Retraites : organiser une activité dégressive ?

 

          Le gouvernement nous annonce une prochaine réforme des retraites.
J’appellerais ça  plus tôt une contre-réforme qui irait, ira, dans le même sens suivi depuis plus de 30 ans : celui de la réduction des revenus du travail, direct ou indirect (ici les retraites) par rapport aux revenus du capital… Une contre réforme qui aurait une fois de plus pour but d’améliorer les revenus du capital…
Dans ces conditions, attendons-nous à des « coups tordus » ; de nombreux articles parus dans le Clairon ont traité de ces aspects-là.

          En conséquence, depuis les années 1980, nous avons vu périodiquement, tel un serpent de mer, la sortie de rapports sur les retraites avec toujours les mêmes paramètres, particulièrement ceux de la contrainte financière, sans imaginer d’autres paramètres que comme l’âge, le niveau des pensions, le taux de cotisation en fonction du temps d’activité professionnelle, etc.…
Bref une cécité comptable qui ne prend pas en compte le phénomène global…

         Rien ou pas grand-chose pour faciliter les retours à l’emploi, limiter la « mise en quarantaine des cinquantenaires et plus » et répondre réellement aux défis des emplois que l’industrie numérique va détruire.
Rien ou pas grand chose pour faciliter des passerelles entre des emplois qui sollicitent intensément des qualités physiques et d’autres emplois de service ou administratifs dont la productivité est moins liée aux performances physiques.
Rien ou pas grand chose qui permettrait de réaliser des transitions de vie (mitan de la vie ou fin d’activité professionnelle ou début d’activité sociétale), d’organiser une articulation vers une retraite, dégressive, choisie, flexible pour aller progressivement vers des activités d’utilité sociale, environnementale ou culturelle…

          On aurait pu imaginer l’organisation d’activités dégressives dans le cadre de la loi de 2004 sur le « cumul emploi / retraite ». Malheureusement, aveuglées par les aspects immédiats et comptables, les bonnes intentions du législateur se sont concrétisées par des inégalités d’accès, mais aussi par une grande complexité, voire une perte de droits pour les personnes les moins informées… Ce qui a rendu encore plus brouillonnes les réformes sur l’âge de la retraite ! Surcote, suivi, disparition de l’âge légal ?

            Face à toutes ces « réformes » (voir dans le « Clairon » ma chronique d’avril passé sur les retraités-es), les retraités-es ont bien compris qu’ils vont perdre entre 30 et 50% de leurs revenus au moment de la retraite… Que les pensions ne sont pas ou très peu valorisées face à une inflation souvent sous-évaluée (2% par an)… 2% par an, soit à minima 25% de perte en 15 ans ! Les retraités-es sont précarisés-es… Conscients ou non de cela nombreux sont les retraités-es qui recherchent aujourd’hui un complément de revenu mensuel de 400 à 500 € afin de conserver un train de vie minimum, leur logement, leur dignité…
Comment alors s’étonner du nombre grossissant de « retraités actifs », estimés à près de 1 million de personnes, qui cumulent un emploi et la retraite, majoritairement pour des raisons économiques ? Au moment où, par ailleurs, les plus jeunes ont toutes les difficultés à entrer dans l’emploi…

           Si le choix de continuer à travailler peut-être motivé par des considérations financières, le travail est aussi constitutif de la vie, vecteur d’intégration des individus à un collectif… Cela correspond à un besoin bien légitime de rester dans la vie sociale et politique, de participer aux affaires de la Cité, de conserver des liens sociaux… C’est pourquoi chacun doit avoir la liberté de travailler aussi longtemps qu’il le pense ou le juge nécessaire : autrement dit le droit à la retraite ne doit pas priver du droit à travailler. À chacun de choisir le sens qu’il entend donner à ce travail : économique, social, culturel… en prenant des initiatives qu’il n’aurait pas pu prendre au temps de son activité professionnelle… comme une possibilité de réaliser un projet que lui tenait à cœur depuis des années.

         Incontestablement, quelques cadres intégrés dans certains réseaux et dotés d’une expertise « tirent leur épingle du jeu » en développant des activités porteuses de sens. Mais on ne peut ignorer que beaucoup font la démarche de créer une activité après soixante ans pour résoudre leurs problèmes financiers en passant par la création d’une micro-entreprise pour laquelle ils ne sont souvent pas préparés… Ils viennent ainsi grossir le flot des personnes d’une « zone grise » faite de chômage, de précarité, d’exclusion… et de travail non déclaré. Dans cette zone, on retrouve des CDD en temps partiel, des intérimaires, des demandeurs d’emploi, des seniors, des jeunes, des jobs étudiants, etc. Dans cette catégorie, estimée entre 2 et 4 millions, les personnes ont de plus en plus de mal à s’intégrer dans un emploi… que l’on détruit par ailleurs.

