L’assistanat : un discours borgne pour malentendants

"Le boulot des 10 % les plus riches, c'est de faire croire aux 80 % de la classe moyenne que tous leurs malheurs sont la faute des 10 % les plus pauvres". Quand la dénonciation de ce qui sort du porte-monnaie permet de passer sous silence ce qui n'y rentre pas.

Qui n’a pas entendu parler des « assistés » ? Mais de qui parle-t-on quand on utilise ce terme ?

Vilipender les assistés: un amer plaisir, bien de chez nous

Que ce soit dans la bouche de trop nombreux politiques ou au comptoir du café du Commerce, les « assistés » sont des gens qui perçoivent des revenus octroyés par l’État, facilement dénoncés comme « ceux qui préfèrent toucher le RSA ou les allocations chômage, plutôt que de traverser la rue pour aller travailler« , ou bien « des immigrés qui ne sont venus en France pour profiter de notre modèle social si généreux« , vous savez bien, ceux que l’on accuse depuis quelques mois de faire du « benchmarking de prestations sociales » pour venir s’installer dans le pays le plus avantageux; ce sont aussi les fraudeurs, qui font de fausses déclarations pour percevoir plus de notre État décidément bien trop bonne poire.

Des profiteurs, en somme. En France cependant, tout le monde touche des prestations sociales, ne serait-ce que par l’Assurance Maladie. Le discours simplificateur va donc s’orienter vers les fraudeurs, réels ou supposés. Et, étonnamment, s’attaquer aux petits fraudeurs en oubliant les gros.

Certes, parmi ceux qui touchent les prestations sociales, il y aura toujours un petit nombre de profiteurs et de fraudeurs et il n’est pas scandaleux d’envisager d’en réduire le nombre, ne serait-ce que pour éviter de déséquilibrer le système.

Mais ce que l’on oublie souvent de dire, ou que l’on ne veut pas voir, c’est que la fraude à la prestation sociale (revenus versés par l’État aux particuliers) est très largement inférieure à la fraude à la cotisation sociale (contribution des entreprises et des particuliers au budget de l’État et des régimes sociaux).

Fraude aux prestations, fraude à la cotisation...

Dans un article publié en Juillet 2017, le site aide-sociale.fr rappelle que :

  • si la fraude au RSA représente 800 millions € par an, la fraude à l’impôt sur les sociétés représente 27 milliards € / an, soit près de 34 fois plus ; en outre, le RSA n’est pas perçu par tous ceux qui y ont droit, et cela représente pour l’État un gain de 5,4 milliards €/an, soit près de 7 fois plus que la perte due à la fraude au RSA,
  • si la fraude aux arrêts maladie (salariés indélicats) est estimée à 149 millions € / an, la fraude aux cotisations sociales (entreprises indélicates, principalement pour travailleurs non déclarés) coûte 14 milliards € / an, soit près de 95 fois plus. De plus, le « trou de la Sécu » est, dans le même temps, estimé à 12,5 milliards € (valeur cumulée et non annuelle). Ce « trou » serait donc plus que comblé en une seule année, si l’on pouvait mettre fin à la seule fraude aux cotisations et les années suivantes verraient un régime rapidement bénéficiaire, même en desserrant l’étau qui étrangle actuellement notre système de santé,
  • si la fraude aux prestations familiales est estimée à 119 millions € / an, la fraude à l’impôt sur le revenu, en revanche, est estimée à 17 milliards € / an, soit plus de 140 fois plus,
  • enfin, l’article rappelle que, contrairement à une idée reçue, la France ne verse pas plus d’aides sociales que ses voisins européens : elle se situe dans la moyenne de l’UE.

Tout ceci n’empêche nullement les discours simplificateurs de montrer du doigt les petits fraudeurs tout en laissant dans l’ombre les plus importants. Ce n’est peut-être pas si étonnant, si l’on considère que le fait de frauder le fisc est souvent considéré comme positif par les petits malins qui aiment à se croire plus forts que le fisc. Mais c’est aussi la marque profonde laissée par un discours politique qui se plaît à confondre ceux qui gagnent beaucoup avec ceux qui travaillent beaucoup et à opposer ceux à qui l’État prend toujours trop à ceux à qui l’État donne toujours trop. Discours pervers qui permet aux simplistes de toujours se placer dans le camp de la victime et de toujours désigner l’autre, le plus faible de préférence, celui auquel on ne voudra jamais ressembler, comme le responsable de tous nos maux.

