’art poétique, l’écriture d’Éric Vuillard.

Quelques exemples.

L’Ordre du jour commence ainsi (p. 10) :

Le soleil est un astre froid. Son cœur, des épines de glace. Sa lumière sans pardon.

Dans La Tristesse de la terre (p. 149) :

La neige est la plus belle chose du monde. Le flocon est un agrégat de cristaux comme le diamant, mais le diamant est l’une des matières les plus dures que l’on trouve sur la terre. C’est dans le diamant que sont taillés les casques d’Héraclès, la faucille de Cronos, les chaînes de Prométhée. Le flocon de neige est au contraire très fragile.

Ou encore, au gré des pages de son récit sur la prise de la Bastille, intitulé 14 juillet (p. 200) :

Oui, on devrait parfois, lorsque le temps est par trop gris, lorsque l’horizon est par trop morne, ouvrir les tiroirs, briser les vitres à coups de pierres, et jeter les papiers par la fenêtre […] Ce serait beau et drôle et réjouissant. Nous les regarderions tomber, et se défaire, feuilles volantes très loin de leur tremblements de ténèbres.

Enfin, pour donner un dernier exemple, dans L’Ordre du jour encore (p. 36), la mélancolie du chancelier autrichien, lequel va céder aux pressions d’Hitler en 1938, est en accord avec le ciel :

… le grand ciel gris le rend songeur. Sa rêverie s’abandonne aux oscillations de la voiture, se mêle aux flocons de givre. Toute vie est misérable et solitaire ; tous les chemins sont tristes.

Et l’on pense aussi aux somptueuses images de son film Matteo Falcone, adapté de la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée

Ainsi la poésie transcende la narration historique. Se noue là l’alliance entre politique et poésie, où se joue une continuité très platonicienne, une solidarité presque organique, entre les mondes : le ciel et la terre, le cosmos et le monde humain, les mondes humains.

Mais ce serait une erreur profonde de croire qu’Éric Vuillard fait dans l’esthétisme. Non, l’écrivain affirme par là une responsabilité éthique, politique, de la littérature.

Au premier chef, elle a un devoir de vérité – exigence d’autant plus impérieuse que « la vérité est dispersée dans toutes sortes de poussières. » (L’Ordre du jour, p. 121). Ainsi,  « la littérature permet tout, dit-on. Je pourrais donc les faire tourner à l’infini […] Et en réalité, c’est un peu l’effet que nous font les livres. Le temps des mots, compact ou liquide, impénétrable ou touffu, dense, étiré, granuleux, pétrifie les mouvements, méduse. » (L’Ordre du jour, p. 12).

Éric Vuillard se méfie terriblement des effets faciles d’envoûtement, d’immense distraction de l’esprit, produits par la littérature. Aussi, la littérature peut, mais ne doit pas, tout se permettre, sinon elle n’est qu’artifice vain et abandonne cette exigence de vérité, de saisie juste du réel. Dans L’Ordre du jour, où l’auteur fait l’analyse du recadrage d’une photo officielle, celle du chancelier autrichien Schuschnigg : « Une fois recadrée, la photographie donne une impression toute différente. Elle possède une signification officielle de décence. Il a suffi de supprimer quelques millimètres insignifiants, un petit morceau de vérité […] Tel est l’art du récit que rien n’est innocent. » (L’Ordre du jour, p. 45).

Pour Éric Vuillard, une des missions de la littérature consiste à éclairer les zones d’ombre, la face cachée du grand récit qu’est l’Histoire de notre monde. «Si l’on soulève les haillons hideux de l’Histoire, on trouve ça : la hiérarchie contre l’égalité et l’ordre contre la liberté.» (L’Ordre du jour, p. 127). Ce travail de dévoilement, c’est précisément ce à quoi s’attache l’écrivain Éric Vuillard.

