Nucléaire : il est urgent de ne pas vraiment décider grand-chose !

Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

Le président Macron a dévoilé le 27 novembre 2018 le projet de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). Il ne s’agit que d’un projet, puisqu’en raison des retards pris sur les objectifs de la loi de transition énergétique votée en 2015, il est nécessaire de modifier préalablement cette loi pour pouvoir valider juridiquement la future PPE !
Les annonces faites par le président Macron quand à l’avenir de la filière nucléaire semblent se situer dans la continuité des pratiques de son prédécesseur Hollande : il s’agit en matière de fermeture des centrales nucléaires de « refiler la patate chaude » à son successeur. E.Macron a annoncé la fermeture de 14 réacteurs à l’horizon 2035 : de fait, toutes ces fermetures (Fessenheim excepté) seraient faites après son quinquennat !

En procédant ainsi le président Macron accepte sans sourciller les 10 ans de retard pris par rapport aux objectifs de la loi de transition énergétique de 2015, mais surtout une telle décision implique le prolongement de la vie des réacteurs nucléaires au-delà des 40 ans de fonctionnement prévus. C’est ainsi qu’à l’échéance 2035 une cinquantaine de réacteurs aura dépassé les 40 ans et une trentaine les 50 ans.

Carte publiée par « sortir du nucléaire »

La prolongation de vie des réacteurs nucléaires soulève de nombreux problèmes en raison de l’usure des matériaux et équipements calculés pour une durée de vie de 40 ans. C’est ainsi que le coût du carénage d’un réacteur prenant en compte les contraintes actuelles de sureté est estimé par le cabinet d’experts Wise-Paris à 1,35 Mds € / réacteur ; rappelons qu’actuellement EDF n’a provisionné que 55 Mds € pour effectuer ces travaux lourds sur l’ensemble du parc jusqu’en 2025, soit en moyenne un peu moins de 1 Mds € par réacteur.

Compte tenu des dysfonctionnements et anomalies régulièrement constatés sur l’ensemble du parc nucléaire (1775 anomalies recensées à ce jour) le prolongement de la vie des réacteurs augmenterait considérablement le risque d’accident voire de catastrophe.
Le projet de prolongement de la vie des réacteurs au-delà de 40 ans, implique aussi des investissements extrêmement lourds dont il est actuellement difficile de préciser le montant, faute de ces investissements indispensables on diminuerait encore la sûreté des installations…

Autre retard : la part du nucléaire qui devait être ramenée en 2025 à 50% du mix énergétique selon les objectifs définis par la loi de 2015 n’atteindra ce niveau qu’en 2035, selon l’annonce faite par le président Macron et le ministre de Rugy… Ce retard correspond notamment à un développement plus lent que prévu des énergies renouvelables.

Sur la construction de nouvelles centrales de type EPR préconisée par un rapport commandité par le ministère de l’Economie et des Finances et le ministère de la Transition Ecologique : il s’agirait de donner du grain à moudre à l’industrie nucléaire en construisant, à partir de 2025, 6 nouveaux réacteurs nucléaires de type EPR. L’idée serait de replacer cette industrie à la pointe des industries mondiales qui opérent dans ce domaine. Ce rapport, poussé par le lobby pro-nucléaire, a cependant donné lieu à de nombreuses critiques défavorables : d’une part en raison  des aléas et surcouts rencontrés lors de la construction des EPR de Flamanville et d’Olkiluoto, mais surtout parce que le nucléaire est de moins en moins considéré comme une solution d’avenir dans le monde et qu’on observe partout un ralentissement dans la mise en route de chantiers de nouvelles centrales…

Ces considérations ne semblent cependant pas avoir convaincu le président Macron qui a déclaré dans son discours au grand soulagement des pro-nucléaires : « Je demande aussi à EDF de travailler à l’élaboration d’un programme de nouveau nucléaire, en prenant des engagements sur le prix, pour qu’il soit plus compétitifs » Et de préciser qu’il n’y aura pas de décision prise sur la construction de ces EPR avant 2021.

Il faut remarquer qu’un feu vert autorisant la construction de nouveaux EPR risque d’être contradictoire avec les objectifs de réduction de la part du nucléaire à 50% pour 2035…à moins de modifier une fois de plus la loi de 2015 sur la transition énergétique.

De plus une étude de l’ADEME  communiquée au public le 10 décembre dernier démontre l’ineptie de construire 6 nouveaux EPR.
https://www.ademe.fr/sites/default/files/assets/documents/evolution-mix-electrique-horizon-2020-2060-010655.pdf

Dans cette étude, qui prend en compte sept scénarios de transition du mix électrique jusqu’à 2060, l’ADEME a cherché dans une logique d’optimisation économique à « évaluer les trajectoires qui coûteront le moins cher pour la collectivité ». Le résultat est formel,  selon le président de l’ADEME : « le développement d’une filière EPR ne serait pas compétitif pour le système électrique français d’un point de vue économique« . L’ADEME estime le coût d’investissement pour les 6 EPR autour de 39 Mds €…

L’Etat passera-t-il outre l’avis de ses propres experts ?

Autre contre-vérité dans le discours d’E. Macron : le nucléaire n’est pas une énergie « verte »

Le nucléaire produit lui aussi des gaz à effet de serre. Dans son discours E.Macron a aussi justifié le maintien du nucléaire par l’argument que cette filière ne produisait pas de gaz à effet de serre. Le contraire à été démontré par diverses études qui ont entrepris de calculer la quantité de CO² émise par une centrale nucléaire tout au long de son cycle de vie. Si les résultats de ces études varient, tous constatent que le nucléaire produit significativement du CO².
Le calcul est complexe car il s’agit d’additionner le CO² produit lors de la construction (par ex. : 1 réacteur de 1000  MW nécessite 170.000 tonnes de béton dont la fabrication est fortement émettrice de CO²), avec les émissions liées à son fonctionnement, mais aussi lors de la fabrication du combustible.
Une étude publiée par la revue « Energy Policy » estime cette production de CO dans une fourchette de 1,4 à 288 grammes de CO² / kWh, avec une empreinte carbone moyenne de 66 grammes de CO² / kWh ce qui est supérieur à celle des EnR, mais inférieur à l’empreinte du charbon ou du gaz. Une étude australienne estime l’empreinte à 57,69 gr CO² / kWh un autre commandée par le groupe des verts du Parlement Européen arrive à  > 117 gr CO² / kWh. Ces chiffres varient aussi selon les pays et les types d’installation, mais en tout état de cause l’énergie nucléaire contribue bien à l’effet de serre et ne peut être considéré comme une solution au dérèglement climatique.

Les explications du président Macron quand à l’évolution de la filière nucléaire prescrite par la PPE relèvent de choix politiques « attentistes » qui ne sont pas à la hauteur des urgences climatiques. Le nucléaire « too big to fail » nécessite des investissements colossaux qui manquent au développement des énergies renouvelables et au développement des mesures d’économie d’énergie. Si les pro-nucléaire peuvent voir dans ses déclarations un soutien à la poursuite de cette aberration industrielle, les anti-nucléaires peuvent constater avec amertume que cette filière de plus en plus couteuse, polluante, dangereuse, n’est pas proche de sa fin et que le risque d’incidents ne peut qu’augmenter. Le président Macron, dont on vantait le dynamisme dans la conduite des affaires, semble, en matière de nucléaire, faire preuve de procrastination tout comme son prédécesseur Hollande !

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 21/12/2018

 

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