Notre histoire va-t-elle s’effondrer ?

Connaissez-vous la collapsologie ? Le collapse, en médecine, c’est l’effondrement d’un organe de notre corps. La collapsologie, c’est la science interdisciplinaire de l’effondrement de notre monde… Inquiétant… Peut-être trop inquiétant pour en parler !
Notre Terre a été déjà marquée par cinq crises majeures d’extinction : de la fin de l’Ordovicien (440 millions d’années), fin du Dévonien (365 millions d’années), fin du Permien (225 millions d’années, extinction la plus massive avec la disparition de plus de 50 % des espèces terrestres et de 75 % des espèces marines), fin du Trias (210 millions d’années), fin du Crétacé (65 millions d’années) avec l’extinction des dinosaures.
Aujourd’hui, certains chercheurs pensent que la sixième phase d’extinction a été amorcée… Pour beaucoup d’entre eux, l’effondrement est commencé !

Albrecht Dûrer : Les 4 cavaliers de l’Apocalypse

Aujourd’hui, la biodiversité mondiale s’effondre, comme de nombreuses publications de chercheurs l’attestent. Les causes sont identifiées : une destruction d’habitat, une inadaptation au milieu, une pollution, une compétition avec une espèce invasive, la prédation : l’homme ? !
Contrairement aux cinq premières, cette 6° extinction est très rapide, 100 à 1000 fois plus rapide… Les choses se sont accélérées depuis cinq siècles, moment où l’homme dit « moderne » s’est pensé supérieur et même, selon Descartes, maître de la nature. Le développement, particulièrement industriel, s’est accéléré depuis le début du XVIII° siècle : progrès technologique, croissance économique, augmentation de notre confort. Un progrès fondé sur la notion d’un bonheur passionnément matérialiste.

Et, nous nous sommes crus supérieurs !

Déjà, Théodore Monod pensait : « Nous nous précipitons têtes baissées dans les ténèbres, au-devant d’un futur d’autant plus menaçant que nous en forgeons à l’avance, soigneusement, méthodiquement, les périls. Comment oser appeler « aux lendemains qui chantent »… alors que nous nous comportons comme des « lemmings »… C’est un spectacle qui, contemplé de « l’extérieur » doit apparaître bien étrange, et aussi fantastique que la marche des lemmings, persuadés à coup sûr, eux, qu’ils vont vers le bonheur, la paix et la joie, alors qu’ils se précipitent an réalité au suicide.
Est-il admissible, est-il tolérable que des êtres pensants, aillent aussi « joyeusement » à l’extermination, tout gonflés d’orgueil parce qu’ils vont vite, volent loin et tuent de mieux en mieux ?
En tous les cas, même si le pire devait arriver, même si l’homme doit parvenir à se détruire lui-même, directement ou indirectement… Eh bien, nous ne regrettons pas d’avoir livré le combat. Il est des aberrations auxquelles nous refusons de nous résigner… Et puis, si le navire doit couler, mené sur les brisants par un pilote insensé, au moins que ce soit pavillon haut »…

Ainsi, notre histoire bégaie, voire se fissure : mal-être, burn-out, exclusion, pauvreté, dépression… Et nous n’avons pas d’histoire suffisamment forte pour challenger celle actuelle… Nous n’avons pas entendu les rapports du club de Rome qui avait, par la dynamique des systèmes, prévu la disparition des espèces, des oiseaux, l’infertilité des sols, la biodiversité, le réchauffement climatique… Avec le risque avéré de disparition de notre humanité ! C’était en 1970, alors que l’on pouvait encore espérer stabiliser le système, éviter l’effondrement…
En 1974, René Dumont, candidat à l’élection présidentielle, demandait : le contrôle des naissances, les économies d’énergie, la coopération internationale avec les pays en développement, la protection et la remédiation des sols. Dumont a été un des premiers à expliquer les conséquences de ce qui ne s’appelait pas encore la globalisation : explosion démographique, productivisme, gaspillage, pollution, bidonvilles, fossé des inégalités grandissant entre pays du Sud et pays du Nord.