Quand le président de tous les français dénonce tous les bénéficiaires des aides sociales

Mais la chasse aux « salauds de pauvres » ne s’arrête pas là. Avec l’épisode récent du « pognon de dingue », nous avons franchi un pas de plus dans l’ignominie autorisée, voire encouragée par nos élus.

Qui ne se rappelle la réplique aussi violente que vulgaire et mensongère de not’ président, Emmanuel Macron, dans une vidéo savamment fuitée, affirmant que « l’on dépense un pognon de dingue pour les pauvres et cela ne sert à rien parce qu’au bout du compte, ils sont toujours pauvres » ? Cette réaction de gosse de riche révèle une inquiétante inaptitude à comprendre qu’il faut faire régulièrement le ménage dans une maison, si l’on ne veut pas que la poussière s’y accumule : « je ne comprends pas. J’ai passé le balai il y a un mois et il y a encore de la poussière. On m’a vendu un balai inefficace, je vais le jeter« . Car on aura constaté, au passage, que ce discours cherche sans vergogne à faire passer des mesures de simple soulagement pour des actions visant à résorber une précarité toujours plus menaçante. Soulager n’est pas guérir et, avec cette confusion délibérée, on touche ici au cœur même de la manipulation des esprits sur ce sujet.

Heureusement, des media bien informés ont promptement réagi pour rappeler, graphiques à l’appui, que si notre taux de pauvreté avoisine les 22 % avant prestations sociales, il descend à 14 % en tenant compte desdites prestations. En fait, le pognon donné aux pauvres par l’État sert bien à quelque chose et n’est pas dépensé en pure perte.

Lentement, donc, le profil des assistés évolue ; des supposés fraudeurs, il s’élargit à tous les bénéficiaires, légaux ou non, des aides sociales et des minima sociaux.

Vous avez bien dit « Assistés » ? Eh bien parlons-en, justement…

Au fait, combien coûtent à l’État ces fameuses prestations ? Selon un article de l’économiste Jean Gadrey, elles se montent à environ 70 milliards € / an et, comme on l’a vu, contribuent significativement à réduire la pauvreté.

Mais si l’on regarde du côté des recettes de l’État, nous constatons que ce que l’on pourrait appeler « l’assistance aux riches », coûte au bas mot 150 milliards € au pays chaque année.

Un état qui assiste les riches...

Les principaux aspects de cette assistance sont :

  • la fraude et l’évasion fiscales : entre 60 et 80 milliards / an (mais certains pensent que cela pourrait se monter à 200 milliards),
  • les niches sociales et fiscales : CICE (20 à 40 milliards € / an), niches fiscales (en 2010, 200 niches, pour un montant annuel de 52 milliards €),
  • les réductions fiscales pour les plus fortunés et les entreprises (transformation de l’ISF en IFI, « Exit Tax » et « Flat Tax« ) : environ 7 milliards € annuels,
  • la baisse à venir de l’impôt sur le revenu des entreprises : 11 milliards € annuels à partir de 2022.

En France donc, les plus riches du pays coûtent un pognon autrement plus dingue que les plus pauvres et, en insinuant le contraire, Macron affiche non seulement une conception fantaisiste de l’économie, mais aussi un mépris évident pour ceux qui ne sont pas riches. Tout comme son prédécesseur qui, dit-on, les traitait volontiers de « sans dents ». Ce phénoménal manque à gagner non seulement enrichit les riches et seulement eux, mais appauvrit spectaculairement la collectivité. Au risque de nécroser durablement le tissu social et sa cohésion. Faut-il y voir la compréhension que not’ président a de l’efficacité ?