            D’une façon générale, je ne crois pas à la nécessité de travailler plus longtemps en produisant tout et n’importe quoi… avec les dégâts sociaux et environnementaux que l’on sait !  C’est la raison pour laquelle je pense que le droit de la retraite devrait être fixé à 60 ans, à la demande de la personne. MAIS avec, ensuite, la possibilité d’avoir pour les seniors une activité dégressive, activité si possible d’utilité sociale… Pour eux, l’activité professionnelle, sociale ou autre, ne se terminerait heureusement pas entre 50 et 62 ans !

Il s’agit d’une transition de vie délicate qu’il faut accompagner !

          Cette transition désormais incontournable est de plus fréquente, dans la Cité comme dans les entreprises. Elle concerne et concernera tous les âges : des études à la vie active, du « mitan » de la vie, du passage d’une activité professionnelle à une autre, puis d’une activité intense à une activité dégressive… répondant aux problématiques existentielles, personnelles, familiales, citoyennes et professionnelles qui modifient continuellement nos existences individuelles… Transitions dans lesquelles nous devrons respecter le mode de vie et de choix de chacun, sans uniformiser, sans compartimenter, ni enfermer.
Bien traitée,  cette transition peut être porteuse de potentiels de développement importants, bouleverser les conditions de la vie en commun, provoquer un changement de mœurs et créer un nouvel état d’esprit, fait d’ouverture, d’enthousiasme donc d’espoir… à une époque où nous risquons d’être broyés par la réforme de la vie sociale, … où les échanges et les évolutions technologiques s’accélèrent… où le nombre des possibles accroît les incertitudes quand au futur. Ce qui revient à dire « en creux » que chacun de nous pourra, un jour ou l’autre être désorienté, voire en situation d’exclusion.
C’est ainsi que seraient facilitées les transitions de vie. Les seniors pourraient réorienter leur carrière, organiser leur activité dégressive… en lui donnant une vocation sociale.

Vient la question : comment organiser des activités dégressives ?

            Nous savons bien que l’espérance de vie de chacun est différente, comme les appétences et les envies. Nous ne vieillirons pas tous de la même façon. Alors, je pose une question qui risque de choquer certains : la vieillesse n’est-elle pas une forme d’handicap qui s’installe progressivement ?
Si, à première vue ce cette assertion peut faire polémique, remarquons que malheureusement, les handicaps sensoriels, comme différentes maladies handicapantes, ne touchent pas que les plus vieux…. Cela pour dire que les problématiques se rapprochent.

            Ma proposition consisterait à attribuer à chacun-e, selon son état physique ou psychique, une pension proportionnelle aux éventuels handicaps… de vie ou de vieillesse ! Cette pension, partielle ou totale, définitive ou temporaire, serait déclenchée par les médecins du travail, juges de paix en la matière, (dont hélas on diminue actuellement  le nombre !)
Combien de personnes entre 50 et 62 ans, dont le taux d’activité fait débat, sont-elles en assez bonne santé pour continuer un travail intensif, quelquefois très physique ?

            Cette mesure pourrait s’organiser lors de bilans de santé périodiques qui permettraient aussi une prévention accrue et éviteraient la dégradation cachée de la santé de certains seniors…Une fois les capacités physiques validées, il faudrait, lors des transitions de vie,  considérer les envies des personnes d’aller vers une autre phase de vie, vers d’autres perspectives de plaisir, de défis qui donneront un sens à plus de 20 à 30 années de « bonne vie », non prévue initialement, mais qui permettraient aussi aux seniors d’apporter leur valeur ajoutée à l’entreprise, leur expérience à la société…
Après 62 ans, l’activité pourrait, selon les cas, être dégressive sous la forme de volontariat et dans le cadre d’un revenu de citoyen contributif, cumulable avec la retraite aujourd’hui précarisée. Ce revenu serait alloué pour des activités sociales, environnementales, culturelles dont notre société a tellement besoin…

            Chacun pourrait ainsi construire son parcours de vie, selon ses capacités et ses envies, entre la fin de l’activité professionnelle et la survenue de la dépendance. Actifs, en bonne santé, les « vieux » coûteraient moins chers en soins médicaux et nous passerions progressivement d’un système curatif à un système préventif. Et peut-être, changerions-nous notre regard sur la vieillesse comme sur le handicap ! Ce qui n’est pas rien !

            Et puis enfin, comment ignorer que le temps de vie « génétique » est, aujourd’hui, situé vers 138 ans ? On nous annonce toujours davantage de centenaires. Va-t-on reporter indéfiniment l’âge officiel de la retraite, en laissant de plus en plus de personnes en exclusion, pire en difficulté économique ?
Peut-être pourrions-nous de cette manière éviter de définir l’âge de la retraite par décret, ce qui est toujours discutable d’autant plus que cela se fait généralement sous la pression de considérations financières qui priment sur toutes les autres.

            L’organisation d’une activité dégressive, voilà des années que je porte cette idée en moi. Vous semble-t-elle crédible ? Réfléchissons ensemble !

 

Oncle Jef pour le Clairon de l’Atax le 12/09/2018

Onclejef11@gmail.com

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