Un livre de Philippe Lançon

« Le lambeau » 

Philippe Lançon  ; Editions Gallimard – 2018 – 510 pages

« ….ce matin-là comme les autres, l’humour, l’apostrophe et une forme théâtrale d’indignation étaient les juges et les éclaireurs, les bons et les mauvais génies, dans une tradition bien française qui valait ce qu’elle valait, mais dont la suite allait montrer que l’essentiel du monde lui était étranger. » (P. 51)

Ce matin du 7 janvier 2015, la conférence de rédaction de Charlie était bien avancée, tout le monde rigolait…des bruits de pétards pas assourdissants, et Philippe Lançon reprend conscience, couché par terre. Silence….Il voit des bouts de salle, « le crâne éclaté de Bernard Maris » à ses côtés, une secrétaire arrive affolée.Dans la bouche de Philippe des dents se promènent.

 Il ne peut parler et est incapable de bouger, et n’a pas encore de douleurs. Ses seules préoccupations : Que sont devenus les autres, ou est son téléphone, son vélo ?

Dans un état semi-conscient il écrit : « Étais-je, à cet instant, un survivant ? Un revenant ? Où étaient la mort, la vie ? Que restait-il de moi ? Je ne pensais pas ces questions de l’extérieur, comme des sujets de dissertation. Je les vivais. Elles étaient là, par terre, autour de moi et en moi, concrètes comme un éclat de bois ou un trou dans le parquet, vagues comme un mal non identifié, elles me saturaient et je ne savais qu’en faire. Je ne le sais toujours pas… « 

Philippe Lançon, journaliste littéraire à Libération et chroniqueur à Charlie Hebdo, est très grièvement blessé à la mâchoire, à la main, au bras. Il n’a aucune information quant à l’état de ses camarades. On lui le cachera longtemps. Il est évacué vers l’hôpital.
Hasard de la vie : il devait rencontrer Michel Houellebecq ce 7 janvier, afin de rédiger un papier sur « Soumission », devant sortir ce jour-là.

« Le Lambeau » livre témoignage sur ce long parcours de reconstruction du corps et de l’âme aurait pu être pénible s’il n’avait eu pour seule ambition de témoigner, si’il n’avait été qu’un énième document sur le terrorisme. Il n’en est rien. C’est avant tout une oeuvre littéraire sur l’âme humaine. C’est ce qui fait sa force et son intérêt.

En août 2017 Philippe Lançon avait subi 17 opérations afin de reconstruire sa mâchoire,  son visage, 17 opérations pratiquées par Chloé, la chirurgienne devenue une amie, qui utilisera ce lambeau de joue et son péroné pour reconstruire un visage..des opérations dont il nous parle peu, ce n’est pas son propos. Il souhaite avant tout nous parler de lui, de sa vie, de la lente mutation que cette épreuve entraînera, de cette souffrance qui a permis de créer un autre homme, et surtout de tout ce qui lui a donné la force de la surmonter, l’amitié, ou plutôt les amitiés, Bach, la musique, la littérature, Proust, Kafka qu’il relira…. C’est souvent que Chloé et lui en parleront ensemble quand il pourra s’exprimer. 

Tout son corps est souffrance. Immobilisé par les tuyaux, incapable de parler, nourri par une sonde, ne pouvant s’exprimer plus tard que par quelques mots écrits sur une ardoise, il ne peut que penser, que rêver, à son enfance, à son passé. Difficile dans ces conditions de communiquer avec son amie américaine Gabriela.

Lente reconstruction d’un homme qui n’a pas le mot haine dans son vocabulaire…les frères Kouachi ne sont que deux pauvres types dont il nous parle très peu… Il a rencontré des personnes qu’il n’aurait jamais croisées dans sa vie, des infirmières, d’humbles aides-soignantes, les policiers qui le gardaient et qui plus tard l’ont accompagné quelques heures dans ses sorties en ville, au musée, au spectacle… Un livre aussi pour rendre hommage à ces soignants, à ces policiers qui ont été à ses côtés, dont la force a été déterminante pour son combat. Mieux vaut mettre en avant l’admiration pour ces femmes et ces hommes, et traiter par l’ignorance et le mépris les assassins. Tous n’auraient pas eu cette force d’âme !
Ces personnes qui l’on entouré sont devenues importantes pour lui, essentielles à sa vie. On reste sans voix face au travail, à la ténacité et à l’abnégation de ces chirurgiens, de ces soignants. Leur détermination fut essentielle pour aider le patient à se battre.

Alors il nous propose ce livre magistral, qu’il me faudra relire, pour en découvrir d’autres aspects. Un livre qui lui a permis de construire un nouveau Philippe Lançon : « écrire est la meilleure manière de sortir de soi-même, quand bien même ne parlerait-on de rien d’autre ».

Gros coup de cœur !

Jean Pierre Vialle pour le Clairon de l’Atax  le 1/10/2018

 

 

 

 

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1 commentaire

Catherine BURGER

En effet, C’est un livre essentiel, à mettre entre les mains de tous les « ronchons », sceptiques, pessimistes, désespérés.
Et de plus, les qualités littéraires de cet ouvrage sont évidentes. Aurait dû figurer sur la liste des prix littéraires de cette fin d’année, oubli bizarre

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