Résidus de Pesticides dans l’alimentation – Traces de simplisme dans l’information

Au détour d'une brève, sur un site consacré à l'actualité environnementale, on apprend, ce qui n'est pas une nouveauté, les mauvais résultats de la France en matière de résidus de pesticides dans la produits alimentaires. Mais une lecture un peu plus approfondie du rapport à la source de cette information, soulève des questions, tant sur le rapport lui-même que sur l'information résumée dans la brève.

Ou quand une brève suscite plus de questions qu’elle n’apporte d’information

Sur la base du dernier rapport de l’EFSA, sorti en juin 2018 et portant sur la présence de résidus de pesticides dans les produits alimentaires en 2016, une brève, parue sur le site « actu-environnement.com » (voir ici), pointe les mauvais résultats de la France en la matière : 6,4 % des échantillons fournis par la France présentent des taux de résidus supérieurs aux limites imposées par les normes européennes, ce qui met notre pays à la 26ème place des 30 pays contributeurs de cette étude (les 28 pays de l’UE ainsi que la Norvège et l’Islande).

Parmi les quatre seuls pays à présenter des résultats moins bons que ceux de la France, on trouve deux pays du nord de l’Europe : Pays-Bas (7,5 %) et Luxembourg (8,3 %) ainsi que deux îles de la Méditerranée : Malte (10,7%) et Chypre (6,8%).

Ce que ne dit pas l’article, c’est que la moyenne des échantillons présentant des taux de résidus supérieurs à la dose autorisée est de 3,8 % pour l’ensemble des pays contributeurs. Ce qui signifie que la France se situe à peu de choses près à un taux deux fois supérieur à cette moyenne.

L’article indique par ailleurs que :

  • sur 84 657 échantillons recueillis, plus de 96 % se situent dans les limites imposées par l’UE, dont près de 51 % ne présentent pas de résidus détectables,
  • les produits alimentaires présentant le plus d’échantillons excédant les valeurs limites sont les pommes (2,7%) et les tomates (2,6%),
  • les produits alimentaires pour enfants en bas âge sont conformes à 98,1 %, dont 89,8 % sans résidu détectable,
  • les produits bio sont eux conformes à 98,7 %, dont 83,1 % sans résidu détectable.

Voilà, en moins de 300 mots, le résumé succinct d’un rapport qui compte 137 pages (à lire en anglais s’il vous plaît, étant donné l’indisponibilité d’une traduction française de l’œuvre).

Telle quelle, l’information fournie est certes nécessaire, dans la mesure où elle souligne en filigrane les difficultés qu’éprouve notre beau pays à se maintenir à un niveau acceptable en matière de promotion et de pratique d’une agriculture dépourvue de pesticides. Cela n’a rien d’étonnant si l’on a gardé en mémoire que la vente de produits phytosanitaires constitue de loin le premier revenu des grandes coopératives agricoles françaises (voir ici). Cela n’a rien non plus d’anodin, lorsque l’on apprend que les deux tiers des résidus de pesticides trouvés dans notre alimentation seraient des perturbateurs endocriniens (voir ici).

Pour autant, ce n’est pas le scoop du siècle et j’aurais pu me contenter des quelques paragraphes ci-dessus pour une brève de veille, du genre « faut pas s’endormir les amis, la bataille est loin d’être gagnée et ça n’est certainement pas François De qui va rugir sur le dossier».

Mais voilà, quand je vois un résumé aussi… résumé, je me pose quelques questions, genre «si nous sommes parmi les plus mauvais, qui sont les meilleurs, et à quel niveau sont-ils ? », ou bien « si c’est une étude récurrente, les chiffres obtenus sont-ils le signe d’une amélioration ou d’une aggravation de la situation ? », ou encore « certes, on nous parle de pesticides, mais lesquels sont-ce, qui les produit et peut-on utiliser les données de ce rapport pour cibler plus précisément certains produits ? », etc, etc.