Cette exigence de vérité passe par la nécessité de retrouver le sens des mots : « Il paraît qu’à Munich serait né un immense espoir. Ceux qui disent cela ignorent le sens des mots. Ils parlent la langue du paradis où, dit-on, tous les mots se valent. Un respect mystérieux pour le mensonge domine » (L’Ordre du jour, p. 132).

Pour ce faire, à travers ses lectures de documents, d’ouvrages historiques, voire de romans témoignant du monde à une période donnée, l’auteur s’attache à exercer son « attention flottante » (1), aiguisée aux détails restés souvent inaperçus, à repérer et interroger les « dissonances » du récit officiel ; il peut s’agir d’un détail incongru ou grotesque, d’un mot « mal fichu », qui va alors ouvrir sa pensée sur ce qui se cache, ce qui est en jeu, et intensifier l’acuité de son regard, et enfin mettre en mouvement son écriture : «Il importe de s’attarder sur le phénomène de dissonance : c’est une manière de se prémunir contre l’idéologie ambiante et de la faire parler».
En ce sens, «Il n’y a pas d’écriture innocente». Soit l’écrivain reproduit plus ou moins consciemment l’idéologie dominante, se fait l’écho du récit qui s’est imposé, soit alors, grâce à sa vigilance, il contribue à révéler la vérité de notre monde et de l’Histoire.

Ainsi, «l’écriture est une forme de savoir», et elle porte cette responsabilité.

Éric Vuillard ne se définit pas pour autant comme un « intellectuel engagé », à la manière d’un Jean-Paul Sartre, par exemple. Attentif à l’évolution de notre monde, au cours des dernières décennies, il sait parfaitement que cette position n’est plus possible aujourd’hui. En effet, l’écrivain engagé s’appuie sur un mouvement collectif, accompagne une vie intellectuelle intense, dont il se fait l’écho en quelque manière. Actuellement, l’effondrement des systèmes de pensée et l’atomisation individualiste ne permettent plus à l’intellectuel d’occuper cette position, sinon, sa voix apparaît solitaire, voire grotesque.

L’Ordre du jour, récit du triomphe des nazis, de 1933 à 1938, dévoile les dessous inavouables de l’Histoire.

Cette conception de la littérature est parfaitement mise en œuvre dans L’Ordre du jour.

Dans une première partie, le récit raconte la réunion secrète, le 20 février « de cette année-là » (1933, un mois avant les élections), entre les grands industriels allemands et les dignitaires nazis (Hermann Goering, Hitler). Soulevant un coin du voile, l’auteur montre avec force l’alliance du capitalisme et du nazisme. Ainsi le récit montre, mais ne démontre pas : c’est le rôle de la littérature.

Et il énumère les noms propres pour que cela soit clair (p. 18) ; et ce sont tous des noms du grand capital de l’époque : Wilhelm von Opel, Gustav Krupp, Friedrich Flick, le secrétaire de Carl von Siemens, … « Nous sommes au nirvana de l’industrie et de la finance ».
Le nazisme s’effondrera mais, rappelle Éric Vuillard, BASF, Bayer, Agfa, Opel, IG Farben, Siemens, Allianz, Telefunken «sont là, parmi nous, entre nous». «Tous survivront au régime et financeront à l’avenir bien des partis à proportion de leur performance.» (p. 25).
Et cette alliance nazisme / grande industrie est basée sur une promesse d’ordre et de stabilité. C’est une loi banale qui «chez nous» est «bien loin de créer la surprise» (p. 21).
Ainsi en est-il de la logique du calcul, propre au capitalisme financier – ce « capitalisme voyou » dont Max Weber avait déjà pointé l’émergence, à côté du capitalisme « éthique », calviniste.

