Gilets Jaunes et Grand Débat – L’impossible rencontre ?

Après un résumé des réflexions aussi limpides qu'éclairantes du sociologue Bruno Latour, au micro de France Inter, autour du mouvement des Gilets Jaunes et d'un débat prétendument grand, que pouvons-nous faire pour sortir de l'ornière ?

 

C’est l’histoire d’un petit vieux qui a pour habitude de marmonner « dans sa barbe », et d’une épicière plus toute jeune et qui n’entend plus très bien. Le petit vieux entre dans l’épicerie et dit à l’épicière : « bonjour madame, je voudrais gngngn grammes de farine ». En réponse, l’épicière, mettant sa main en cornet autour de son oreille, lui crie : « 250 grammes de quoi ? »

 

Je ne sais pas si vous êtes dans le même cas que moi, mais ce mouvement des Gilets Jaunes suscite en moi un inconfort tenace, quelque chose comme le fait d’être à la fois pour et contre.

Je crois bien comprendre les raisons profondes qui les animent et je leur suis reconnaissant d’avoir su s’organiser pour durer. Revenir manifester pendant plus de dix semaines consécutives, braver le froid et les intempéries sur les ronds-points, ainsi qu’une répression souvent insolente autant qu’inappropriée, pour faire valoir l’expression de leur rejet de décisions politiques qui rendent de plus en plus précaires leur conditions d’existence, ne peut que forcer notre admiration et nous interroger sur notre passivité face aux mouvements profonds qui tendent à désorganiser de façon rampante et durable la cohésion de notre tissu social.

En ce sens, je les perçois comme les porte-parole de tous ceux qui subissent de plein fouet la précarisation grandissante des conditions de vie et de travail, et de tous les constats et les analyses que nous tentons de faire émerger dans ce modeste journal, au fil des mois.

Et pourtant, face à cela, les revendications de ces mêmes Gilets Jaunes me laissent insatisfait, comme si la réponse qu’ils revendiquent n’était pas en face de la question qu’ils posent et qui se pose à nous tous.

Peut-on, par exemple, considérer que la démission de Macron pourrait en quelque façon constituer une réponse efficace à la crise dans laquelle notre pays, mais pas seulement lui, semble s’enfoncer de plus en plus, sans laisser entrevoir une sortie désirable de ce qui ressemble de plus en plus à un tunnel sans fin ? Que se passerait-il ensuite ? L’élection d’un autre président, issu des mêmes structures que celles qui ont enfanté Macron, d’une assemblée nationale faite d’élus dont ces mêmes Gilets Jaunes ne veulent plus ? Je crains bien que ce ne serait que reculer pour mieux sauter, mais dans quoi ? Dans un chaos encore plus grand, pétri d’amateurisme politique ou dans un régime d’autant plus autoritaire que ses tenants seraient au moins aussi incompétents politiquement que leurs prédécesseurs, sinon plus ?

Certes, je suis convaincu que si Macron avait, au bon moment, accepté de revenir sur la réforme de l’ISF, le mouvement aurait probablement été désamorcé très rapidement et nous n’aurions pas vécu les violences de ces dernières semaines. Il faut bien comprendre que ce n’est pas l’efficacité fiscale de l’ISF qui est ici en jeu : cet impôt ne représentait qu’environ 1 % de la masse fiscale perçue par l’État. Mais, d’une part, les quatre milliards de manque à gagner qu’engendre son retrait auraient tout de même été utiles à l’accompagnement des plus démunis d’entre nous et, surtout, la portée symbolique de sa disparition souligne cruellement le fossé qui s’agrandit d’année en année entre les plus aisés et le reste de la population, matérialisant la complicité objective qui semble régner de plus en plus entre politiques et puissances d’argent. Mais, plus cela va et plus je pense que même une telle reddition de la part de Macron n’aurait fait que repousser l’échéance d’un mécontentement qui semble ne plus pouvoir cesser de grandir.

Notons au passage que le choix fait par Macron de dépenser plus de 10 milliards d’euros pour tenter (inefficacement semble-t-il) de calmer la colère des Gilets Jaunes est d’une révoltante incongruité : dans un moment où nos élus nous rappellent que nous devons nous serrer la ceinture afin de ne pas accroître la dette du pays et le déficit budgétaire de l’État, le président fait le choix d’une dépense supplémentaire, plus lourde d’au moins 2,5 fois ce que coûte déjà le retrait de l’ISF à nos services publics. A elle seule, cette décision illustre parfaitement ce que l’on serait en droit d’interpréter comme un désir de couper radicalement les élites du reste de la population et de mettre la seconde au service des premières.