Donc, muni du rapport et de la liste des quelques 85 000 échantillons fournis par les pays contributeurs, j’ai essayé d’en savoir un peu plus.

Un peu plus d’information quant aux résultats de l’étude

Sur l’évolution dans le temps

  • par rapport aux années précédentes, le nombre d’échantillons présentant une dose de résidus dans les limites autorisées est en régression (46% contre 51% en 2013). En revanche, le nombre de ceux dont la  dose de résidus excède la limite autorisée est en augmentation significative (1,7% en 2016 contre 0,9% en 2013). Certes, la limite maximale autorisée a entre-temps été abaissée pour certains pesticides, mais cela signifie uniquement que certains pays tardent à faire appliquer les nouveaux seuils,
  • concernant la France, pour les échantillons dépassant la dose maximale autorisée, on en trouve 4,2 % en 2016 contre seulement 3 % en 2015 (sous-ensemble comparable). Que penser d’une telle augmentation ?

Sur la comparaison par pays

  • en termes d’échantillons sans résidus quantifiables (les « bons » échantillons)
    • la moyenne se situe à 50,3 % d’échantillons
    • les pays les mieux classés sont la Roumaine, la Lettonie, et la Slovénie, avec un taux supérieur à 72 %
    • les moins bons sont l’Allemagne, la république Tchèque et les Pays Bas, avec des taux inférieurs à 40 %
    • la France se situe dans la moyenne, avec un taux de 51,7 %
  • pour les échantillons dépassant la dose maximale autorisée (les « très mauvais » échantillons)
    • la moyenne se situe à 3,8 % d’échantillons,
    • la Lettonie, la Hongrie et la Roumanie se placent en tête, avec un taux inférieur à 1,5 %
    • l’Islande, la France, Chypre, les Pays-Bas, le Luxembourg et Malte sont en queue, avec un taux allant de 6,3% à 10,7%

Des pesticides pour spécialistes

En consultant les résultats et l’analyse qui en est faite, je constate qu’à part le glyphosate, tous les autres pesticides cités me sont inconnus. Normal, je ne suis pas chimiste et les pesticides analysés sont mentionnés par le nom de leur molécule. Du coup, j’ai la désagréable sensation de me promener dans un monde inaccessible. Certes, des doses maximales autorisées (MRL – Maximum Residue Level) ont été fixées et l’analyse restitue les écarts à ces doses. Mais, en l’absence de lien entre molécules et produits commercialisés, il sera d’autant plus difficile au non spécialiste d’envisager d’orienter une action que le rapport ne fournit aucune répartition par pays des pesticides identifiés dans les résidus.

Frustrant…

La frustration s’accroît à la lecture du chapitre 5 du rapport, portant sur l’évaluation des risques à court et long-terme, liés à l’absorption de ces résidus et dont je n’oserai pas tenter ici un résumé.

Pour un document qui prétend intéresser le citoyen tout autant que les « gestionnaires du risque » (risk managers), c’est à tout le moins regrettable.

Une inadmissible légèreté dans le traitement de la question de l’effet cocktail

Mais ce qui est peut être le plus significatif de la dimension technocratique de ce document est la phrase suivante, portant sur l’effet combiné de plusieurs pesticides dans un même aliment, le fameux « effet cocktail » :

« According to the current EU legislation, the presence of multiple residues in a sample is not considered as non-compliance, as long as each individual residue level does not exceed the corresponding MRL ».

« En accord avec la législation de l’UE en vigueur, la présence de résidus multiples [de pesticides différents] dans un [même] échantillon n’est pas considérée comme une non-conformité, tant que le niveau de chaque résidu, pris individuellement, n’excède pas la dose maximale qui lui est assignée ».

Je ne crois pas dire de grosse bêtise en affirmant que c’est l’une des grandes difficultés que rencontrent les toxicologues que d’évaluer l’effet combiné de plusieurs substances et de situer les doses limites de ces « cocktails« . Il semble raisonnable de considérer qu’en l’absence de toute évaluation scientifique de l’effet de ces combinaisons, tout échantillon présentant des résidus de plusieurs molécules devrait être classé avec un risque maximum parce que non évalué. C’est la base même du principe de précaution.