Un autre ressort va également jouer dans le triomphe sans limite du 3éme Reich nazi : c’est la peur, la pusillanimité des « puissances » alliées, notamment de la France et de l’Angleterre : «Un penchant obscur nous a livrés à l’ennemi, passifs et remplis de crainte.» (p. 27).
La peur est un sentiment obscur à l’origine du mal, qui poussera les puissances étrangères à acquiescer à la transgression du droit international par Hitler.
Éric Vuillard nous raconte la « visite de courtoisie » en Allemagne de Lord Halifax, lord président du Conseil. C’est un anglo-catholique, partisan de l’apaisement – c’est-à-dire de la lâcheté. Il ferme les yeux devant les revendications territoriales allemandes.
La peur est un sentiment malin qui, dans l’Histoire, crée et conforte les pires situations. Les pouvoirs s’appuient dessus, voire la cultivent. Et notre actualité le montre une fois de plus.
«Personne ne pouvait ignorer les projets des nazis, leurs intentions brutales.» (p. 34). De fait, en 1933-34, c’est l’incendie du Reichstag, l’ouverture du camp de Dachau, la stérilisation forcée des personnes atteintes de maladies héréditaires (dont les malades mentaux), la Nuit des longs couteaux, le recensement des caractéristiques raciales en 1935).

Et la foule se mobilise par la peur et la volonté de puissance.

P. 70 : « Rien de pire que ces foules amères, ces milices avec leurs brassards, leurs insignes militaires, une jeunesse prise dans de faux dilemmes, dilapidant ses emportements dans une épouvantable aventure. »

Ou encore, p. 127 : « Ainsi, égarée par une idée de nation mesquine et dangereuse, sans avenir, cette foule immense, frustrée par une précédente défaite, tend le bras en l’air3.

La foule est aveugle, disait Rousseau, en continuité de Platon.

Toutefois, et ce distinguo est décisif, Éric Vuillard, dont le précédent récit, 14 juillet, célèbre le peuple en mouvement, en insurrection, pose implicitement une différence essentielle entre la foule et le peuple.

La peur, donc. Ainsi assiste-t-on à une passivité totale des puissances occidentales. Éric Vuillard nous dépeint le président Albert Lebrun qui rêvasse face à la pluie dans son bureau, en signant des décrets secondaires (l’AOC Juliénas, le budget Loterie nationale), pendant qu’Hitler envoie un ultimatum au chancelier autrichien Schuschnigg. Et ce dernier de céder…

Hitler envahit donc l’Autriche, en passant par-dessus toutes les lois : « tant pis pour les lois, ces petites vermines normatives et abstraites, générales et impersonnelles, les concubines d’Hammourabi, elles qui sont, dit-on, les mêmes pour tous, traînées ! Le fait accompli n’est-il pas le plus solide des droits ? » (p. 82).

« On le sait, toutes les misères ont pour chef-lieu l’âme humaine. » (p. 106).

« Les démocraties européennes opposèrent à l’invasion une résignation fascinée » (p. 101).

« Le monde cède au bluff. Même le monde le plus sérieux, le plus rigide, même le vieil ordre, s’il ne cède jamais à l’exigence de justice, s’il ne plie jamais devant le peuple qui s’insurge, plie devant le bluff. » (p. 118).

De fait, ce que nous montre le récit d’Éric Vuillard, c’est ce fait incroyable et grotesque : contrairement à ce que donnent à voir les glorieuses images de la Wehrmacht entrant triomphalement en Autriche, l’invasion de l’Autriche devient un immense embouteillage de panzers. Une simple panne ! Une démonstration magistrale et grinçante des coulisses de l’Anschluss : l’armée allemande n’est absolument pas prête en 1938 et pourrait être facilement défaite par une action des alliés. Las !

Et Éric Vuillard achève son récit par cet appel à la vigilance : « On ne tombe jamais deux fois dans le même abîme. Mais on tombe toujours de la même manière, dans un mélange de ridicule et d’effroi. […] Et l’Histoire est là, déesse raisonnable, statue figée au milieu de la place des Fêtes, avec son tribut, une fois l’an, des gerbes séchées de pivoines, et, en guise de pourboire, chaque jour, du pain pour les moineaux. »

Dominique Bondu, pour le Clairon de l’Atax, le 11 juillet 2018

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