J’en étais là (et parfois bien las) de mes réflexions lorsque, par la grâce combinée d’un proche et de Facebook, j’appris l’existence d’une très récente interview de Bruno Latour sur France Inter. Comme quoi, les réseaux sociaux peuvent s’avérer utiles, quand on s’en sert pour autre chose que partager son nombril avec des gens qui ne nous ont pas demandé de le montrer.

Une réflexion d’une salutaire limpidité

Vendredi 18 janvier 2019 donc, France Inter recevait dans sa matinale le sociologue Bruno Latour, ci-devant professeur à l’IEP de Paris et dont l’ouvrage « Où Atterrir ? », paru en octobre 2017, propose une réflexion sur comment s’orienter en politique. Il était interrogé par Nicolas Demorand au sujet du mouvement des Gilets Jaunes et du Grand Débat organisé par l’Élysée en réponse à ce mouvement.

S’appuyant sur la question du Brexit, Bruno Latour évoque un fait tellement évident qu’il n’a sauté aux yeux de quasiment personne : après avoir voté pour le retrait de l’UE il y a deux ans et à seulement trois mois de la rupture effective, les britanniques prennent brutalement conscience de leur dépendance à l’Union Européenne. Et ne semblent plus du tout prêts à cette sortie, au point que 60 % d’entre eux seraient demandeurs d’un nouveau référendum. Pourquoi un tel revirement ? Parce que ceux qui ont poussé les britanniques au vote du Brexit l’ont fait en portant l’accent sur des réflexes identitaires et non sur la base d’une analyse des raisons objectives d’une telle sortie et de ses conséquences. Il est vrai qu’une telle analyse aurait demandé plus de temps, d’efforts et de pédagogie à un gouvernement qui, manifestement, était plus préoccupé de gagner du temps et à des opposants essentiellement pressés de profiter des retombées électorales d’un tel vote.

S’agissant des Gilets Jaunes, comme du prétendu Grand Débat National initié par le locataire de l’Elysée, le sociologue estime que les choses sont plutôt « mal emmanchées », d’une façon analogue à la situation du Brexit. Pour résumer, il s’agit avant tout d’un problème de méthodologie qui consiste à « mettre la charrue avant les bœufs ».

 

Il indique ce qui devrait être une évidence, qu’avant d’exprimer des revendications, il conviendrait que les Gilets Jaunes s’attachent à décrire précisément les situations vécues et rappelle, aussi simplement que brillamment, que faire de la politique c’est « poser les questions : de quoi dépendez-vous, que faudrait-il changer, quels sont ceux qui s’opposent à vous et ceux qui sont vos alliés potentiels ? ». Une telle démarche permettrait de créer des groupes d’intérêt rassemblant tous les acteurs de la problématique traitée, ceux qui subissent les situations, ceux qui en sont la cause et ceux qui peuvent apporter des solutions.

Bruno Latour insiste aussi sur le fait que nous n’en sommes pas encore à sortir du mouvement par une synthèse, mais à l’impérieuse nécessité de commencer ce travail de constats, avant de poser les diagnostics et d’imaginer les solutions. A l’image des cahiers de doléances demandés par Louis XVI, qui ont été établis avant la synthèse qui en a été faite plus tard, lors des États Généraux. Et de rappeler que ces fameux cahiers de doléances, à l’opposé d’un ramassis de revendications individuelles, étaient des ouvrages « collectifs et unanimes ».

En ce qui concerne le Grand Débat National, Bruno Latour l’estime aussi mal parti, dans la mesure où la lettre adressée au Français par Emmanuel Macron prétend faire le tour des questions avant même qu’elles aient été posées par les débats encore à venir sur tout le territoire. Quand il n’y répond pas par avance. Tout semble se passer comme si, emboîtant le pas aux Gilets Jaunes, not’ président mettait lui aussi la charrue avant les bœufs, ce qui fait dire à Bruno Latour que, « pour la première fois, on a un gouvernement incapable d’écouter et un peuple incapable de s’exprimer« . Si je suis d’accord avec le fait que c’est la première fois que ce constat est établi publiquement, je suis plus réservé sur le fait que cette situation est une première.

