Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

Faisons le point à la fin du 1er semestre 2018

A l’instabilité du fonctionnement de la filière nucléaire française où se répètent incidents et anomalies, correspond l’instabilité des politiques menées. L’Etat Macron n’échappe pas à la règle : les multiples contorsions sur la PPE (Programmation pluriannuelle de l’énergie), les décalages et retards à la fois dans le nucléaire et dans les énergies renouvelables (*1), les relations complexes entre l’ASN (Autorité de sureté nucléaire) et les industriels de la filière (EDF, Framatome, Orano…) posent une question de fond : y a-t’il encore un pilote dans l’avion et une politique structurée en matière d’énergie ?
Il a semblé utile au « Clairon » de faire le point sur la situation du nucléaire en France alors que le 1er trimestre 2018 s’est achevé et que le nouvel exécutif a eu les temps de prendre ses marques.

Les incidents et anomalies

Accident de manutention : générateur de vapeur, centrale de Paluel 2016 (photo Sortir du Nucléaire)

Le 17 Juillet 2018, EDF a annoncé avoir recensé 1775 « anomalies » et 448 « non-conformités sur les équipements des 46 réacteurs en fonctionnement. Il s’agit là des vérifications faites par EDF, alors que l’ASN a une appréciation plus pessimiste de la situation, notamment en ce qui concerne l’importance des « anomalies » et des « non-conformités » (voir dossier du Clairon : AREVA / Malvési). L’ASN remet aussi en question la capacité d’EDF et d’AREVA à assurer leur rôle de maîtres d’ouvrage : manifestement certaines spécifications des cahiers de charge pour la fabrication de divers éléments des réacteurs (générateurs de vapeurs, cuves et couvercles des réacteurs, tuyauteries) n‘ont pas été communiquées ou mal expliquées aux fabricants et installateurs, mais encore EDF et AREVA ont fait défaut en matière de contrôle des prestations réalisées par les sous-traitants et fournisseurs. Ainsi, selon l’ASN, il y a eu clairement :  » un défaut de surveillance des prestations de contrôle non-destructif [qui] vise clairement Areva et EDF ». De plus ces entreprises ont tenté de dissimuler à leur autorité de tutelle certaines malfaçons qu’elles avaient constatées (voir dossier du Clairon : Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé.
Aux anomalies liées à la fabrication des éléments des réacteurs anciens ou en construction s’ajoutent les incidents liés au fonctionnement des centrales : pannes, accidents, pollutions (*2), mais aussi problèmes de sécurité (*3) 

La multiplicité des incidents concernant la filière nucléaire française, tant pour l’EPR que pour les centrales en fonctionnement, pose la question du savoir-faire des opérateurs et on peut se demander si la fiabilité des installations est encore suffisante en matière de sûreté comme de sécurité.

Cette situation extrêmement préoccupante a déclenché, début février 2018, la création d’une commission d’enquête parlementaire. Celle-ci a rendu ses conclusions et propositions le 5 juillet dernier.

Le travail d’investigation de la commission d’enquête parlementaire présidée par un député UDI-Agir (Paul Christophe) avec comme rapporteur une députée LREM (Barbara Pompili), n’a pas toujours été facilité par certaines autorités. En matière de sécurité des installations, la commission s’est parfois vu opposer le « secret défense » ce qui a limité ses travaux. Les députés ont néanmoins pris position sur l’ensemble des aspects de la filière nucléaire. Dans leurs recommandations, ils font 33 propositions en insistant sur plusieurs points problématiques :

  • Ils préconisent le renforcement du rôle de l’ASN souvent contournée par les opérateurs
  • Sur la fermeture des centrales, ils souhaitent qu’un échéancier de démantèlement soit rapidement mis en place qui précisera quels réacteurs sont concernés, quel sera leur nombre…et soulignent que contrairement aux déclarations d’EDF qui souhaite prolonger la vie des centrales au-delà de 40 ans : « la prolongation de l’exploitation du parc actuel n’est pas certaine, malgré la volonté affichée d’EDF».
  • Ils soulignent aussi les problèmes posés par la sous-traitance en matière de contrôle et de qualité des prestations et recommandent « favoriser la réintégration des compétences au sein des entreprises exploitantes ».
  • Sur la question des déchets nucléaires particulièrement les HAVL (Déchets de Haute Activité et à Vie Longue), la commission remet en question le choix de l’enfouissement en profondeur. Selon elle le projet « Cigéo » qui a fait couler beaucoup d’encre et déclenché de fortes réactions de rejet, présente « des vulnérabilités certaines ». La commission recommande d’étudier une solution alternative d’enfouissement de longue durée à faible profondeur (enfouissement en « subsurface ») permettant un contrôle et un accès plus faciles.

