Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

Pierre Franck Chevet président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) est sur le départ après 6 années à la tête de cette institution. Haut fonctionnaire, il dispose d’une longue expérience et de connaissances étendues en matière d’énergie de climat et de l’ensemble de la filière nucléaire acquise au cours de sa carrière. Etre président de l’ASN, autorité indépendante chargée de veiller à la sûreté des installations nucléaires, n‘est pas un poste facile car la nature de ses misions exposent cette institution à de multiples pressions souvent divergentes ou contradictoires émanant du public ou d’associations, d’entreprises du nucléaire ou des gouvernements successifs. Il est donc plus qu’intéressant de connaître l’avis qu’il porte sur la filière nucléaire dans tous ses aspects.

Le départ du président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire :
une occasion de faire le point…

Inspection ASN (photo FR3/France Info)

L’avis de P.F.Chevet sur la situation du nucléaire français (1)

Il reconnait une perte de savoir faire de la part des opérateurs historiques de la filière nucléaire. Celle-ci serait due à l’absence de construction de centrales nucléaires en France (2) depuis plus d’une vingtaine d’années et du manque de transmission des savoir-faire consécutif aux départs en retraite des personnels compétents. C’est ce manque de savoir faire qui serait pour partie à l’origine des problèmes rencontrés lors de la construction des EPR de Flamanville et d’Olkiluoto.
A cela s’ajoute aussi un déficit  de moyens (ndlr : notamment financiers en raison de la situation précaire d’EDF) qui risque selon P.F. Chevet de poser problème lorsqu’EDF se lancera dans le « grand carénage » pour prolonger,  au-delà des 40 ans prévus, la vie de ses centrales (P.F.Chevet :« les industriels sont confrontés à plus d’enjeux majeurs avec moins de moyens et de capacités techniques »).

Il pointe aussi l’insoutenable légèreté des opérateurs majeurs que sont EDF et Framatome (ex AREVA) dans la surveillance et le contrôle de la qualité des pièces destinées aux réacteurs en fonctionnement mais aussi à l’EPR en construction (Pm. : générateurs de vapeur, soudures des circuits vapeur, défauts couvercle et cuve de l’EPR, etc.). Non seulement certains dossiers techniques ont été falsifiés, mais certaines informations n’ont pu être mises au jour que grâce aux demandes insistantes de l’ASN ! C’est ainsi qu’il a fallu revoir les dossiers de fabrication d’équipements depuis les années 1970 !

Il y a pour P.F.Chevet un devoir d’inventaire à faire avant de penser à l’avenir de la filière nucléaire.

En ce qui concerne l’enfouissement des déchets hautement radioactifs et à vie longue à Bure, il considère que c’est un pis-aller à condition que l’enfouissement soit réversible et en attendant qu’une meilleure solution soit trouvée par les chercheurs…
En matière de sécurité, c’est-à-dire de gestion du risque terroriste et plus généralement des actes de malveillance, l’ASN n’est actuellement pas en charge de cette mission. P.F. Chevet pense qu’à l’instar de ce qui se fait dans de nombreux pays, cette compétence devrait être confiée à l’ASN puisque les mesures de protection et la gestion des conséquences d’un acte malveillant relèvent des mêmes dispositifs…

L’incessant rapport de force entre EDF et l’Autorité de Sûreté Nucléaire

On pourrait penser que, dans un domaine aussi sensible que le nucléaire, EDF, propriétaire des centrales nucléaires françaises, fasse de la sécurité de ses installations une priorité absolue et du principe de précaution un dogme indépassable quand à la qualité des équipements et des procédures. Cela ne semble pas être le cas, comme en témoigne la tension quasi-permanente qui caractérise leurs relations.
Les « divergences d’appréciation » sont nombreuses sur l’ensemble du parc nucléaire français, mais le chantier de l’EPR de Flamanville y est particulièrement bien représenté !

Ce sont actuellement les soudures sur le circuit de refroidissement secondaire qui font problème.

Centrale à refroidissement par eau fluviale ou de mer (schéma IRSN)

Les faits :

Début 2018, EDF découvre des « écarts de qualité » pour les soudures des tuyauteries du circuit de refroidissement secondaire. De l’avis conjoint de l’ASN et d’EDF, 33 soudures seraient en cause sur les 148 soudures inspectées. A ces soudures qui seront refaites s’ajoutent ensuite 20 autres soudures jugées non défectueuses par EDF mais qui, de l’avis de l’ASN, devront être aussi refaites ainsi que 10 autres soudures qui devront faire l’objet d’un expertise plus poussée afin de démontrer qu’elles ne constituent pas un risque de rupture. Ces soudures ont été mal exécutées par des entreprises sous-traitantes qui n’ont ni respecté les normes définies dans les cahiers de charges établis par EDF, ni même la réglementation relative aux équipements nucléaires sous pression !