 

Qu’il s’agisse de fiscalité ou de prestations sociales, il y a un choix délibéré de ne montrer que l’argent qui sort, jamais celui qui ne rentre pas. De dénoncer ceux qui reçoivent de l’argent de l’État, jamais ceux qui refusent de contribuer, à leur juste niveau, à la dépense publique. Même chose pour le « trou » de la Sécurité Sociale : c’est toujours le peuple qui dépense trop en matière de santé, jamais les fraudeurs à la cotisation qui appauvrissent notre système social.

Discours pervers pour déchéance de solidarité

Les dépenses de l’État en matière sociale sont des dépenses de solidarité, car elles proviennent de la contribution de l’ensemble des citoyens qui respectent leurs obligations fiscales. Au contraire, ce que l’État ne perçoit pas résulte d’un refus manifeste de partager les richesses. Tout le contraire de la solidarité.

Que peut attendre une société de la part d’élus qui encouragent ouvertement le non consentement à l’impôt et dévaluent à ce point la solidarité ?

Mais aussi, que peut attendre une société de la part de nombreux citoyens qui, bien que vivant parfois fort modestement, approuvent et relaient ce discours tronqué ?

Car toute la perversité du discours macroneux (mais Sarkozy en son temps avait usé de la même ficelle), consiste à s’adresser à ce public de gens peu aisés, en leur faisant croire qu’ils sont les victimes des dépenses sociales, que c’est la faute des pauvres s’ils sont écrasés de charges et autres taxes. Et ils le croient. Sans se douter que c’est avec ce genre de manipulation qu’ils en viendront un jour à accepter docilement la fin de la sécurité sociale et des retraites, pour le plus grand bonheur des banques, des compagnies d’assurance et de leurs actionnaires.

En avant toute, vers… le passé ?

Il y a quelque temps, Macron annonçait avec gravité que nous étions actuellement dans une situation qui rappelait de façon inquiétante celle de l’entre deux guerres.

Mais avec cette tendance lourde, qui consiste à déposséder la collectivité d’une juste répartition des revenus et de faire peser le poids de la contribution publique sur les moins aisés tout en montrant du doigt les plus démunis d’entre eux, ne sommes-nous pas tout simplement en train de revenir aux temps féodaux ?

Une continuation de l’Ancien Régime par d’autres moyens, en quelque sorte ?

 

Petit épilogue assez ironique et bien dans la ligne perverse déjà évoquée : les récentes mesures prises par Macron soi-même pour apaiser la révolte des « Gilets Jaunes » sont une fois de plus des mesures de soulagement, celles qu’il décriait six mois plus tôt en parlant de « pognon de dingue« . Et elles seront payées essentiellement par la collectivité, majoritairement la « classe moyenne », qui souffre de la précarisation croissante de ses conditions de vie et de travail.

Rigolo, non ?

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, le 20 décembre 2018

Repères bibliographiques:

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2 commentaires

LEMAIRE Gérald

J’apprécie beaucoup cette analyse.
Bravo à l’équipe!

Une petite parabole comme illustration :
Un petit garçon rentre de l’école et réclame à sa Maman, comme tous les jours, la sucette rituelle. Las !… Sa Maman lui répond qu’elle a donné la dernière à sa soeur et qu’il n’y en a plus car elle a oublié d’en acheter. « Et puis, d’abord, c’est plus l’heure : on va manger ». Le gamin pique une crise, tellement il ressent cela comme une profonde injustice. Grosse colère, et tout, et tout, j’te raconte pas… Larmes, morve et tout le tintouin… Et ça dure… dure… dure… Au point que la Maman finit par craquer et lui lance un paquet de sucettes tout neuf qu’elle tire du fond d’un tiroir : « Tiens ! La voilà ta sucette ! Cet enfant me rendra folle ! » Et là, le garçon s’arrête net, comme sidéré… « QUOI ??? Il en restait ? Et tu le savais ?!!! Et tu m’as laissé me mettre dans tous mes états ???!!! Mais c’est PIIIIRE ! » Et il laisse à nouveau éclater sa colère sans retenue. On le comprend, non ?…

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