Le rapport de la commission parlementaire témoigne bien des difficultés à mener une politique cohérente en matière d’énergie nucléaire. Les jeux d’acteurs qui animent les différents protagonistes, constructeurs, exploitants, sous-traitants, autorités de contrôle, ne semblent pas arbitrés par l’exécutif. Au sein même de la commission d’enquête parlementaire, pourtant pluripatisane, des tensions et peut être des pressions se sont manifestées et la décision de publier le rapport a finalement été obtenue par 15 voix pour, 6 contre et 2 abstentions…

Ces mêmes tensions se retrouvent au niveau de l’exécutif : il est étonnant d’entendre Nicolas Hulot, Ministre d’Etat, ministre de la transition écologique et solidaire, ministre de tutelle d’EDF (entreprise publique) déclarer sur France-info le 21 juin dernier : « On voit bien qu’économiquement, il y a une espèce de règle d’or qui est en train de s’imposer dans cette filière, c’est qu’en réalité, on ne tient jamais nos promesses ». Alors qui décide de quoi ?

Faut-il compter sur la société civile pour mettre de l’ordre dans cette dangereuse et scandaleuse confusion ?

Ce sont bien souvent les actions d’associations comme Greenpeace, Sortir du Nucléaire et bien d’autre associations citoyennes de défense de l’environnement qui font bouger les lignes. Ainsi les intrusions sur les sites des centrales nucléaires et les survols de drones qui dénonçaient les failles dans les dispositifs de sécurité (*4), ont certainement contribué avec la catastrophe de Fukushima à la formation de la commission d’enquête parlementaire et à empêcher que certaines questions soient balayées sous le tapis.

Ainsi, récemment, après, avoir découvert une pollution au tritium (Ndlr : isotope radioactif ) 20 fois supérieure à la norme dans un captage d’eau potable proche de la centrale de Cruas (Ardèche) ainsi que sur 2 autres lieux de prélèvement, le réseau Sortir du Nucléaire national, les associations SDN Sud Ardèche et la Frapna Ardèche ont constaté 10 infractions à la règlementation et ont déposé plainte devant le procureur de la République de Privas, contre EDF, exploitant de la centrale, tandis qu’EDF cherchait à minimiser cette pollution.

Le bilan de l’état de la filière nucléaire française est plus que jamais inquiétant. La situation est-t-elle si grave que son contrôle aurait échappé aux opérateurs et aux décideurs ? Dans un tel contexte il est essentiel que les associations anti-nucléaires, de défense de l’environnement, les lanceurs d’alerte, continuent et renforcent leur action.

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 21/07/2018

 

(*1)Ndlr. Rappelons que: l’objectif de réduire la part du nucléaire à 50 % de la production électrique en 2025 a été repoussé à une date ultérieure, autour de 2030 ou 2035 !
(*2) Ndlr. Divers cas de pollution de nappes phréatiques on été constatés : par la centrale du Bugey par la centrale de Cruas qui fait l’objet de plaintes de la part de 3 associations pour pollution au tritium de l’eau potable…
(*3) Ndlr. Récemment, en mai 2018, le vol de 150 cadenas fermant les armoires contenant les matériels informatiques des systèmes de pilotage du réacteur EPR en construction à Flamanville ou survol des centrales par des drones ou irruption de manifestants anti nucléaires à l’intérieur des périmètres de sécurité des centrales nucléaires…
(*4)  Ndlr. Selon une enquête menée par Greenpeace qui a été dévoilée en octobre 2017, les piscines de refroidissement, où le combustible usé est stocké, avant de partir vers le site d’Areva à La Hague (Manche), sont particulièrement vulnérables.

 

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