Mais ces travaux de remise à niveau ont des conséquences sur la mise en service de l’EPR, puisque la mise en service serait, selon EDF, décalée d’un an, dans l’hypothèse où ces réparations concerneraient les 33 (+ 10 ?) soudures sélectionnées. Sachant qu’il faut environ 8 à 10 semaines pour reprendre une soudure, le délai supplémentaire d’un an qui reporte le chargement du combustible à fin 2019 sera-t-il suffisant ?

EDF une entreprise publique qui privilégie le « business » avant la sûreté ?

Compte tenu des enjeux économiques et commerciaux d’EDF, il n’est donc pas étonnant que l’électricien public ait contesté le nombre de soudures à reprendre, tel que défini par l’ASN.  Ainsi EDF souhaite ne pas reprendre certaines soudures qu’elle juge suffisamment solides, notamment 8 soudures traversant l’enceinte de confinement !
En réponse à cette tentative d’évitement, l’ASN a adressé à EDF le 2 octobre dernier un courrier rendu public (3) dans lequel elle signifie fermement mais diplomatiquement sa position. Considérant le souhait d’EDF de maintenir certaines soudures en l’état, l’ASN réplique que « cette option nécessite la réalisation d’un programme conséquent d’essais visant à mieux caractériser les propriétés mécaniques des soudures ». Il n’est donc pas question de déclarer opérationnelles les soudures incriminées avant d’avoir démontré leur fiabilité par des essais appropriés. Mieux encore, l’ASN semble convaincue de la défectuosité de ces soudures au point de demander à EDF de réunir dès à présent les moyens nécessaires à leur réfection, sans attendre le résultat de ces essais, afin de ne pas perdre trop de temps.  En tout état de cause, les résultats de ces essais seront soumis à l’avis du groupe permanent d’experts de l’ASN pour les équipements sous pression nucléaire.

Pour bien enfoncer le clou, l’ASN rappelle que ces défauts « traduisent une défaillance de la surveillance réalisée par EDF sur certaines activités du chantier » et demande à EDF d’étendre son contrôle «…à un périmètre plus large d’équipements et de sous-traitants » relatifs à la construction du réacteur EPR. Enfin, considérant que les premières anomalies ont été découvertes par EDF en 2015, l’ASN estime que la gestion de ce problème par l’électricien a été défaillante et lui demande en conséquence :

  • d’effectuer un audit du fonctionnement de ses services et de ceux de ses fournisseurs,
  • d’expliquer le délai de 2 ans entre la découverte du problème en 2015 et l’information de l’ASN début 2017.

En conclusion

Les relations entre EDF, entreprise publique, et son autorité de contrôle l’ASN, posent de nombreuses questions. Elles confirment tout d’abord les difficultés techniques de l’électricien nucléaire, qui semble avoir du mal à retrouver le niveau de compétence et de savoir faire indispensables à la maîtrise d’une industrie aussi dangereuse. On ne peut que s’inquiéter, lorsque l’on découvre le manque de rigueur des procédures de contrôle des sous-traitants dans l’exécution des marchés passés pour la fourniture d’équipements. Mais le plus stupéfiant, c’est la dissimulation et la légèreté dont fait preuve EDF, entreprise publique, vis-à-vis de son autorité de contrôle l’ASN.

EDF serait-elle une entreprise si démesurée que nous serions condamnés à subir sans fin ses dérives technologiques et financières, ses choix stratégiques inopportuns, sous peine d’une catastrophe aux conséquences incommensurables ?

Curly Mac Toole et Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 15/10/2018

 

(1) D’après un entretien publié dans  le « Monde » du 12/10/2018

(2) Les 58 réacteurs nucléaires français ont été mis en service dans les années 1970 / 1980 et 1980 / 1990

(3) Courrier de l’ASN à EDF du 2 octobre 2018 (téléchargement)

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1 commentaire

Jean-Pierre Vialle

Autre problème à prendre en compte
1-la croissance mondiale des besoins en électricité, sur la base de nos besoins actuels, pondérée bien sûr par la mise au point de 1–smartphones, télés, habitations moins consommatrices d’électricité,
2- la puissance nécessaire pour alimenter les batteries des voitures électriques remplaçant nos diesels,
Est-ce que nos têtes pensantes qui nous orientent vers cette voiture électrique (Polluante aussi à construire et à détruire) ont calculé la quantité d’électricité que chaque pays devra fournir pour répondre à tous ces besoins, dans 10 ans, 20 ans, 30 ans….
Est-ce que et comment cette puissance pourra-t-elle être fournie ?
Solaire oui, mais à quel coût, combien de m² de panneaux solaires..ou nucléaire; mais alors quid des déchets, des centrales à créer ???
Bizarre, personne n’en parle.
J’aimerais trouver cette réponse? Help, qui peut m’informer ?

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