Eh bien, non. Car, fort heureusement pour les auteurs du rapport, il y a le rempart de la législation européenne, qui permet, en gros, d’affirmer qu’il est légal de distribuer des aliments dont on n’est pas en mesure d’évaluer précisément la toxicité.

Il est permis de se demander si les auteurs de cette phrase n’ont pas déjà ingéré de tels aliments au-delà des quantités raisonnables et si leur affirmation n’est pas l’inquiétant signe précurseur d’une dégénérescence dévastatrice, dont l’un des signes caractéristiques serait une tendance excessive à la minimisation du risque, voire à son déni.

Substances non autorisées et absence remarquée des perturbateurs endocriniens

  • d’une part, le rapport affirme, dans sa conclusion, que des substances non autorisées (une douzaine au total) ont été trouvées à plusieurs reprises dans des échantillons alimentaires produits à l’intérieur de l’UE et que parfois ces substances dépassaient les doses maximales autorisées. Il est regrettable que notre article source n’indique pas une information aussi inquiétante,
  • à l’heure où la presse annonce que deux tiers des pesticides seraient aussi des perturbateurs endocriniens (PE), ce rapport récent (juin 2018) ne fait aucune mention de cette dimension. Peut-on affirmer que les doses limite d’absorption sont identiques dans le cas d’un pesticide « standard » et dans celui d’un pesticide qui serait aussi un PE ? Personnellement, je n’ai pas le plus petit début de réponse à cette question, mais ce n’est pas une raison pour ne pas la poser.

Une représentativité française qui pose question

Une singulière découverte, en analysant les chiffres disponibles, porte sur la représentativité quantitative des échantillons fournis par la France. Certes, nous avons fourni près de 6 800 échantillons à l’EFSA (8 % du total), ce qui nous place en troisième position derrière l’Allemagne et l’Italie. Mais l’Allemagne, dont la population est d’environ 22 % supérieure à celle de la France, a fourni trois fois plus d’échantillons et l’Italie, 10 % moins peuplée que nous, en a fourni presque deux fois plus.

De plus, lorsque l’on examine ces chiffres non plus en valeur absolue, mais en rapport à la population du pays contributeur, le paysage change nettement.  Sous cet angle, la France ne se situe plus au troisième rang, mais au 25ème, avec seulement 10,21 échantillons pour 100 000 habitants (contre 16,48 pour l’ensemble des pays contributeurs), devant la Slovaquie, la Pologne, l’Espagne, le Royaume-Uni et le Portugal. De plus, on constate que ce taux varie de façon impressionnante, allant de 79,46 (Chypre) à 4,14 (Portugal).

Ceci pose plusieurs questions parmi lesquelles celle des règles de contribution des pays membres à cette étude, la raison pour laquelle il existe une telle variabilité dans le taux d’échantillons fournis, les degrés de liberté dont jouissent les états-membres pour apprécier le nombre d’échantillons à fournir, etc.

 

Mais sur ce sujet précis, les questions suivantes se posent :

  • qu’auraient été les résultats de la France, si nous avions fourni un nombre d’échantillons plus proche de la moyenne européenne (16,4/100 000) ou de notre voisin allemand (24,5/100 000) ?
  • quelles sont les raisons de notre faible contribution ? Sont-elles à chercher dans le peu de moyens dont disposeraient nos services pour collecter l’information et procéder aux analyses, ou à une mauvaise volonté liée à un désir de ne pas nuire aux bénéficiaires nationaux du juteux marché des produits phytosanitaires ?

Une organisation de l’étude bien peu lisible

A la lecture du rapport, on croit comprendre que l’EFSA ne fait que compiler un agrégat de données issues des 30 pays contributeurs, sans procéder elle-même à l’analyse d’échantillons alimentaires.