La posture de Macron, dans ce contexte, me fait furieusement penser à la définition ironique que donnait de l’amour le psychanalyste Jacques Lacan : »vouloir donner quelque chose qu’on n’a pas à quelqu’un qui n’en veut pas ». A ce titre, on pourrait se dire qu’Emmanuel Macron doit avoir beaucoup d’amour pour le peuple français…

Sur la question du RIC, Bruno Latour estime qu’il ne saurait s’agir d’un outil démocratique. D’abord parce qu’il n’est pas raisonnable d’envisager de répondre par oui ou par non à des situations complexes. Ensuite parce que, lors d’un référendum, chacun peut être tenté de répondre pour soi plus que dans l’intérêt de la collectivité.

Enfin, et ce n’est pas le moindre intérêt de cet entretien, le sociologue insiste sur le fait que, si la Révolution Française a pu changer l’ordre social de la société de l’époque, la crise écologique que nous vivons actuellement nous oblige à changer aussi l’ordre matériel de notre société : modes et moyens de transport, modalités de production et d’utilisation de l’énergie, rapport aux ressources naturelles, pratiques agricoles et agro-alimentaires, etc. On peut être tenté de baisser les bras devant l’étendue et la complexité de la tâche à entreprendre, mais on peut aussi se dire que cette situation unique de crise est une chance tout aussi unique de trouver enfin des solutions durables et justes, tant pour la pérennité de notre environnement que pour une transformation de nos sociétés humaines vers plus de justice.

Une incompréhension aux racines multiples et qui profite à ceux qui détiennent le pouvoir

L’incapacité du peuple à s’exprimer, soulignée par Bruno Latour, me semble être le point central duquel émergent aussi bien le mouvement des Gilets Jaunes que l’incertitude croissante dans laquelle nous nous trouvons tous à l’heure actuelle, ou l’impuissance que nous ressentons devant des politiques qui nous paraissent de plus en plus injustes. A mon sens, cette incapacité procède de la convergence de plusieurs aspects de nos sociétés:

  •  un phénoménal déséquilibre entre, d’une part, le niveau de la décision où les pouvoirs politique et financier se concentrent dans très peu de mains et, d’autre part, le niveau des populations qui subissent les effets de ces décisions. Populations tellement nombreuses qu’il est très difficile de s’accorder sur le moindre sujet. Comment, en effet, s’accorder à plusieurs dizaines de millions de personnes sur l’analyse de situations vécues très diversement, face à un pouvoir qui n’exige que la réunion de quelques dizaines de personnes pour prendre des décisions qui impacteront l’ensemble ?
  • une attitude souvent trop légère du peuple, plus prompt à marteler des slogans qui ne coûtent rien, vu qu’ils n’engagent à rien, qu’à prendre le temps de décrire les situations dans toute leur complexité et accepter d’en débattre, surtout avec ceux qui ne sont pas de leur avis. « C’est mon avis et je le partage« , semblons-nous dire trop souvent. Sauf que, ce qui vaut dans le cadre d’une stricte intimité ne saurait valoir dans un cadre collectif. Pour la réflexion et l’action collectives, comme pour le vote ou le consentement à l’impôt, il faudrait déjà accepter qu’en tant que citoyen, chacun d’entre nous ne saurait être autre chose qu’une partie d’un tout qui s’appelle le peuple, condition sine qua non pour envisager de considérer à sa juste mesure l’intérêt général,
  • le discrédit croissant dans lequel semblent s’être jetés d’eux-mêmes les partis politiques et les syndicats qui, depuis plusieurs dizaines d’années, semblent plus préoccupés de leur existence propre que des questions vitales qui agitent le peuple. A ce jour, seul le mouvement associatif (associations et collectifs) semble en mesure de rassembler pour agir ou alerter,
  • la pratique de trop nombreux media qui, les yeux rivés sur leur audience, privilégient le buzz à l’information, provoquant la réaction immédiate et reptilienne plutôt que la réflexion. Et qui ne se bousculent pas au portillon pour questionner au fond les pratiques et les méthodes des puissants, comme celles des mouvements de la population. Encore moins si les puissants sont aussi les actionnaires de leur entreprise.

