La Guerre des revenus du travail

E. Philippe & E. Macron (image France Inter)

Le Premier Ministre E. Philippe multiplie des déclarations sur le travail : « le travail doit payer … Donc il faut valoriser, mieux rémunérer le travail. Dès le 1er septembre 2019, les cotisations salariales sur les heures supplémentaires seront supprimées pour tous les salariés, dans le privé comme dans le public ».
Et voici que des benêts pensent que s’ils payeront moins de « charges », ils auront un peu plus de pouvoir d’achat. Ils n’ont pas compris que moins de cotisations sociales, c’est aussi moins de protection santé, moins de prestations sociales, moins de retraites, etc.
Le salaire net vous fait vivre le mois en cours. Le salaire brut vous fait vivre toute la vie !

Baisser les cotisations sociales consiste en fait à faire un cadeau au MEDEF… Moins de « charges » : voilà le graal !

            Et « en même temps », comme disent les « macroniens », les revenus du capital sont moins taxés et par conséquent plus importants. C’est ainsi que l’on voit le gouvernement renoncer à 4 milliards de rentrées fiscales après la transformation de l’impôt sur la fortune (ISF)… passer « un coup de rabot » sur l’imposition du capital, ce qui produit un manque à gagner d’au moins 1,5 milliard d’euros tandis que la suppression de l’ « exit-tax » induit un manque à gagner de près de 800 millions d’euros… Sans oublier 20 milliards de cadeaux sociaux annuels, maintenant passés dans la loi (CICE) et doublés cette année ! Sans oublier l’évasion fiscale que l’on évalue entre 80 à 100 milliards pas an.
Tout cet argent on le retrouve pour une bonne part dans la financiarisation. La France est le pays où les entreprises du CAC 40 en 2016 ont reversé 54 milliards d’euros de bénéfices, soit l’équivalent du service de la dette, soit sous forme de dividendes distribués aux actionnaires et autres fonds spéculatifs, alors qu’une très faible partie retourne à l’économie réelle.
Pour autant, le gouvernement proclame qu’il n’oublie pas les pauvres avec son plan pauvreté de 8 milliards sur 4 ans, soit 2 milliards par an, pour les 8,8 millions de personnes, soit 14% de la population qui vivent sous le seuil de pauvreté. « En même temps » la direction du budget prépare un plan de réduction des dépenses des aides sociales, intitulé « transformer les prestations sociales ». Plusieurs pistes d’économies sont proposées afin de réduire ces prestations sociales qui coûteraient un « pognon de dingue ».

Résumons. En un an, pour quelques riches une montagne d’euros estimée à 50 milliards et pour les nombreux pauvres 2 milliards !

Tout ceci illustre la guerre des revenus entre ceux du travail et du capital. Or notre Premier ministre néolibéral estime que c’est le capital qui développera le travail… À court d’argument, il en est réduit à des formules creuses sentant la manipulation, utilisant des éléments de langage tel que « Nous pouvons discuter de tout, nous n’aurons ni tabous ni présupposés ».

Discuter de tout ? Allons-y !

            De tout temps, la guerre des revenus a existé sous différentes formes.  Depuis l’Antiquité, en passant par l’esclavage, le servage, l’exploitation des ouvriers, c’est toujours la même question de fond qui traverse toute notre histoire : le partage des richesses produites. Ainsi, s’est créé un constant rapport de force où les plus faibles ont souvent subi, quelquefois ils se sont rebellés pour leur liberté et afin d’obtenir un partage des richesses plus équitable… Cela explique les nombreuses crises qui émaillent notre histoire sociale et politique et qui provoquent des révoltes, des guerres, quelquefois mondiales… Souvenons-nous que les deux dernières guerres mondiales ont été précédées de crises considérées comme systémiques.
À chaque fois, l’explication se trouve dans la suraccumulation du capital des uns face à la pauvreté, voire la misère, des autres. Ce que l’on peut aussi voir aujourd’hui dans la crise longue (mais est ce encore une crise ?), qui mêle d’énormes disponibilités du capital et de moins en moins de revenus pour le travail, le tout sur un fond de guerre économique qui s’étend au niveau mondial.
Dans cette guerre il faut que les revenus des employés, les salaires soient bas pour que les profits du capital soient élevés… Tout en permettant aux travailleurs de continuer à vivre à minima, de consommer ce qu’il faut pour faire tourner l’économie nationale pour avoir les moyens de continuer à travailler, de reproduire leur force de travail et leur permettre d’assurer l’accès de leur progéniture au marché du travail.
C’est ainsi que, depuis plus de trente ans, nous voyons les revenus du travail  baisser de 10 %, (12% d’après la Commission Européenne : qu’on ne peut pas qualifier de gauchistes !) pendant que les revenus du capital augmentaient d’autant. N’étant pas économistes, soyons bon joueurs. Prenons comme hypothèse une variation moyenne de 7% sur 30 années de PIB… celui-ci s’élève en 2017 à 2200 milliards, soit 154 milliards d’euros par an, sur 30 ans, soit 4620 milliards sur 30 ans. Ces sommes perdues diminuent d’autant les possibilités d’autofinancement sur un budget national que l’on dit « déséquilibré », justifiant des plans d’austérité successifs… qui malgré tout nous endettent pour le bonheur des banquiers et notre malheur : il faut savoir que le  service de la dette est égal au budget de l’Éducation nationale ! Ces chiffres demandent certes à être affinés mais ils démontrent que des « marges de manœuvre » existent pour une répartition plus équitable des richesses … il suffirait d’en avoir la volonté politique, ce qui n’est pas le cas !

