Du néolibéralisme à l’ordolibéralisme

Un monde d’incompréhension semble s’être créé entre les « gilets jaunes », qui interpellent notre société et nos élites ou supposées telles, des gens réputés intelligents et avertis, qui ne comprennent pas… Essayons de réfléchir aux conséquences possibles de cette situation.

Alors que l’on évoque la « crise » depuis plus de 35 années, s’est créé un système unique, comparable à une « démocrature », qui accrédite l’idée qu’il n’y a pas d’autre issue en dehors d’une intensification des politiques d’austérité. Dès lors, tous les partis de gouvernement doivent s’inscrire dans cette vision et éventuellement s’affronter sur des points secondaires. Tout ceci sous la houlette des USA, avec le risque de sanctions des institutions privées (banques) ou publiques (Europe, FMI, OCDE).

C’est dans ce contexte que le socialisme mitterrandien est devenu social- démocrate, puis s’est mué en social-libéralisme, accompagnant ainsi un niveau d’obstination incroyable dans l’erreur de toutes les élites françaises… Lequel s’est cristallisé lors du référendum de 2005.

Comme le dit Emmanuel TODD, nous avons connu une alternance unique dans laquelle le système politique français s’est désintégré. Sarkozy a essayé de nous faire croire que la droite existait, tandis que les sociaux-libéraux nous ont amené Hollande qui a voulu nous faire croire que la gauche existait. Le PS, Parti de la Soumission, est allé au bout de ses trahisons en s’inscrivant dans le camp de l’oligarchie. Mécontent de Hollande, on vote Macron que les socialistes ont fait émerger. Ce dernier, comme Trump, a été élu grâce au soutien de la finance, des entreprises et des médias, mais aussi avec l’aide de socialistes pourris. En passant du social-libéralisme au néolibéralisme, Macron a appliqué plus violemment la même politique qui a échoué depuis 30 ans… Formé à l’ENA au début les années 2000, dans un contexte où Thatcher et Reagan étaient plus que jamais « à la mode », il  essaie aujourd’hui d’appliquer leur potion délétère : un homme neuf avec des idées vieilles !
Mais Macron a fait encore plus fort… Il a voulu faire l’union de la gauche et de la droite. Les masques sont tombés… La gauche social-libérale a rejoint la droite en réalisant la thèse du FN : l’UMPS !… La France n’a plus de système politique. Et cela va poser un problème… On risque de voir naître un panorama de cauchemar : le vide !

Et nous avons vu une Assemblée législative, composée de novices sans racines locales, recrutés sur CV, dont l’absence d’idées politiques est remarquable… Le groupe LREM constitue le groupe le plus élitiste de la V° République. Sans corpus idéologique,  souvent bien éduqués, ils se prennent pour autre chose que ce qu’ils sont et se pensent bons… Alors qu’ils ne sont que les représentants de la classe de dirigeants et d’oligarques qu’ils souhaiteraient bien intégrer.

Comment alors s’étonner qu’ils ne comprennent pas la révolte des « gilets jaunes » qui exprime le ras-le-bol des classes en souffrance, en difficulté budgétaire permanente  : « Je gagne moins de 1000 euros et j’ai deux enfants à charge. Je suis à découvert le 15 du mois », etc. Avec la faim (fin du mois) et les taxes (taxations du carburant), historiquement, les ingrédients de la révolte sont là… Créer de la précarité, c’est créer de la violence. Face à cela, on voit le pouvoir, en décalage constant, développer une stratégie du pourrissement et de la division, alliée avec la manipulation des images de violence et de destruction, que les médias passent et repassent à longueur de journée pour effrayer les gens et les conduire à souhaiter et accepter une politique répressive.

Au fond, on se rend compte aujourd’hui que Macron n’était qu’un moment d’hallucination collective des classes moyennes et supérieures qui se sont raconté des histoires : qu’un type jeune allait mettre la France en lévitation psychologique et la faire échapper à ce système politique qui n’existe plus et qu’une personnalité providentielle « digne » de la V° République pouvait les sauver ! Ce Président, que l’on on présente comme le plus puissant de tous les chefs d’État européens (par ex : il peut dissoudre l’Assemblée – cf. Article 16 -, il est élu au suffrage universel direct), en fait ne contrôle rien ou presque : ni l’euro, ni les règles budgétaires imposées par une Europe jusque là dominée par les Allemands… La mission de ce Président français, comme de ceux qui l’ont précédé, en est réduite aux basses besognes… Réduire les budgets sociaux, diminuer les moyens de l’État en avantageant les plus riches et en harcelant les plus pauvres.

