Le dernier trimestre 2018 un moment capital pour l’avenir de la filière nucléaire Française

Au cours du dernier trimestre 2018, plusieurs évènements vont peser sur l’évolution de la filière nucléaire française : le remplacement de P.F. Chevet à la tête de l’ASN par Bernard Doroszczuk, l’annonce, dans les tout prochains jours, de la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE), révisable tous les 5 ans, qui programme notamment l’évolution de la filière nucléaire et enfin le débat sur l’avenir d’EDF qui se précise.

Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

 

Bernard Doroszczuk, ingénieur du corps des mines

La présidence de l’ASN

L’ASN, autorité administrative indépendante, appelée aussi le « gendarme du nucléaire », a changé de président le 13 novembre dernier. Bernard Doroszczuk ingénieur du corps de mines,  remplace sur proposition du président Macron Pierre Franck Chevet ingénieur du corps de mines. Si les différentes entreprises du nucléaire constituent une affectation historique du corps des mines, qui est souvent comparé à une caste, il faut reconnaitre que le récent président de l’ASN a témoigné au cours de son mandat, non révocable et non renouvelable de 6 ans, de sa détermination constante et de son autonomie face aux multiples pressions exercées par les industriels du nucléaire et leurs lobbies où le corps de mines est bien représenté !

Dans la chronique consacrée au nucléaire de notre dernière édition Nucléaire chronique désastre 47 ,nous faisions état des exigences de l’ASN face aux industriels du nucléaire, il semble que le nouveau président Doroszczuk reprenne ces exigences à son compte.

Ainsi, comme son prédécesseur  il est résolu à demander des comptes sur les fraudes relatives à la qualité des pièces destinées aux réacteurs nucléaires, constatées dans l’usine du Creusot (Framatome / ex Areva) et il se déclare déterminé à  développer des mesures de prévention pour éviter qu’elles se reproduisent. Sur la question de la prolongation de la vie des centrales à 50 ans (elles étaient prévues pour durer 40ans), Bernard Doroszczuk confirme l’exigence de l’ASN de conditionner son feu vert pour une prolongation de 10 ans, à l’existence d’améliorations  du parc des réacteurs, afin  que  la sûreté de ces réacteurs ne soit plus seulement conforme aux normes d’origine mais prenne en compte les nouveaux standards  de sureté définis pour des réacteurs dit de « troisième génération » (*). Enfin il semble résolu stimuler la recherche de solutions concrètes sur la question du recyclage du combustible nucléaire et du stockage des déchets notamment, de ceux résultant de la démolition des centrales où la France a pris beaucoup de retard.

Vaste programme ! Enthousiasme de début de prise de poste ? L’avenir le dira…

 

Brennilis : centrale arrêtée en 1985 dont le démantèlement pourrait être achevé en 2032 selon EDF !
(photo MARIE-ADELAÏDE SCIGACZ / FRANCETV INFO)

Le nucléaire dans la Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE)

Aujourd’hui l’avenir du nucléaire français ne  peut se concevoir autrement qu’au sein d’une stratégie globale reliant l’efficacité énergétique à la question du climat. Il ne peut pas non plus se définir sans prendre en compte l’évolution des politiques énergétiques au plan mondial et plus particulièrement  celle de nos voisins européens. Mais le mauvais état technologique et financier de la filière nucléaire française inhibe fortement ses capacités d’évolution.
Selon un document obtenu par l’AFP et confirmé par le ministre de l’environnement, 3 scénarios auraient été à l’étude pour préparer la feuille de route de la filière nucléaire pour les 10 prochaines années (**)

  • Le premier scénario commandé par le ministère de l’environnement viserait à réduire la part du nucléaire à 50% du mix énergétique en 2035 (elle est actuellement de 75% -source RTE 2017-) tandis que la part du renouvelable monterait  à 40% dès 2030 (elle représente actuellement 18%). A part les 2 réacteurs de Fessenheim, aucun autre réacteur ne serait fermé d’ici 2023, (fin du mandat de Macron). De 2023 à 2028, 6 réacteurs supplémentaires seraient fermés et ces fermetures feraient l’objet d’indemnisations d’EDF. La fermeture de 6  réacteurs supplémentaires pourrait suivre d’ici 2035…Rien n’est prévu pour la construction de nouveaux réacteurs…
  • Le second scénario ne prévoit aucune fermeture de réacteurs jusqu’en 2028, hormis Fessenheim, ainsi que le demandait le PDG d’EDF. Puis de 2029 à 2035 12 autres réacteurs seraient fermés. L’effort en faveur des renouvelables serait ralenti et leur part à 40% du mix ne serait atteinte qu’en 2032. Dans ce scénario EDF ne toucherait aucune indemnité (sauf pour Fessenheim)
  • Le troisième scénario proposé par le ministère de l’économie ne propose aucune fermeture jusqu’en 2028 puis 9 fermetures entre 2019 et 2035. Dans ce scénario la part du nucléaire à 50% du mix ne serait atteinte qu’en 2040  et l’objectif de 40 % d’électricité renouvelable ne serait atteint qu’en 2034 ! De plus 4 EPR « nouvelle génération » seraient construits entre 2034 et 2041

Ces 3 scénarios ont un point commun : ils réduisent le nombre de réacteurs fermés d’ici 2035 par rapport aux 17 à 20 proposés par de  Cour des comptes, tandis que le développement des énergies renouvelables ENR est accéléré.

