Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

La Programmation Pluriannuelle de l’Energie : un moment de vérité !

Dans notre dernière édition nous faisions le point sur le nucléaire à la fin du 1er semestre. Nous avions recensé dans cette chronique toutes les tribulations de la filière française : qu’il s’agisse des multiples incidents concernant les centrales en fonctionnement, les péripéties du chantier de l’EPR de Flamanville, les relations complexes entre l’ASN (Autorité de sureté nucléaire) et les industriels de la filière (EDF, Framatome, Orano…), les malfaçons et malhonnêtetés touchant la fabrication de certains éléments des réacteurs, les retards dans la fermeture de Fessenheim, etc. Nous posions la question : y a-t’il encore un pilote dans l’avion et une politique structurée en matière d’énergie ?
Nous sommes à présent à un moment crucial où la question du pilotage de la filière et plus généralement de la politique énergétique de la France devrait trouver une réponse. D’ici la fin de l’année, selon les annonces du gouvernement, celui-ci devrait adopter par décret un document définissant la politique énergétique de la France pour les 5 prochaines années : le PPE ou Programmation Pluriannuelle de l’Energie.

Le PPE, un document stratégique :

Ce document institué par la loi no 2015-992 du 17 août 2015 (dite TECV), relative à la transition énergétique pour la croissance verte, définit par décret les objectifs de hausse de la production d’énergies renouvelables corrélés avec une planification de l’évolution du parc nucléaire et pilote la consommation d’énergies fossiles à la baisse.

A l’issue d’une première période de 3 ans (2015 / 2018) sa révision fait actuellement l’objet d’un débat, en partie public, mais aussi mené selon des modalités plus discrètes où se confrontent lobbies et personnels politiques. Il est d’ailleurs regrettable que la PPE soit fixée par décret et non par une loi-cadre ce qui aurait au moins eu le mérite de provoquer un débat parlementaire, donc public.

L’avis du public sera-t-il pris en compte ?

Un dispositif de consultation placé sous l’égide de la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) a été constitué. La CNDP a souhaité se faire une idée de l’opinion des Français hors des interventions des experts et lobbies relevant des acteurs de l’énergie. Pour ce faire un panel de 400 citoyens tirés au sort a été constitué. Les membres de ce « G400 » ont été informés sur les buts du débat public qu’ils ont été invités à suivre de mi-mars à fin juin 2018. Pour ce faire ils ont été renseignés par divers documents, expertises et synthèses, ainsi que des points de vue d’EDF, des services du ministère de la Transition écologique (la DGEC), de Total et de négawatt. Réunis le 9 juin à l’Assemblée nationale ils ont pu exprimer leur avis sur quelques points fondamentaux du débat sur la PPE.

Si on considère que ce panel « G400 » est représentatif de l’ensemble des français il est intéressant d’en connaître les avis :

  • 81% pensent que la France est plutôt en retard par rapport à la loi de transition énergétique
  • 64% pensent que la politique énergétique française est incohérente
  • 61% pensent que la politique énergétique française est incompréhensible
  • 77% pensent que les collectivités territoriales devraient avoir un poids + important en matière de politique énergétique
  • 44% pensent qu’il faut réduire la part du nucléaire à 50% d’ici 2025 ; 18% d’ici 2030 ; 21% d’ici 2035 ; 12% au delà de 2035
  • 71% pensent qu’il faut décider avant 2028 de fermer d’autres centrales que Fessenheim
  • 67% pensent qu’il ne faut pas décider d’ouvrir de nouveaux EPR avant 2028
  • 62% sont opposés à la prolongation de nombreux réacteurs au-delà de 50 ans

Ces avis du « G400 », censés représenter l’opinion française, semblent plutôt favorable à une réduction de la filière nucléaire, ce qui ne va pas dans le sens des opérateurs du nucléaire et de divers membres du gouvernement !

  • En effet EDF déclare vouloir prolonger le fonctionnement des ses réacteurs au moins jusqu’à 50 ans, voire 60 ans de service et ne fermer aucun réacteur avant 2029 (excepté les 2 réacteurs de Fessenheim).
  • Du côté gouvernemental une mission d’étude lancée conjointement par N. Hulot et Bruno Le Maire préconisait en juin 2018 la construction de 6 nouveaux EPR à partir de 2025 pour une mise en service en 2035.
  • Jean Bernard Levy, le PDG d’Edf estime que la filière nucléaire a reconstitué ses compétences, il pense que la seule solution pour EDF c’est de la développer et souhaite construire une nouvelle centrale dès 2025, soutenu en cela par le ministre de l’économie Le Maire qui déclare « Le nucléaire restera essentiel à long terme… ».
  • L’objectif de réduction de la part du nucléaire à 50% en 2025 pourtant fixé par la loi est remis en cause par le 1er ministre E. Philippe qui repousse la date à 2035 sans attendre la promulgation de la nouvelle PPE !

Face à la pression du lobby pro-nucléaire, les orientations issues de la révision de la PPE ne semblent pas réserver de surprise : EDF dictera ses volontés au gouvernement !

Déjà et sans même attendre que la révision de la PPE soit actée, le très officiel Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire (HCTISN) a lancé le 6 septembre dernier une « concertation » publique sur les dispositions proposées par EDF avec l’objectif « d’associer le public aux enjeux et objectifs liés à la poursuite de fonctionnement  de ces réacteurs nucléaires  après  40 ans et permettre d’éclairer les décisions ultérieures ».

Explosion à la centrale de Fukushima 2011

Alors que les incidents de fonctionnement des centrales restent élevés, comme le constate l’IRSN, alors que la probabilité d’un accident nucléaire grave est considérée comme possible, alors que la question de la sureté des installations se pose plus que jamais, alors que l’évolution de la consommation d’électricité est mal maîtrisée, alors que la question du stockage des déchets radioactifs (particulièrement les déchets de haute activité et a vie longue [HAVL] ) n’est toujours pas résolue, alors que la situation financière d’EDF reste préoccupante, les orientations que le gouvernement semble annoncer pour la révision de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie semblent aberrantes et dictées par les seuls intérêts des opérateurs de la filière nucléaire. Ces derniers sont essentiellement publics : ici le gouvernement ne se plie pas aux intérêts d’une oligarchie…S’agit-il alors du diktat d’une caste qui ne veut pas renoncer à ses positions ?

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 21/09/2018

 

Site de la commission nationale du débat public : https://www.debatpublic.fr/

Site du Haut comité pour la transparence et l’information sur la sécurité nucléaire (HCTISN) : http://www.hctisn.fr/

 

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