Automne 2018, une saison où même les gilets jaunissent

Réflexion en forme de lettre ouverte et poème (quelle prétention...), autour de la mobilisation des "gilets jaunes", qui a vu le jour en réaction à une augmentation récente du prix du carburant.

Avertissement

Ce billet ne s’adresse pas à tous les « gilets jaunes », mais uniquement à ceux qui ne se lèvent pour manifester que lorsque leur intérêt personnel est en jeu et qui, le reste du temps, considèrent avec mépris les manifestations et autres mouvements de solidarité. J’ai entendu certains gilets jaunes affirmer, au micro de Guillaume Meurice sur France Inter, qu’ils étaient tous solidaires sauf avec les employés de la SNCF (« des privilégiés ») ou les enseignants (« des gens qui travaillent 18h par semaine et ont 4 mois de congés dans l’année »). C’est tout dire de certaines conceptions de la solidarité.

Certains se reconnaîtront,
Ou pas.


 

Chers Gilles et John (on me dit que Gilles est jaune, ce qui ne laisse pas de m’étonner),

Pour cette époustouflante mobilisation, je n’aurai qu’un seul mot: BRAVO !!

Bravo pour les quelque 230 000 gilets jaunes rassemblés sur pas moins de 2 000 points routiers pour la seule journée du samedi 17 novembre 2018. Déjà, c’est près du double de chacune des marches pour le climat de septembre et octobre derniers. Mais vous avez fait encore plus fort : plus de 40 000 personnes le lendemain (un dimanche !!!), alors que rien n’était annoncé et, toujours plus fort, encore 20 000 le lundi 19 novembre.

C’est sûr, le gouvernement a de quoi s’inquiéter.

Ceux que certains se plaisent à nommer des « baba cool », qui ont le désir de faire bouger les choses en marchant pour le climat, doivent en être verts de jalousie. Remarquez, le vert, c’est un peu leur couleur, non ? Cela ne devrait donc pas trop les dépayser.

Tout de même, je ne vous ai pas trop entendus sur la question de l’utilisation de cette augmentation fiscale sur les carburants. Officiellement dédiée à la transition écologique, elle devrait rapporter quelque 4 milliards d’euros par an, mais certaines mauvaises langues prétendent déjà que seul un quart sera consacré à cet objectif. Mais peut-être la question ne vous intéresse-t-elle tout simplement pas. A ce sujet, la chroniqueuse de France Inter, Charline Vanhoenacker rappelait: « Hier, le JDD a versé de l’essence sur le feu avec ce sondage : « Pour 62% des français le pouvoir d’achat est plus important que la transition écologique »… C’est sûr que quand t’es déjà pas sûr de survivre à la fin du mois, tu t’en fous un peu de la fin du monde » et concluait ainsi sa chronique : « La grande leçon des gilets jaunes : désormais, diviser les français sur un sujet n’est plus le privilège des politiques : ils y arrivent très bien tout seuls ! Si [avec çà] Macron n’arrive pas à régner, moi je n’y comprends plus rien ».

Je me demande aussi ce qu’il adviendra de votre mouvement si, par extraordinaire, le gouvernement arrivait à vous faire miroiter une carotte suffisamment alléchante pour diminuer vos ardeurs revendicatrices. Car enfin, ce n’est pas pour autant que la pauvreté des plus démunis, toujours plus nombreux, s’arrêterait tout d’un coup. Mais seriez-vous encore là, avec vos gilets jaunes, pour les défendre et faire entendre, non plus votre voix, mais leur voix, au risque d’une part de votre confort ?

Quand un mouvement de protestation n’est pas structuré autour d’une revendication identique pour tous, le risque est évidemment celui de la division à très court terme. Division parce que le pouvoir aura annoncé une mesure tellement séduisante qu’elle provoquera la débandade dans les rangs du mouvement. Mais aussi division parce que, au moment de décider de la poursuite du mouvement, les critères de choix seront tellement divergents qu’aucun accord ne sera possible, ce qui provoquera, au mieux, l’arrêt définitif du mouvement, au pire, des débordements aussi violents qu’inacceptables comme ceux, déjà constatés, d’agression de journalistes, d’agression et de dénonciation de migrants, d’insultes homophobes ou racistes, etc.

C’est ce qui arrive chaque fois que les intérêts particuliers s’en mêlent, quand certains accordent plus d’importance à leur intérêt propre qu’à celui de l’ensemble. Et n’en doutez pas, le pouvoir n’attend que cela de votre mouvement. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le ministre Castaner s’est précipité dans les media pour dénoncer « des revendications qui partent dans tous les sens« . Trop content, le ministre, sous ses allures de responsable soucieux : voilà qui va donner une mauvaise image du mouvement.

