Surprise ! Le peuple bouge !

Le serment du jeu de Paume par JL David

Toutes les informations qui remontaient à l’oligarchie régnante semblaient pourtant indiquer que l’on pouvait encore continuer sur la lancée néolibérale amorcée dans les années 1980. Le peuple était solidement encadré par l’action combinée :

  • d’institutions favorisant l’exercice d’un pouvoir discrétionnaire au service des puissances de l’argent,
  • d’une information contrôlée pour l’essentiel par les amis de ce pouvoir,
  • d’une expansion continue du système marchand détruisant les solidarités et transformant les citoyens en individualités malléables et dociles.

Bien sûr, de temps en temps, naissaient un mouvement, une révolte, que le pouvoir apaisait par quelques concessions, quelques avantages vite réduits par de nouvelles mesures d’austérité. Et l’on continuait, d’un gouvernement à l’autre, à maintenir un cap plus ou moins explicite, à démonter les services publics et à canaliser les richesses produites au profit d’un petit nombre de nantis. Mais soudain, sur tout le territoire national, surgissait une révolte qui s’étendait, durait, se radicalisait, frisait parfois l’insurrection, s’attirait les sympathies d’une opinion que l’on pensait contrôler et suscitait d’autres vocations contestataires chez les lycéens, les routiers, les personnels hospitaliers, les retraités, les fonctionnaires, les enseignants et pire…  les forces de l’ordre… Et voici que le pouvoir n’était plus « maître des horloges »  face à une contestation qui, jusque dans ses propres rangs, perdure !

La capacité des peuples à supporter l’oppression est immense mais elle n’est pas infinie

Ainsi, en France, les « sans dents » de Hollande, les gens qui « ne sont rien » de Macron, mais aussi tous ceux des classes moyennes qui se sentent déstabilisés par le « progrès »,  cessent de courber l’échine et passent à l’acte. Dès lors, le contraste est saisissant entre « l’avant gilets jaunes » où la classe moyenne exprimait des revendications particulières, en termes de pouvoir d’achat, de conditions de travail, de fonctionnement sociétal et l’évolution actuelle des gilets jaunes qui passent de ces revendications initiales à une critique de nos institutions politiques et proposent des changements dont le plus abouti est l’instauration d’un RIC (*), un référendum d’initiative citoyenne…

L’oligarchie régnante s’accroche aux institutions de la Vème République qu’elle sait nécessaires au maintien de sa domination sur le peuple

Il est vrai que nos institutions actuelles, taillées sur mesure pour un personnage historique, De Gaulle, et imposées en 1958 sans le consentement formel du peuple, fonctionnent de plus en plus mal. Les raison en sont multiples :

La confusion entre légalité et légitimité

Dans cette organisation verticale de nos institutions où le chef de l’Etat concentre l’essentiel du pouvoir, c’est tout d’abord son statut qui est remis en cause et particulièrement sa légitimité à exercer des pouvoirs aussi étendus.

Pour justifier l’exercice de ces pouvoirs par Macron, ses partisans jouent sur la confusion entre légalité et légitimité. Il est vainqueur d’élections au déroulement conforme à la loi ; il est donc légitime selon eux. Mais ses opposants contestent ce raisonnement en soulignant la faiblesse des suffrages portés sur sa candidature au premier tour (24% des suffrages exprimés) ; ils considèrent les résultats du second tour comme non significatifs en raison du vote de rejet de Le Pen venu abonder massivement les suffrages en faveur de Macron. Ainsi les résultats définitifs du vote ne permettant  pas de mesurer une adhésion des électeurs à son programme… son pouvoir n’a donc pas de légitimité.

Les institutions affaiblissent leur caractère démocratique, lorsque chez leurs gouvernants l’écart entre légalité et légitimité devient trop grand. S’en suivent de multiples dysfonctionnements de la société, à commencer par la remise en cause du pouvoir politique. Pour pallier cet affaissement du pouvoir politique, l’alternative consiste à choisir entre un changement du système des élections présidentielles et législatives ou le renforcement du régime actuel, au détriment de la démocratie et dans l’illusion de rétablir ce pouvoir qui s’effrite. Le choix de nos gouvernants ne semble pas encore établi.