J. Chirac a prononcé cette phrase en 2002 (soufflée dit-on par N. Hulot ?) : « notre maison brûle et nous regardons ailleurs… » Ce qui n’a pas calmé notre folie destructrice…

Malgré les cris d’alarme poussés par les scientifiques depuis au moins cinquante ans, on voit même s’accélérer la dégradation objective des systèmes terre, du climat, de la biodiversité… On a tous les chiffres, la réalité est là… C’est complexe, angoissant, déstabilisant. Beaucoup de gens savent, mais restent dans le déni, préfèrent garder leurs croyances comme la croissance, la créativité humaine, les nouvelles technologies, les progrès de la science ; que les marchés, la démocratie, vont nous sauver : « on va y arriver, on est capable. Regardez  il y a déjà des choses formidables qui se passent. En tous cas, pour beaucoup de gens, si cette situation n’est pas terrible, elle est plus acceptable que l’effondrement tragique de nos sociétés… ». Et pendant ce temps, l’orchestre du néolibéralisme productif, tel celui du Titanic, continuera à jouer jusqu’au naufrage ?

Michel Audiard dirait aujourd’hui « Les libéraux ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît »…

Aujourd’hui, nous sommes face à l’irréversible, notre responsabilité est sans précédent. Pablo Servigne et Raphaël Stevens, dans leur ouvrage « Comment tout peut s’effondrer ? », l’expliquent : « Aujourd’hui nous sommes sûrs de quatre choses :

  1. la croissance physique de nos sociétés va s’arrêter dans un futur proche ;
  2. nous avons altéré l’ensemble du système-Terre de manière irréversible (en tout cas à l’échelle géologique des humains) ;
  3. nous allons vers un avenir très instable, « non-linéaire », dont les grandes perturbations (internes et externes) seront la norme ;
  4. nous pouvons désormais être potentiellement soumis à des effondrements systémiques globaux ».

Il est temps que les consciences se réveillent enfin face à l’imminence de la catastrophe  systémique… Il y a trop de variables pour dire quand l’effondrement va se produire. Pour Y. Cochet, ancien ministre de l’environnement, les 33 années prochaines sont déjà écrites.
Quand on regarde la raréfaction des matières premières et la baisse des énergies, essentiellement fossiles dont dépend notre monde à 85%, on se dit que cela ne peut plus durer pendant très longtemps : quelques années, quelques décennies. Nous sommes drogués au pétrole et nous vivons en flux tendu avec le risque d’une crise cardiaque de la société comme en 1973, 1993 ou 2008, sans oublier les conséquences géopolitiques avec des odeurs pétrolières, particulièrement au Moyen-Orient, mais pas seulement. On pourrait évoquer d’autres paramètres, tous exponentiels, comme la démographie, la financiarisation et bien sûr la question de comment continuer à croire à un développement infini dans un monde que nous savons limité !… Pendant ce temps, nous continuons à constater les atteintes subies par les écosystèmes, la dégradation de la terre, le  dérèglement climatique, la perte de la diversité.

Ne pas prendre en considération le phénomène global, c’est une paresse de la pensée. Si l’effondrement me semble difficile à éviter, il peut être amoindri… limiter le nombre de morts…le fait qu’il y ait moins de souffrance… Or cette période d’évènements dramatiques va se produire au moment où nous sommes dans une culture de l’égoïsme… laissant le champ libre à la barbarie.

Doit-on en prendre plein la gueule pour comprendre enfin que le réel existe ?

Gustave Lebon, dans son livre sur la psychologie des foules : « Quand il n’y a plus de foin dans les râteliers, les chevaux se battent ». On a vu cela à la Nouvelle Orléans après l’ouragan Katrina comme lors  d’autres catastrophes : les gens se ruent sur les boutiques  et les pillent !

Tout cela est très anxiogène, voire inacceptable par notre esprit. Nous ne sommes pas équipés pour affronter l’idée d’un effondrement qui pourrait amener l’humanité à disparaître. La première réaction pourrait être celle des survivalistes construisant des bunkers, ou des transhumanistes souhaitant se faire congeler… en attendant des jours éventuellement meilleurs ! Dérisoire…
Pour essayer de sortir intellectuellement de cette impasse, il me semble tout d’abord nécessaire de prendre du recul. Je citerai Théodore Monod qui évoquait :« l’Homo se prétendant Sapiens, né il y a à peine une heure au cadran de l’histoire géologique donc l’extrême jeunesse de l’espèce humaine. Homo Sapiens, n’est-il pas excusable après tout ? N’a-t-il pas l’avenir devant lui ? » Alors aurons-nous le temps d’éviter un effondrement ?

Non, mais on n’a pas le choix. C’est l’hypothèse des collapsologues.

Depuis l’aube des temps, l’être humain imagine la fin du monde, cela l’a toujours  fasciné. Ainsi, il a passé son temps à se raconter des histoires, à imaginer et construire des mythes qui nous façonnent. Elie Wiesel dit « Dieu a créé l’homme, ou le contraire, parce qu’il aimait les histoires ». Pas étonnant que, à travers la civilisation, la prise de parole se fasse souvent à partir de « Il était une fois ». La Bible ne débute-elle pas par ces mots « Au commencement… » ? La mythologie offre aussi ce type d’histoires de vie légendaires. Les mythes sont des inventions jamais pures… Peut-être factuellement faux, mais psychologiquement réels ! C’est un système symbolique qui peut répondre à la question :  qui sommes-nous ?