Ne nous y trompons pas, cette situation est une aubaine pour qui ne veut pas entendre la voix des peuples : plus la question sera mal posée, plus la mauvaise foi pourra trouver sa place dans la réponse. Et au nom de quoi pourrait-on sommer les gouvernements de faire un effort de compréhension si la plus grande partie d’entre nous ne consent pas à un effort dans l’expression des situations ? Si, à chaque élection, nous nous contentons de demander aux candidats de ne pas faire comme l’élu sortant, le nouvel élu n’aura aucun mal à faire ce qu’il veut en prétendant être différent de son prédécesseur.

Nous pouvons tirer parti de la situation

Ce diagnostic d’une incapacité du peuple à s’exprimer est l’occasion pour chacun de redresser la barre. Et pourquoi pas, d’utiliser le « grand débat » proposé par Macron pour commencer à nous exprimer différemment.

Là encore, ne nous y trompons pas : ce prétendu grand débat n’est qu’un moyen pour Macron de récupérer le mouvement de contestation des Gilets Jaunes, qu’il espère désamorcer en s’adressant à l’ensemble de la population. C’est aussi une occasion pour lui de lancer la campagne des européennes en allant, au prétexte de ce débat, montrer sa frimousse et faire le bateleur aux quatre coins du pays.

Mais cela ne doit pas nous empêcher de participer à ce « débat », sans pour autant se laisser enfermer dans les limites imposées par la « lettre aux français ». A nous d’élargir le cadre et, au lieu de répondre bien sagement aux questions posées, de décrire comment nous vivons de plus en plus mal dans une société de plus en plus fracturée, dont les services publics sont de plus en plus chancelants. Et de rappeler, par exemple, qu’au lieu de nous demander, de façon assez perverse, s’il faut supprimer ou créer de nouveaux services publics, il conviendrait déjà de rétablir les moyens des services publics existants, afin que plus jamais, dans des services d’urgence, ne meurent des personnes, faute de moyens matériels et humains pour les prendre en charge. Au gouvernement de définir les moyens pour y parvenir. Il est nommé pour cela par un président élu pour cela. N’inversons pas les rôles.

Parmi les innombrables questions que l’on pourrait aussi renvoyer, il pourrait y avoir, par exemple : « estimez-vous juste que des gens qui ont un travail salarié aient des revenus suffisamment faibles pour ne même pas être en mesure de se loger correctement ? Si vous ne trouvez pas cela juste, que comptez-vous faire pour enrayer cette situation ? Si au contraire vous trouvez cela juste, pouvez-vous vous engager à déclarer publiquement que le peuple est au service des riches et des puissants et qu’il doit se plier à toutes leurs volontés ?« .

De même, nous ne sommes pas obligés de limiter l’expression de notre mécontentement à la date imposée du 15 mars 2019. Étant donnée la gravité de la situation, il faudra plus que deux petits mois pour décrire toutes les situations mal vécues par les français. A nous de nous organiser pour tenir dans la durée et alimenter de véritables cahiers de doléances et en faire connaître publiquement le contenu. Cela nous demandera au moins autant d’énergie et d’opiniâtreté que de tenir sur les ronds-points ou dans des manifestations.

Et même si ce prétendu président de la République n’en tient aucun compte, ce sera pour chacune et chacun un premier pas dans l’action politique, une occasion d’échanger entre nous en tant que citoyens et peut-être, l’émergence d’un peuple nouveau, plus conscient, plus responsable de ses choix politiques et plus solidaire.

Ou si je rêve ?….

Jean Cordier, pour le Clairon de l’Atax, le 22 janvier 2018

Pour écouter l’entretien avec Bruno Latour:

 

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1 commentaire

Bon, je ne sais si j’ai le droit de dire « c’est mon avis et je le partage », alors disons que j’adhère à ton article.
Enfin des réflexions amenées autrement qu’à l’emporte-pièce!
La conclusion de Jean donne de l’espoir, c’est toujours bon à prendre et à méditer!
D’un point de vue littéraire, il y a des phrases trop longues qui méritent soit quelques virgules,
au mieux, d’être séparées en deux. Mais ceci n’est que mon avis, avancé pour taquiner un ami,
restant conscient du super travail de recherches et de rédaction réalisé.
Bravo et encouragements.
Thierry.

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