La question du caractère providentiel du chef de l’Etat

La fascination des Français pour un personnage providentiel qui viendrait les gouverner et résoudre leurs problèmes est ancienne ; elle ressurgit de temps en temps, particulièrement dans les moments de crise.
De Gaulle était de par sa dimension historique un homme providentiel « naturel » dont il n’était pas nécessaire de faire la promotion, lorsqu’il accéda au pouvoir dans un moment de crise politique et institutionnelle. Depuis lors c’est au moyen d’une communication de plus en plus élaborée et insistante, qu’à chaque échéance présidentielle on forge, selon les besoins du moment, le mythe d’un « sauveur ». Pour l’échéance la plus récente, le mythe d’un Macron providentiel a été construit en réaction au sentiment de l’opinion que rien de changeait, que la situation ne s’améliorait pas quelle que soit l’alternance politique et quel que soit le dynamisme ou au contraire l’attentisme du chef de l’Etat et de son gouvernement. On a donc établi à grands coups de « com » l’image d’un président « et de droite et de gauche », dépassant les oppositions traditionnelles, jeune, à la vaste culture, déterminé, pragmatique, vierge de tout mandat/péché politique, mais faisant partie de l’« élite » de la nation et forcément doué en raison de sa progression fulgurante vers les sommets de l’Etat…

Mais les mythes de l’homme providentiel sont fragiles et lorsqu’ils s’effondrent, on ne peut les restaurer : De Gaulle n’a pas survécu à 68, Giscard aux avions renifleurs et aux diamants de Bokassa, Sarkozy au « bling bling », etc. Pour Macron la chute du mythe est probablement liée à l’effondrement de son image « et de droite et de gauche ». Sa politique fiscale épargnant les plus riches et chargeant les plus pauvres, pimentée par des réflexions qui ont laissé paraître son mépris des classes moyennes et son manque de considération des corps intermédiaires a scellé l’effondrement de son mythe. Désormais il est considéré comme le président des riches, à la fois membre et au service de l’oligarchie régnante, classe transparente, insaisissable, mobile, dont les référents idéologiques, éthiques et moraux semblent inexistants ou réduits aux mœurs du « business ». La découverte d’une telle altérité conduit immanquablement le peuple à renverser son idole en criant « Macron démission » !
On ne revient pas d’une telle situation. Comment gouverner, lorsqu’on concentre l’essentiel des pouvoirs mais que sa légitimité est si fortement remise en question ?

Alors se pose la question du changement des institutions. Il ne s’agit plus du toilettage cosmétique évoqué par Macron et ses supporters lors de sa campagne présidentielle et remis récemment au goût du jour dans l’espoir de séduire et manipuler les gilets jaunes. Il s’agit d’un changement radical qui apparait maintenant indispensable à un nombre croissant de citoyens : il s’agit de se doter d’une nouvelle constitution.

N’ayons pas peur !

Dans la crise que nous traversons actuellement, certains s’inquiètent de ne pas trouver dans le monde politique, une personnalité capable de maîtriser la situation et de mener une politique plus conforme aux aspirations du peuple. Consacrer ses efforts à débusquer un tel personnage  serait contre-productif : ce serait retomber dans le travers de la foi en l’homme providentiel. Non, la situation actuelle ne peut être réglée par un nouveau « sauveur » ! Ce qui est à l’œuvre ici et maintenant, c’est une réflexion citoyenne, hétéroclite, créatrice, riches de qualités mais aussi de défauts, mais qui se décante lentement. Il s’agit, plus que d’une simple réorganisation politique, de construire une nouvelle culture et d’échapper à cette société « camelote » que nous impose l’oligarchie : « Depuis longtemps, la -classe dominante- ne crée plus sa propre culture et ne manifeste aucun besoin d’un produit de ce genre » Hans Magnus Enzenberger.

Une intelligence collective est au travail (**), c’est d’elle que pourra émerger une nouvelle culture politique, fondatrice d’un projet de société et de nouvelles institutions. Il sera alors temps de trouver des représentants qui s’engageront à respecter ce projet et ces institutions.

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 20/12/2018

 

(*) RIC Référendum d’initiative citoyenne. Ce référendum est demandé par des gilets jaunes dans l’idée qu’il pourrait redonner une place aux citoyens dans la conduite des affaires de l’Etat et constituer un contre-pouvoir à la représentation politique.
Cf. le conseil de François Ruffin aux gilets verts à propos du RIC : https://youtu.be/NS33E3KJ1mo

(**) A titre d’exemple, un document récent exposant les revendications d’une « plateforme gilets jaunes d’Occitanie » : que de chemin parcouru depuis les premières revendications sur le coût des carburants !
Revendications palteforme occitanie

 

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