Yuval Hariri, dans son livre Sapiens, posait la question : « Pourquoi les êtres humains ont pris le dessus sur les autres espèces et ont dominé la planète ? La réponse habituelle est qu’il est plus intelligent et qu’il a construit des outils, alors que c’est parce que l’on a la capacité d’engager des millions d’être humains la capacité de dire « nous » et d’embarquer un milliard d’êtres humains dans le christianisme, le capitalisme, le communisme »
Il continuait « C’est grâce au langage, au travers des récits, des histoires que nous fondons des constructions sociales, des idéologies politiques et notre histoire. Et tout est histoire. On naît dans une histoire : celle d’un pays, celle d’une société, celle d’un couple et d’une famille. On grandit et on se développe à l’intérieur de ces histoires. Notre vie individuelle est enchâssée dans une autre histoire, celle que chacun se raconte et qui l’anime à son insu. Laisser cette histoire se dire, c’est souvent découvrir les mythes qui nous façonnent ».
Or, au moment où se produit une forme de destruction massive de vie (espèces animales, végétales, la terre comme les océans avec la prise de catastrophes, possibles et incertaines), quelle est notre histoire aujourd’hui ?

Sapiens a besoin d’une autre histoire !

Aujourd’hui, l’histoire que l’on nous raconte est celle de l’égoïsme, de la loi du plus fort. Nous sommes devenus compétents en compétition alors que nous devons devenir compétents en coopération, en altruisme, en solidarité, en fraternité.
Face aux risques d’effondrement, déjà commencé, nous devons prendre conscience que nous sommes devant une entreprise de destruction massive, comparable à celle des nazis. Tout d’abord, nous devons écrire une histoire de résistance. Résister au système politico-financier-productiviste soutenus par nos dirigeants, ce qui permettrait de desserrer le piège (glyphosate, énergies nouvelles, politiques sociales et fiscales, etc.)… Aujourd’hui, cela me semble nécessaire, mais insuffisant pour retourner la tendance.
Nous savons tous que le meilleur moyen de faire coopérer un peuple c’est de lui fabriquer un ennemi : le changement climatique ? l’effondrement ? le risque d’une nouvelle barbarie ? la disparition de nos civilisations, plus de notre humanité ?
C’est bien ici qu’il nous faut refaire notre histoire, écrire des récits, transformer l’imaginaire, être créatif, afin de nous construire un scénario, moins difficile à gérer, acceptable… Avec au cœur la déclaration d’un état d’urgence écologique mondial et en conséquence la création d’une citoyenneté mondiale dans laquelle l’être humain et la nature sont complètement interdépendants… Nous sommes la nature…

Que faire en attendant la réalisation de cette utopie ?

L’idée d’effondrement peut jouer son rôle, permettre d’accélérer les transitions nécessaires :

  • en acceptant que la décroissance est notre destin, donc d’aller vers la sobriété en conservant la culture pour ne pas tomber dans la barbarie,
  • en évitant le risque de réactions contre-productives (après moi le déluge), de dénis, de comportements infantiles basés sur la culture de l’égoïsme qui gagne toujours davantage,
  • en gérant au mieux cette situation prévisible de pénurie. Ce que l’être humain a  toujours su gérer depuis son origine. Dans les pénuries, ce ne sont pas les plus forts qui survivent, mais ce sont ceux qui coopèrent le plus. Quand le milieu devient hostile, l’entraide émerge…

C’est sur cette base que nous devons nous récréer des histoires, des récits, des mythes et y croire. Déjà les petites histoires de terrain résilientes se multiplient. C’est là que les gens reconstruisent leurs liens avec la nature : produire local et bio, limiter la consommation, circuler moins et autrement… Proposer, faire émerger des solutions devant un problème peut révéler des opportunités, régénérer des « envies d’agir »… En espérant qu’elles auront force d’exemple.
En fait, qui dit effondrement, dit d’abord résistance, puis forcément renaissance !
Je ne sais pas si Sapiens aura le temps nécessaire pour éviter l’effondrement général, mais gageons qu’il arrivera à en limiter les conséquences… Permettre à une partie de l’humanité de continuer son aventure…

 

Oncle JEF pour le Clairon de l’Atax le 13/07/2018

Onclejef11@gmail.com

 

 

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