La salle multimodale de Narbonne est-elle un projet d’intérêt général et d’utilité publique ?

Le maire de la Ville de Narbonne, Didier Mouly à lancé la construction d’une salle de spectacle « multimodale » de près de 5000 places. Cet équipement, actuellement annoncé autour de 23 millions d’€, est censé répondre aux besoins de la ville et de sa périphérie, compte tenu de la croissance et de l’évolution de sa population. (*)
Le projet d’une envergure particulièrement exceptionnelle pour une ville de la taille de Narbonne a créé de vives réactions au sein des administrés et suscité 2 recours en justice formés par des groupes de citoyens opposés à sa réalisation. Passant outre ces recours qui ne sont pas encore jugés sur le fond, le maire a décidé de passer en force et de commencer les travaux.
Ce contexte particulièrement conflictuel entre un maire et des administrés de sa commune à propos d’un équipement censé profiter à tous les Narbonnais a conduit le «Clairon» à réfléchir sur la notion d’intérêt général et d’utilité publique…

Représentation de la salle multimodale

Qu’est ce qui légitime le sacrifice d’intérêts particuliers à un intérêt général ?

L’intérêt général est une notion historiquement récente : elle naît avec les prémisses des modes de production industrielle et commence a se structurer autour de la question de l’exploitation du sous-sol. Au nom de l’intérêt général la propriété du sol, jusqu’alors intangible, distingue dans le droit minier à partir de la fin du 18ème siècle, la propriété du sol de surface et celle du sous-sol.
Ainsi le propriétaire privé d’un terrain est amené à sacrifier une partie de son droit de propriété, le sous-sol, au profit de l’exploitation de minerais par un concessionnaire agrée par les autorités au nom de l’intérêt général, du développement, du progrès, etc. Cette notion d’intérêt général qui prime sur l’intérêt particulier ne cessera ensuite de s’étoffer, avec la mise en place au début du 19ème siècle d’expropriations d’utilité publique qui répondaient au besoin d’expansion du réseau ferré. D’autres recours à la même justification ont ensuite permis la légitimation de pollutions industrielles, etc …

Qui décide de l’intérêt général et de l’utilité publique ?

Ce qui s’opère de fait au 19ème siècle c’est un glissement de la notion d’intérêt général au profit des besoins du développement de la sphère productive. Se pose alors la question de qui définit la notion d’intérêt général et d’utilité publique.

Cette définition a depuis longtemps échappé aux citoyens au bénéfice des oligarchies au pouvoir, de leurs intérêts industriels ou financiers : ainsi le sacrifice des intérêts particuliers au nom de l’intérêt général, a créé des zones où coexistent industries polluantes et habitat [charbonnages (Nord / Pas de Calais), pétrochimie (Fos sur Mer), nucléaire (Malvesi), etc.] Les impératifs d’une croissance, proclamée remède à tous les maux encourus par notre société, impliquent un développement continu du recours aux notions d’intérêt général et d’utilité publique pour passer outre des résistances locales qui revendiquent parfois juste le droit à la vie et à la santé !

L’invocation de l’intérêt général et de l’utilité publique est-elle le signe d’un fonctionnement démocratique ?

Le fonctionnement démocratique implique le principe qu’une minorité se plie au choix d’une majorité. Ce serait donc aux particuliers de subordonner leurs intérêts propres à l’intérêt général. Mais dans la mesure où l’intérêt général est défini par une minorité au pouvoir qui défend ses propres intérêts, sa remise en cause et la résistance aux opérations qui en découlent devient inéluctable, sinon légitime…

Les rapports de force et les affrontements qui s’en suivent ne provoquent plus que rarement le recours à la violence par ceux qui nous gouvernent. La technocratie qui les assiste ou dont ils sont issus leur propose des moyens de manipulation collective sophistiqués et efficaces…

Participation de quoi es-tu le nom ?

Une idée apparemment intéressante, surgie à la fin des années 1970, voulait qu’une opération d’aménagement réussissait d’autant mieux qu’elle était acceptée par le public concerné : il s’agissait donc de faire participer ce dernier à l’élaboration des projets ! Hélas le temps consacré à l’information du public et aux débats fut vite considéré par les promoteurs comme chronophage et gênant le «bon» déroulement des opérations, sans compter le ressenti des élus et techniciens qui parfois vivaient comme une humiliation les explications qu’ils étaient censés fournir à un public considéré comme peu capable de les comprendre ! La participation des habitants fut bien vite détournée de son objet initial en une procédure formelle distillant une information partielle (lorsqu’elle n’était pas orientée) et limitant le débat public à quelques dates et lieux astucieusement choisis…
Rarissimes sont les procédures de participation du public actuellement pratiquées où il y a consultation réelle du public et plus rares celles où une concertation effective à influencé l’élaboration d’un projet particulièrement dans le cas de procédures impliquant l’intérêt général et l’utilité publique…

La définition de l’intérêt général est donc le plus souvent le fait du prince plutôt que celui du peuple :

« Toute classe qui aspire à la domination doit conquérir d’abord le pouvoir politique pour représenter a son tour son intérêt propre comme l’intérêt général ».
                                                                                                                                                                               Karl Marx, in L’idéologie Allemande

Le projet de salle Multimodale du maire Mouly apparaît comme l’illustration de ce choix du prince qui proclame qu’il sait ce qui est bon pour le peuple. Mais le peuple est désormais capable de comprendre les projets que l’on prétend édifier dans son intérêt. La société civile fourmille d’experts, de citoyens compétents et motivés, capables de décortiquer un dossier et d’en faire une critique objective et argumentée. Dans le cas de la salle multimodale de nombreux points restent flous voire obscurs, sa viabilité économique n’est pas démontrée, (*) il n’y a pas d’audit préalable connu du fonctionnement des équipements existants, etc. Mais ces objections et questions soulèvent la colère du maire qui n’hésite pas à agresser les opposants plutôt que de tenter de les convaincre…

Alors si le projet de salle multimodale du maire Mouly n’est pas justifié par l’intérêt général à quel intérêt correspond-t-il ?

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/09/2018

 

(*) Voir article précédent du « Clairon », signé Joël Raimondi le 12 octobre 2017.

https://le-clairon-nouveau.fr/wordpress/blog/2017/10/23/une-salle-multimodale-de-5000-places-a-narbonne-est-ce-bien-raisonnable/

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