Paroles glanées chez des « gilets jaunes » audois

Le Clairon de l’Atax a rencontré depuis début décembre des gilets jaunes dans divers moments et circonstances. Nous avons pu constater une très grande diversité des personnes mobilisée et des discours et revendications.  Certaines personnes, une minorité tenaient des discours violents qui ciblaient des personnalités politiques locales ou nationales : nous n’avons pas cherché à reproduire leurs propos dans la mesure où ils exprimaient surtout des affects et rendaient peu compte de leur perception de la situation et / ou de leurs idées pour en sortir. Par contre nous avons constaté un grand mouvement de solidarité entre les gilets jaunes, mais aussi de la part du public, notamment des automobilistes de passage qui klaxonnaient et affichaient ostensiblement des gilets sur leurs tableaux de bord : ce n’était pas juste pour se concilier les faveurs de ceux  qui bloquaient les ronds points. Nous avons reproduit 4 récits qui témoignent de la manière dont des gilets jaunes audois vivent la situation actuelle. Bien entendu ces témoignages particuliers, soumis à la réflexion du lecteur, n’ont aucune visée généralisante…

La rédaction

Olivier (*), travailleur intérimaire : « Ca fait dix ans depuis mon bac pro je galère, jamais trouvé un CDI d’électromécanicien, des missions… oui, parfois à 1 ou 2 heures de chez moi, enfin de chez mes parents parce que moi j’ai pas les moyens de me payer un logement. Les bons mois avec l’essence … j’ai une vieille caisse diésel que je bricole moi-même… une bagnole il en faut une parce qu’il y a des employeurs si tu leur demandes de te payer le trajet jusqu’au boulot, ils en prennent un autre.  Moyennant tout ça quand ça va bien il me reste 200 à 250 € pour vivre et m’habiller. Alors tu vois quand je suis allé à Paris en auto-partage avec des potes… j’avais jamais été à Paris avant… alors quand tu vois ces boutiques, partout, où il y a des pompes et des fringues à 200 € et plus… ça t’écœure de voir toutes ces vitrines, ces restos… chez nous le resto, c’est pas, ou alors un Macdo ou deux le mois et le reste c’est Lidl. Mon père il était ouvrier agricole, il est tout cassé maintenant et ma mère femme de ménage, je sais pas combien ils ont exactement, mais ça doit tourner autour de 1100 €… Macron et sa clique, ils se foutent de nous et ils croient qu’on est trop cons pour comprendre leur baratin… Ces gens là ils n’ont plus besoin de nous, on leur sert à rien, ils savent qu’il y aura de moins en moins de boulot à cause des robots… Pour nous aussi ils servent à rien tout ces mecs qui se gavent… On serait bien retournés à Paris la deuxième semaine mais on avait plus de fric… ».

Christiane (*), employée retraitée : « Moi j’ai jamais fait de politique, mon mari non plus… il me disait –on s’occupe pas de ça, c’est pas pour nous-. Jamais manifesté de notre vie… on travaillait… et dur. Les jeunes ils ne connaissent pas ça. Nous on voulait une maison… ça a été dur, on a presque tout fait nous même… très peu de crédit, même pour le terrain on avait économisé chaque sou…tous les week end et les vacances y passaient, mais le résultat est là : on était chez nous. Sauf que mon mari n’en a pas profité : il est mort même pas deux ans après sa retraite. Les gosses ils ont jamais manqué de rien, on s’est saignés aux quatre veines : la fille elle est infirmière et le fils quelque chose dans le commerce à Montpellier…agent quelque chose… .Mon travail c’était dans les cuisines collectives, ils appellent ça agent de service des collectivités, alors je suis devenue titulaire, j’avais un salaire correct, régulier. Et puis avec ma retraite et un peu celle de mon mari je m’en sors. Mais je vois autour de moi dans mon lotissement des amis, qui ont construit comme nous, qui y arrivent de moins en moins chaque année, il y en a qui ont du chauffage électrique et qui ne se chauffent plus, et beaucoup de ceux qui s’en sortaient en faisant du « black » sont trop vieux maintenant. Et leurs gosses qui s’en sortent pas et peuvent pas non plus les aider… Alors quand on voit le Macron qui se paye des tapis à 300.000 € avec notre argent et toutes ces taxes et ces impôts qu’on nous met sur le dos et qu’on enlève aux riches… On s’est dit avec des copines qu’on allait aider les voisins qui sont sur le rond point. On leur apporte ce qu’on peut on cuisine… Faut qu’ils tiennent jusqu’à ce que les autres comprennent parce que c’est pas avec  les 100 € de plus sur le SMIC que les gens vont s’en sortir. »