Faire bloc autour de revendications précises et partagées par tous, c’est un apprentissage long et difficile. Et cet apprentissage commence par le renoncement à défendre son intérêt personnel pour le fondre dans l’intérêt supérieur du groupe. Exactement comme le vote. Pas facile, mais quand on parle de démocratie, c’est exactement de cela que l’on parle, et pas d’autre chose.

Y êtes-vous seulement prêts ?

Je me pose bien des questions sur les motivations profondes de votre mouvement mais, afin de ne pas trop alourdir cette lettre par des argumentations détaillés, citations diverses et autres tableaux de chiffres, vous en trouverez l’essence (oui, je sais…) dans le poème ci-après, que je me suis permis de composer à votre intention.

En espérant vous trouver à nos côtés lors d’autres manifestations, que ce soit en faveur de l’environnement, dont la dégradation détruit faune et flore à une vitesse jamais observée auparavant, pour une répartition plus équitable des richesses, ou pour tout autre sujet touchant à l’intérêt général. Intérêt général ? Mais oui, vous savez bien, celui qui dépasse les limites, souvent étroites à plus d’un titre, de notre compte en banque personnel.

Bien à vous,

 

Je n’ai rien dit

Quand ils ont promis de baisser les impôts et de ne pas créer de taxes supplémentaires,
Je n’ai rien dit,
J’étais tellement content.

Quand ils ont cassé le code du travail,
Je n’ai rien dit,
J’avais la sécurité de l’emploi.

Quand ils ont rogné les APL de 5 €,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas un assisté.

Quand ils ont supprimé l’ISF,
Je n’ai rien dit,
J’avais des titres en bourse.

Quand ils ont maltraité les migrants,
Je n’ai rien dit,
J’étais d’ici.

Quand ils ont sacrifié l’hôpital public,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais jamais malade.

Quand ils ont maintenu l’autorisation du glyphosate,
Je n’ai rien dit,
J’étais agriculteur, vous comprenez ?

Et puis, ils ont augmenté le prix du carburant,
Et là, il n’y avait personne pour payer à ma place.

Ce texte est une (très) libre adaptation d’un poème célèbre, dont on trouvera ci-dessous le texte et le contexte.

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax (non, pas la taxe…), le 19 novembre 2018

 

Voici le texte original du poème « Je n’ai rien dit« , écrit après la fin de la seconde guerre mondiale.

Quand les nazis sont venus chercher les communistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes,
Je n’ai rien dit,
Je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher,
Il ne restait plus personne pour protester.

L’auteur de ce texte, le pasteur allemand Martin Niemöller, était le président des églises protestantes de Hesse-Wassau.
Initialement partisan de l’arrivée de Hitler au pouvoir, il est ensuite devenu résistant.
Il a été déporté à Dachau entre 1938 et 1945.

Voir ici la page Wikipedia consacrée à ce texte.

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6 commentaires

Burger Catherine

Tres bonne analyse et très bien egalement le poème allemand revu et corrigé mais je reste assez pessimiste car dans cet énorme mouvement de protestation et contestation la mort annoncée de notre planète est bien peu évoquée

Quel plaisir de voir un brin de poésie se proposer à la place de cette overdose de jaune! Bravo Jean!
Je pense que l’inspiration de ton texte tirée du poème du pasteur allemand n’est pas due au hasard !
En effet, à voir les débordements et les récupérations engendrés par cette marée jaune hétéroclite,
on se demande si tout cela ne profite pas à l’extrême droite !
Et je me demande également combien de gilets jaunes sont prêts à modifier leur façon de consomer
et retourner leurs gilets du côté vert!

Administrateur du Clairon

Merci de tes commentaires, Thierry.
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Hubert Reys

Oui mais je me demande si, en ce moment, erreur après erreur les cibles ne grossissent pas un peu comme des baudruches, jusqu’au point où elles deviennent si grosses que même un flèche maladroite puisse les atteindre et les dégonfler…

Vraiment, j’ai aimé cette analyse de notre époque et de comportements qui n’ont pas l’excuse d’être toujours inconscients.

Un écologiste qui approuve à 100 % ce texte et en veut fortement à Macron d’avoir mis sur le dos de l’écologie l’augmentation des taxes. Après les cadeaux à ceux qui n’en avaient pas besoin, on s’en prend à ceux qui n’ont pas le choix de l’altermobilité.
La transition écologique est une démarche vitale pour tous les humains. certes peut-être pas pour nous à court terme mais pour les 10 à 20 ans qui viennent, OUI !
Elle implique, en même temps que des politiques publiques incitatives, la modification des comportements. Cela ne peut se faire qu’avec les gens et non contre eux.
je tiens à remercier et féliciter les gilets jaunes rencontrés sur les barrages qui m’ont assuré qu’ils ne voulaient pas brûler des pneus !

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