Résultat : 9 millions de pauvres (sous le seuil de pauvreté ou de survie) en France, soit un européen sur 14 en difficulté ! Ces éléments auraient du alarmer le pouvoir ! Mais la seule ambition a été de prolonger le système néolibéral…
Comment alors s’étonner que Macron devienne impopulaire, comme tous les autres, voire plus rapidement… Au point que l’on peut déjà dire que le « macronisme » c’est fini ! De plus en plus de personnes ont compris les manipulations médiatiques, les soutiens financiers qui ont permis à Macron de devenir Président. Elles considèrent que les élections, même présidentielles, sont devenues une blague, une pièce de théâtre ! La société est atomisée, fragilisée dans une V° République, à bout de souffle ! Il n’y a plus de pilote sur le bateau France. On nous dit, comme pour conjurer le sort : « on est tous dans le même bateau », il faudrait trouver une solution.

Pour ma part, j’ai plutôt le sentiment d’être sur le Titanic. Les classes dites « supérieures » sont sur le pont du haut ; elles n’ont pas compris la situation, n’ont pas vu l’iceberg menaçant, et pensent que l’on doit battre des records (de production en l’occurrence), pendant que les classes dites « inférieures » sont dans la cale inférieure, inquiètes et mécontentes… Et l’orchestre (les médias de formatage) est sur le pont et joue afin de ne pas affoler les passagers pendant que le bateau, après s’être fracassé sur un iceberg, coule…

Aujourd’hui, TOUS les gens du peuple se sentent trahis, estiment que le jeu est truqué. Les classes moyennes se sentent exclues et pour une grande part n’y croient plus, n’y voient que menaces et risque de déclassement. Quant aux classes populaires, elles sont démoralisées parce qu’on les a convaincues qu’elles ne doivent s’en prendre qu’à elles-mêmes d’avoir échoué. Dans une colère rentrée, elles se réfugient dans l’abstention… Premier parti de France.

Pendant des années, l’oligarchie, en pratiquant le pantouflage, a colonisé l’État sans considération des conflits d’intérêts qu’elle provoquait. Elle a pris le pouvoir dans nombre de sociétés qui ont été  privatisées en favorisant des fonds d’investissements étrangers. Le pantouflage, c’est pour moi un abus du bien commun, un début de corruption entre haute fonction publique d’État et entreprises privées (banques et entreprises du CAC40) dont Macron est un exemple particulièrement significatif. Avec le pantouflage, il y a moins besoin de lobbies, à l’extérieur puisqu’ils sont aujourd’hui à l’intérieur du pouvoir politique pour orienter les décisions à l’Élysée, et au gouvernement… Décisions que les « députés-robots » de la majorité macroniste votent ensuite sans problème. Dans ces conditions, pourquoi discuter sur les textes ? Donc, il faut réduire le nombre de parlementaires ! Ils seraient inefficaces, et puis c’est tellement « populaire », disons populiste !

Pour garder le pouvoir dans un tel contexte, il faut diviser : criminaliser des militants, des lanceurs d’alerte, judiciariser des mouvements politiques. Les corps intermédiaires sont décrédibilisés, les groupes sociaux sont désorganisés, la société est atomisée.
Dans ce désastre, les macronistes, devenant des « moulins à prières », en sont réduit à une communication faite « d’éléments de langage »… Macron a la faculté de parler longtemps pour lui-même, sans prendre en considération les autres… Ce que l’on voit dans ses « dialogues de rues »… Il semble jouir d’humilier les plus humbles, ceux qui n’ont pas de formation ou de bagage intellectuel. C’est répétitif, c’est facile, et très violent. Ainsi le voici devenu le « Méprisant de la République » pour les citoyens en révolte !

Après le jaune, le rouge ou le brun ?

La crise des gilets jaunes a redistribué les cartes. Nul ne sait si Macron pourra tenir jusqu’aux prochaines élections présidentielles. On peut dire que le panorama politique est inquiétant. Pourtant, si les gilets jaunes souhaitent voir valider une partie de leurs revendications, ils devront passer par le politique !

À gauche, le PS, les deux tendances « irréconciliables » semblent avoir définitivement divorcé… Et ses électeurs qui ont voté Macron sont de plus en plus nombreux à penser qu’ils ont été « roulés dans la farine ». Pour retrouver une crédibilité, aujourd’hui, il leur faudrait recouvrer leur rôle historique d’élite responsable, rôle qu’ils ont oublié en devenant des « bobos ». Il leur faudrait retrouver l’écoute du peuple devenu le plus grand parti de France : celui des abstentionnistes. Là se trouve une majorité possible. Mais ce ne sera pas facile ! Si la gauche veut jouer un rôle, elle devra nécessairement s’unir, retrouver une certaine convergence des luttes, réunir les forces d’émancipation sociale, politique, économique et culturelle, mais surtout éviter la valse des egos. Sans cela rien ne sera possible à gauche et nous ne pourrons pas résister à l’ordo-libéralisme qui désormais nous menace.