Mais où vont ces richesses produites par le travail ?

         Ces « marges de manœuvres », en fait un surplus d’argent, ont été détournées dans la spéculation boursière, bourse dont nous vu en 2008 les excès qui ont failli nous mettre tous sur la paille… Sur le marché boursier secondaire se revendent des actions déjà existantes qui ne rapportent rien à l’entreprise, contrairement à l’émission de nouvelles actions. Ce qui gonfle la valeur moyenne des actions sans qu’aucun investissement réel ne soit fait, sans que rien de supplémentaire ne se soit produit, cela au moment où la production industrielle stagne. En fait, la bourse ne finance pas les entreprises… mais c’est l’entreprise, par l’intermédiaire de la spéculation, qui verse les « plus-values boursières » aux actionnaires… En attendant l’éclatement de prochaines bulles financières.

Depuis plus de trente ans on nous a rabâché « Et puis vous verrez à la longue que le marché vous garantira le bien-être ». J’évoquerai plutôt un marché de dupes qui a consisté à nous faire prendre des « réformes », en fait des « contre-réformes » néolibérales, présentées comme « nécessaires », auxquelles vous ne comprenez pas toujours que les salaires, les revenus des salariés sont en fait remis en question… Donc moins de pouvoir d’achat dans les économies qui se rétrécissent… Les profits ont alors de bonnes chances de chuter… Alors il faut aller ailleurs casser les salaires… Se mettre en concurrence avec les pays dits de la « périphérie » (Amérique du Sud pour les USA, Europe de l’est pour l’Allemagne, Afrique du nord pour la France, etc.)… Avec la globalisation, même plus besoin de faire venir ici la main d’œuvre, on peut les exploiter à domicile et à bas coût ! Pendant qu’ici s’est créée une armée de réserve que l’on appelle le chômage, un bon moyen pour faire pression sur les salaires de la main d’œuvre encore employée. Après avoir vidé les colonies des matières premières, de leur force de travail, nous rejetons brutalement des immigrés.

 Si cette politique néolibérale menée depuis plus de 30 ans peut sembler aberrante, il a bien fallu des complicités pour la faire passer !

  • Une clique « d’experts économiques néolibéraux » qui passent leur temps à nous rabâcher la théorie du « ruissellement » selon laquelle l’augmentation des richesses est profitable à tous. Selon le « théorème » de Schmidt, énoncé par le chancelier ouest-allemand Helmut Schmidt le 3 novembre 1974 : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ».
  • Des entreprises qui se disent étouffées avec toujours les mêmes litanies. Leur compétitivité serait entamée. Elles ne pourraient plus résister à la concurrence car le coût du travail serait trop élevé. Le Smic serait un frein à l’embauche. Il faut flexibiliser, délocaliser, restructurer… Alors on rabote les salaires directs et indirects, on aggrave les conditions de travail, on désigne les travailleurs à la vindicte publique en les suspectant d’être des freins à la sacro sainte croissance, on les traite de « gens de rien », inaptes au changement, voire on leur demande de prendre les ouvriers chinois en modèle.
  • Des « élites » et des hauts fonctionnaires. Une oligarchie complice à laquelle le capital laisse quelques prébendes pour mener la guerre des revenus, des salaires. Ils ramassent des « miettes » (des primes sur spéculations et transactions qui nous semblent faramineuses) alors que les capitalistes ramassent des bénéfices autrement plus considérables.

Tout est fait pour que les salariés ne comprennent rien à ce travail de sape qui consiste à détricoter le programme mis en place par le CNR (Conseil National de la Résistance)… dans ce moment de fin de guerre où les entreprises étaient momentanément soumises au politique… C’est ce programme, issu de la solidarité d’un peuple éprouvé, qui doit être maintenant mis à bas… Les accords  de Bretton Woods, la globalisation, la financiarisation, peuvent se résumer à faire la guerre contre les salaires et les revenus…

La situation devient intenable : des usines ferment, des territoires sont en déshérence, des services publics sont réduits voire supprimés… Les États sont endettés, les collectivités asphyxiées… les citoyens découragés… Notre société se fissure, s’atomise, mettant à mal les notions de cohésion sociale et de solidarité, sans que rien ne nous permette d’en voir la fin. Dans cette situation ce sont les grands patrons qui détiennent les clefs de la situation. Ils sont en capacité de faire sortir au moment venu leur joker de l’extrême droite.