Jean Claude (*), cadre administratif syndiqué : « On parle des glaciers qui fondent à toute vitesse, moi je vois les services publics qui font la même chose. Ca ne date pas d’aujourd’hui, mais avec Macron ça c’est juste encore accéléré. Le changement c’est la même chose qu’avant mais en plus rapide, les inégalités s’accroissent et la redistribution vers les plus riches s’accélère : flat-tax,  suppression de l’ISF pour les valeurs mobilières, etc. On a été gentils, polis avec les politiques… on s’est battus dans les règles, on a fait de gentilles manifs, ils se sont foutus de notre gueule, alors fini, « schluss », on négocie plus, on impose. On ne peut plus faire confiance aux élus, ces gens n’ont pas de morale, que ce soient les locaux ou les nationaux… Regardez ce qui se passe ici avec l’autre qui veut construire sa salle multimodale à 50 millions alors que personne n’en veut, sauf ceux qui vont faire du fric avec…  Et pendant ce temps ils ne sont même pas foutus de relier tous les quartiers par un service de transport public régulier, ou de mettre des escaliers roulants ou des rampes à la gare de Narbonne qui reçoit 2 millions de voyageurs par an… Comme ils ont un peu chaud aux fesses au gouvernement, ils essayent de nous acheter avec de l’argent qu’ils sortent de leur chapeau alors qu’il y a encore quelques jours ce n’était pas possible : c’était la rigueur point barre…  de toute façon ce qu’ils donnent là, ils vont le reprendre très vite… Il le dit bien Macron, il garde le cap… Alors oui il faut maintenir la pression, sortir par le haut… il faut en finir avec cette 5ème  République, changer de constitution… pas de mesurettes… changer tout le système électoral… rendre le vote obligatoire, prendre en compte le vote blanc et mettre de la proportionnelle… vraiment… Et plus de Président omnipotent ! Et ça ce n’est pas ceux qui nous gouvernent qui vont le faire, ça va trop contre leurs intérêts, jamais ils n’accepteront de faire des reformes qui touchent à leurs intérêts, alors ils bidonnent des consultations qu’ils vont manipuler… Il faut continuer à lutter jusqu’à ce qu’ils mettent un genou à terre et qu’ils acceptent que le peuple décide comment il veut être gouverné. Ça s’appelle la démocratie… »

Marielle (*) agricultrice bio : « Je viens quand je peux parce que mon exploitation me laisse peu de temps et j’apporte ce que je peux… J’ai ce qu’il me faut pour vivre, juste ce qu’il faut, mais j’ai choisi de vivre comme ça…Quand on s’est installés avec mon copain on ne se rendait pas compte qu’il faudrait aussi se battre avec la bureaucratie… D’un côté on nous encourage et de l’autre on nous assomme à coup de règlementations idiotes, on nous promet des subventions qu’on nous verse avec des retards pas possibles, quand on ne les supprime carrément pas d’une année sur l’autre. Ou alors on voit l’argent de la PAC aller vers les grosses exploitations… Heureusement de temps en temps, quand on est à sec, mon copain va se faire engager dans son ancien métier comme charpentier… De tout ça on arrive à sortir en moyenne 4 à 500 euros par mois à deux… jusque là on s’en sort. Mais on ne sait pas de quoi demain sera fait et ce qui peut nous tomber dessus… surtout avec la mondialisation et les traités de commerce internationaux. Ce qui m’exaspère c’est le mépris et le cynisme de nos gouvernants, d’un côté ils font tout un cinéma autour de la taxe carbone et de l’autre, ils reculent devant l’interdiction du glyphosate, alors que Macron avait promis qu’il l’interdirait. La santé financière de Monsanto, Bayer ou Syngenta a l’air de plus préoccuper notre gouvernement que la santé des Français. D’un côté Macron  fait de grands discours à l’international, mais dans sa politique il fait passer les intérêts de la finance avant l’urgence écologique alors que c’est là qu’on pourrait créer le plus d’emplois… Alors oui on les croit plus, on les suit plus, il faut qu’ils partent… qu’on refasse une société plus juste, on a plein d’idées, ça ne sera pas facile mais on y arrivera, on joue notre survie !

Réécriture d’entretiens réalisés par le Clairon de l’Atax, décembre 2018

 

(*) Les prénoms ne sont pas ceux des interviewés

 

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Publié par La Rédaction du Clairon de l'Atax

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