Or selon le dernier rapport publié par RTE  (https://www.rte-france.com/fr/article/bilan-previsionnel), la consommation d’électricité devrait stagner voire se réduire d’ici 2035. Il y a dans tous les cas de figure risque de surproduction électrique, donc de baisse du prix de l’électricité, donc risque de baisse des recettes pour EDF alors que les possibilités d’exportation se réduisent du fait d’un marché européen en repli.

EDF mal en point 

EDF a désespérément besoin d’argent. Malgré sa recapitalisation par l’Etat en 2017 de 4 milliards €,  sa dette s’élevait encore à plus de 40 milliards € en fin d’année. Les raisons en sont multiples : il y a d’abord l’effet « ciseau » produit par une électricité nucléaire de plus en plus chère tandis que les prix chutent sur le marché européen, il y a la concurrence des ENR de moins en moins chères, celle des centrales thermiques qui produisent à moindre coût et qui ne sont pas suffisamment pénalisées par le prix du CO². Tout cela au plus mauvais moment ! EDF fonce sans freins vers un mur où elle risque de s’écraser. Ses besoins d’investissements à court et moyen terme sont énormes : près de 150 milliards pour les 10 prochaines années. Il s’agit entre autres de financer la prolongation de vie de 40 à 50 ans de ses centrales nucléaires , mais aussi ses projets de développement dans les ENR, le stockage des combustibles et déchets, la modernisation des réseau, etc. Sur quelles recettes, sur quels investisseurs EDF peut-elle compter si la demande d’électricité stagne ou se réduit et si les prix baissent ?

Dans un tel contexte économique aucun des trois scénarios proposés pour la PPE ne semble résoudre le problème posé. Tout se passe comme si la situation financière d’EDF n’avait pas été prise en compte et que les décisions à prendre ne relevaient que de rapports de force politiques,  de jeux de lobbies, ou de la crispation d’une caste accrochée une filière obsolète.

Sombres perspectives pour les contribuables ?

EDF est une entreprise publique où l’Etat détient  83,2% des parts. Compte tenu de sa taille et de la nature de ses activités la question de la faillite d’EDF est impensable alors que la dégradation de sa situation financière risque encore de s’aggraver plus rapidement avec les reports de la fermeture des réacteurs et l’allongement de leur durée de vie. Qui financera une entreprise aussi endettée ? Qui investira 1 milliard € sur chaque réacteur dont on prolonge la durée de vie ? Certainement pas le marché ! Ce sera l’Etat, donc le contribuable…la réflexion est ouverte…

Le vieux coup de la privatisation des profits et de la socialisation des pertes ? Une dépêche de l’agence Reuters, parue en octobre dernier, indique qu’une réflexion serait en cours dans les milieux professionnels et gouvernementaux : « Emmanuel Macron a-t-il en tête un vaste projet pour les énergéticiens français ? La question alimente en tout cas les conversations de professionnels depuis plusieurs mois sur fond de réflexions sur l’architecture d’EDF et sur la stratégie d’Engie ». Selon la même source le projet consisterait à « nationaliser le parc des centrales d’EDF pour les mettre à l’abri des soubresauts du marché et de la concurrence, en créant en parallèle  une entité regroupant les actifs de production renouvelables, les réseaux et les services énergétiques ».

Le partage est clair : le non rentable, le gouffre à déficit serait supporté par l’impôt et le rentable serait vendu au privé !

Il s’agit pour les citoyens d’être vigilants, les choix faits pour la prochaine PPE donneront déjà des indications sur les intentions du président Macron.

Curly Mac Toole & Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/11/2018

 

 (*) Il s’agit des normes définies pour l’EPR en construction de Flamanville qui ne fonctionne toujours pas. Elles restent donc théoriques.
(**) Il est de tradition française de présenter aux décideurs 3 scénarios sur à peu près n’importe quelle question. L’habileté des bureaux d’étude consiste à présenter 2 scénarios qui contiennent des propositions inacceptables pour faire passer le 3ème. Il y a par exemple la solution idéale mais trop coûteuse, la solution aux techniques pas assez éprouvées, la solution politiquement injouable, etc.

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