On peut regretter que ce rapport ne contienne pas une annexe détaillant précisément la façon dont se déroule le processus, qui fait quoi, quelles sont les obligations des pays contributeurs quant à la quantité et la qualité des données fournies et quels moyens se donne l’EFSA pour vérifier le respect de ces obligations.

Quels sont les moyens que l’EFSA se donne pour vérifier la représentativité quantitative et qualitative des échantillons fournis par les organismes nationaux chargés de leur collecte ?

Quelles sont, en particulier, les protections prises contre des tentatives de manipulation des données fournies par des pays qui désireraient simultanément montrer leur bonne volonté en coopérant à un programme obligatoire, tout en cherchant à ne pas se mettre à dos les tenants de certains intérêts économiques ?

L’annexe A du rapport détaille, pays par pays, les organismes contributeurs à cette étude. Pour la France, elle révèle un détail intéressant : alors que l’ANSES est l’organisme en charge de veiller à la sécurité alimentaire de la population française, en particulier en termes de phyto-pharmaco-vigilance, cet organisme ne fait pas partie des contributeurs. On y trouve en revanche la DGCCRF (Ministère de l’Economie et des Finances) et la DGAL (Ministère de l’Agriculture).

Doit-on en déduire que la sécurité alimentaire est considérée, en France, comme une chose trop sérieuse pour être confiée à l’organisme qui en a la charge ? Et que les intérêts combinés de l’économie et des filières agricoles majoritaires pourraient primer sur la sécurité alimentaire de la population ?

Se méfier des réponses trop faciles et privilégier vigilance et questionnement

A la lecture, même superficielle, de ce rapport, l’impression qui me reste est celle d’un travail de technocrates qui remplissent des cases en vue de réaliser une tâche imposée par les directives de l’UE, plus qu’ils ne cherchent à tenir la population en éveil sur les dangers qui pèsent sur leur santé au travers de leur alimentation. Le résumé de ce rapport (chapitre 2) semble à ce titre édifiant, tant il se limite à égrener des chiffres, sans réellement chercher à leur donner un sens.

On voit aussi comment une simple brève, en mettant l’accent sur un aspect certes important (la France mauvaise élève de l’Europe en matière de pesticides), peut endormir notre vigilance quant à un document qui pose au final plus de questions qu’il n’apporte de réponses. Et l’endormir d’autant plus facilement que l’information délivrée va dans le sens de nos intuitions, de nos convictions ou de nos contestations.

Je ne prétends pas avoir tout épluché en détail de ce rapport, ni même que toutes mes remarques sont totalement pertinentes. Peut-être des informations importantes m’ont-elle échappé.

Il n’en reste pas moins que, à l’heure qui est la notre de l’information en continu et par « flashes », la vigilance et le questionnement me semblent les antidotes les plus accessibles à la sur-information qui nous pousse « naturellement » à deux extrêmes : celui de gober sans discernement et celui de rejeter par méfiance, assurance excessive ou manque de disponibilité.

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, 20 septembre 2018

Sources et informations complémentaires :

  • pour celles et ceux qui ne seraient rebutés ni par l’anglais ni par les rapports techniques, vous trouverez ici le texte intégral du rapport de l’EFSA
  • par ailleurs, l’association « Générations futures » a publié en février 2018 un rapport détaillé de l’état des résidus de pesticides dans les fruits et légumes en France. Vous pouvez le consulter ici.
  • spécifiquement lié au glyphosate, un article récemment paru dans 20 Minutes révèle qu’une soixantaine d’habitants de l’Ariège ont retrouvé 14 fois la dose autorisée de glyphosate dans leurs urines (voir ici).
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1 commentaire

Je crois que c’est une très bonne chose de faire analyser ses urines et le cas échéant de porter plainte, histoire de faire pression car je ne suis pas du tout sûr que sans pression forte du public le gouvernement Macron tienne ses engagements de supprimer le glyphosate dans 3 ans… Au fait combien coûte un test d’urines ?

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