Que répondre ?

            On pourrait évoquer les nombreux textes relatifs aux droits du travail proclamés dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1848 : « Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage » (Article 23). Ou encore le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels de 1966 (art. 6), Charte sociale européenne de 1961 (art. 1), de même que dans la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples de 1981 (art. 15), ou encore le préambule de la  Constitution de 1946, article 5 qui affirme : « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi » Droit repris dans la Constitution de 1958 qui fonde les bases de la Ve République. Tout cela est fort bien, mais insuffisant sans une volonté de combat politique.

Notre société est organisée autour du travail, lequel génère l’argent, donc la  question du travail est au centre des débats dans notre société.

Question hautement politique : souvenons-nous que dans les comptabilités d’entreprises, les revenus et salaires sont classés dans leurs comptes d’exploitation… Et pas au capital, où se trouve le pouvoir dans les entreprises.

Bizarrement, jamais dans l’histoire du capitalisme autant de personnes n’ont été associées au capital des entreprises (placements en bourse, assurances vie), mais sans en avoir le pouvoir de gestion… Et jamais le débat public sur le gouvernement des entreprises n’a été aussi soigneusement évité. Il me semblerait logique, particulièrement quand nous voyons les conséquences de la gestion des entreprises, surtout les grandes cotées en bourse, de pouvoir établir des règles qui permettraient aux actionnaires et aux salariés de participer à leur gestion et d’y exercer un pouvoir réel, alors que les choix stratégiques qui sont faits  déterminent l’avenir de millions de citoyens.
Or, dans un système qui veut redistribuer le moins possible, ces questions ne sont pas discutées ! Ne faudrait-il pas alors démocratiser les entreprises, socialiser les entreprises… et les collectivités ?

Déjà en Allemagne les salariés participent, minoritairement aux conseils d’administration, ce qui n’est pas encore suffisant pour réorienter les entreprises. Il faut aller plus loin. À terme, « socialiser » les entreprises, en prendre le pouvoir. Dire la façon dont nous voulons produire, comment et où. Dire qu’elle sera la répartition des revenus et salaires. Impossible ? C’est pourtant ce qui se passe dans l’entreprenariat social, les coopératives. (*1)(*2) C’est ce secteur, encore marginal, qui est à promouvoir. Et d’éviter lorsqu’une telle entreprise réussit qu’elle soit aspirée par la finance !

Pour cela il ne faut rien attendre du pouvoir politique actuel. Le chemin de sortie, c’est aux travailleurs, aux salariés de le prendre, de se donner les moyens de mener la guerre des salaires en prenant la part qui leur revient dans la propriété des moyens de production.
Les syndicats pourraient être déterminants dans cette affaire. Or, ils ont subi des attaques répétitives du patronat et nous constatons leur affaiblissement. Peut-être se sont-ils trompés de stratégie ? Les droits conquis l’ont été dans une forme d’indifférence, puisque par branches avec une minorité de syndicalistes impliqués. Pourquoi alors les travailleurs s’engageraient-ils ?
Il fut un temps où les questions de la propriété privée ou collective des moyens de production, de l’autogestion ou de la liberté d’entreprendre, des nationalisations ou des privatisations, étaient au cœur de la réflexion et de l’action des syndicats, et même du débat public. C’est ce combat qu’il faut raviver en s’appuyant sur les travailleurs de toutes les filières qui souhaitent démocratiser leurs entreprises et prendre le pouvoir pour orienter une autre construction économique.

Les syndicats mais aussi l’éducation populaire et politique, doivent être porteurs de transformation sociale, restaurer le sentiment d’être digne de prendre des responsabilités, aider les gens à sortir de ce sentiment d’incapacité construit par l’école, aider les salariés qui reprennent des entreprises et y exercent le pouvoir. Ainsi les citoyens seront à même de sortir des crises provoquées par le néolibéralisme.

Il s’agit aussi de socialiser les institutions publiques, par la participation d’une  majorité des citoyens dans les processus de décision, de reconquérir et changer toutes ces institutions qui ont été confisquées et désocialisées, au profit d’une oligarchie qui « pantoufle » entre les banques et l’administration… Dont le meilleur exemple est notre Président.

            Ne serait-ce pas là une bonne valorisation du travail bien qu’elle n’aille pas dans le sens rêvé par nos gouvernants actuels ?  

            Oncle JEF

            Onclejef11@gmail.com

Références :

Ces questions relatives à l’entreprenariat social et aux coopératives sont développées dans les articles suivants :
(*1) Chronique de l’oncle Jeff janvier 2017  : onc Jeff De à éco soc prox 29 mod def
(*2) Chronique de l’oncle Jeff février 2017 : Oncle Jef 28 def Se développer autrement

 

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