La droite classique a été elle aussi atteinte. Elle essaye de se reconstituer en reprenant les thèmes du FN au point que certains n’hésitent pas à penser à une alliance.

L’extrême droite est constituée par assemblage très diversifié de gens qui ont vécu des régressions sociales depuis 1980. Elle est aujourd’hui rejointe par des ouvriers désespérés (1 ouvrier sur 6 vote FN) et  des employés déclassés ou méprisés par les pouvoirs en place depuis 35 ans.
Aujourd’hui, le vote FN se nourrit de la politique d’austérité européenne et de la trahison des élites dirigeantes… Beaucoup de gens n’ont pas compris que le FN est, en réalité, un parti défenseur du capital sur une ligne corporatiste. Particulièrement, il n’évoque jamais les paradis fiscaux, la financiarisation de l’économie. Il n’appelle pas à une réforme fiscale juste, au maintien des protections sociales, de la fonction publique, du droit du travail, ou encore à la construction d’une 6° République plus démocratique.
Son projet est de se rendre respectable, voire méconnaissable (en transformant le FN en Rassemblement National) avec des visions xénophobes, voire racistes : l’idée de régénérer la nation par l’élimination de ceux qui, à ses yeux, créeraient problème (migrants, musulmans). Le FN/RN a en germe les idées d’un mouvement néofasciste.

De la situation actuelle, il peut sortir n’importe quoi

On est au bout de quelque chose. Des formes politiques nouvelles risquent d’émerger. Nous sommes dans une situation idéale pour une expérience autoritaire.

Regardez en Europe de l’Est, aux USA, en Turquie, et ailleurs et vous y verrez la possibilité d’un avenir inquiétant. Tous se sont construits sur le rejet de la globalisation et la protection par la fermeture des frontières.
Ce qui se passe en Italie pourrait être pour la France le laboratoire d’un futur désastre. Cette comédie italienne regroupe la ligue et le mouvement cinq étoiles (M5S), lequel s’est constitué sur la ligne « ni droite ni gauche » (comme Macron et Le Pen !) et sur le rejet de toutes les instances intermédiaires de représentation (comme les syndicats) La coalition s’est constituée sur la base électorale de l’effondrement de la gauche et de la déception du berlusconisme… (comme en France !)

S’il se structurait, n’aurait-on pas en France le risque de voir le mouvement des « gilets jaunes » s’allier  avec le FN/RN et constituer un regroupement du type italien ? Lequel se caractériserait par un renfermement nationaliste avec une option capitaliste, communautariste et même cléricale, afin de calmer la peur que peut engendrer la situation. S’il faut désigner un bouc émissaire, ce sera, au choix, l’euro, l’Europe, l’étranger (migrants ou musulmans), les financiers.

Au fond, Macron et Salvini sont les deux faces d’une même médaille : ce sont des  néo-libéraux. L’un s’exprimera au travers d’un discours européiste et l’autre en faisant semblant de s’opposer à Bruxelles. Mais tous deux portent des réformes libérales avec l’idée de baisser les salaires directs et socialisés pour financer des taux de profit élevés. De plus, pour l’Europe cette politique serait, dans le fond, moins catastrophique qu’un gouvernement de gauche qui s’attaquerait aux fondamentaux néolibéraux de l’Europe

Politique fiction : tout est possible !

Que peut-il se passer ? Et comment ?

En cas de crise forte, les capitalistes lâcheront sans état d’âme la marionnette Macron. Le risque d’un coup d’État est réel.
Or l’État noyauté par une haute fonction publique « pantouflarde » reste fort. Et pour faire un coup d’État, il faut l’accord des forces de l’ordre, de l’armée qui votent à 50% FN. Si tel est le cas, Macron aura réalisé plus que l’hypothèse du FN : l’UMPS et l’ordolibéralisme permettront de faire l’union de la droite et du FN…
Historiquement, les capitalistes ont toujours préféré l’extrême droite, laquelle leur permettra de mieux continuer leur business. Souvenez-vous en 1933 : suite à la dette de l’Italie et les faillites bancaires allemandes des années 1920, Hitler et Mussolini ont été mis en place avec le soutien fort du grand capital allemand et italien.
Et l’extrême droite servira toujours sans problème les besoins du capitalisme, en promouvant un système plus autoritaire voire un ordre totalitaire, qui procèdera à l’élimination de toute contestation ou opposition. Si nécessaire avec l’aide de milices.

Ce sera alors le combat entre l’extrême droite promoteur de cet ordo-libéralisme soutenu par les capitalistes et les forces progressistes groupées dans un projet antilibéral donc antifasciste, prônant le retour aux valeurs fondamentales d’une République Démocratique, Sociale et Ecologique capable d’affronter les défis qui s’annoncent : une 6° République !

Mais tout ceci n’est encore heureusement  qu’un scénario de politique fiction !

            Oncle JEF

            Onclejef11@gmail.com

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