Le bonheur ? Peut-être…

Qu’en est-il du bonheur dans notre société ? Peut-on être heureux dans une société anxiogène, stressée, où certains considèrent l’effondrement de notre humanité comme proche ? Je pense souvent à la phrase de Jacques Prévert : « Soyons heureux ne serait-ce que pour donner l’exemple ! ». C’est ce questionnement qui m’a amené à écrire cette chronique.

            Au fond de nous, nous aspirons tous au bonheur… L’article 1° de la Constitution de la première République française postule que « Le but de la société est le bonheur commun ». Les États-Uniens, mais pas seulement, ont inscrit le « droit au  bonheur » dans leur constitution. Mais de quel droit une personne, une société, peuvent-elles s’arroger le pouvoir de m’imposer cette injonction normative d’être heureux ?
Dès qu’une personne, ou à fortiori, une société cherche le bonheur… n’est-elle pas condamnée à ne pas le trouver ? Le bonheur comme état d’esprit, surement ! Mais pris comme finalité, voir légiféré, on pourrait même dire dogmatisé le bonheur devient un mensonge dont la recherche est la cause de toutes les calamités du monde… Pour expliquer l’inexplicable qui se dresse entre lui et l’inatteignable bonheur, l’homme en est  à inventer des systèmes politiques, religieux, des dogmes rassurants qui, en fait, ne sont que des « valiums» spirituels… Dérisoire

Enfin, chacun se dote des « béquilles » qu’il peut !

Aujourd’hui, les « consolants d’espérance » traditionnels, particulièrement les religieux, ont moins d’impact sur la société… en attendant la prochaine crise sociale où, peut être, un prédicateur nouveau consolera le peuple !
D’autres croyances sont apparues. Nous avons cru (certains le pensent encore) que la croissance économique, les progrès technologiques, l’augmentation de notre confort, nous rendraient heureux, et que chacun d’entre nous pourrait faire partie de cette belle histoire d’un progrès qui rend heureux.
Mais le bonheur ne s’achète ni au supermarché, ni même dans les magasins de luxe… Nous avons plutôt la sensation d’être saturés par l’image d’un bonheur « low-cost » (*) qui sert trop la soupe aux réussites matérielles faciles et se marie trop bien avec le culte désastreux de la performance et de la productivité dans tous les domaines de l’activité humaine… Dans nos sociétés frénétiquement matérialistes, nous courons tous après l’espérance du bonheur, mais sans savoir vers où aller ! Tels des ivrognes, saoulés de nos inepties, nous cherchons notre maison, sachant confusément que nous en avons une, mais titubons d’une démarche incertaine, hésitante, vulnérable, contradictoire…

Nous recherchons constamment un délire nouveau, un progrès indéfini, lequel  est censé maintenir pouvoirs, prérogatives et dominances, mais qui apporte le plus souvent des déceptions successives dont nous nous consolons par de nouvelles espérances. Tout cela me fait dire qu’il y a quelque chose de malsain dans cette recherche continue de bonheur. C’est peut-être pour cela que notre histoire se fissure ?

Le bonheur serait-il la réponse aux désirs les plus divers ? Bernard Shaw disait « Il y a deux catastrophes dans l’existence. La première, c’est quand nos désirs ne sont pas satisfaits. La seconde, c’est quand ils le sont. Nous oscillons ordinairement entre les deux, et c’est ce qu’on appelle l’espérance ».
Souvenons-nous que l’espérance habite la boîte de Pandore. Si l’espoir fait vivre, il fait très souvent vivre mal, d’échec en échec… A force d’espérer vivre, on ne vit jamais pleinement, si ce n’est dans une alternance d’espérances et de déceptions où la peur (puisqu’il n’y a pas d’espoir sans crainte d’inabouti) ne cesse de nous étreindre… Expérience philosophique capitale et féconde, mais que beaucoup de gens ne supportent pas !
Après tout, l’espérance est un sentiment « normalement » humain, et la vie continue ainsi, d’espérance en déception, de déception en espérance… en supposant que tout ira mieux après l’épreuve en cours… ! Chacun se débrouille comme il peut…

La solution de l’énigme ? C’est qu’il n’y a pas d’énigme !

En fait, la seule certitude est l’incertitude : le doute ! C’est la seule chose dont nous nous soyons sûrs. Pari sur l’incertain, mais qui donne sens à l’existence.
C’est bien ici que se joue la liberté de l’homme. L’un des grands problèmes de ce monde, c’est qu’il est en partie peuplé d’idiots qui sont sûrs d’eux alors que les gens sensés sont pleins de doutes… Et le pouvoir est trop souvent aux idiots : dans les régimes totalitaires beaucoup de gens sont exécutés pour avoir exprimés des doutes. Si le doute est moins attirant que la certitude, il est cependant une vertu de l’intelligence. Il est le moteur de toute pensée. Sans le doute, aucun progrès de la connaissance ne pourrait être envisagé. Les théories scientifiques dominantes seraient considérées comme immuables et c’en serait fini des progrès de l’humanité. Si vous avez des certitudes sur toutes choses, vous arrêtez de poser des questions. Il faut réhabiliter le doute en toute chose et lutter contre les croyances et certitudes de toute nature.

Il ne s’agit pas de renoncer à combattre ou à transformer la société, mais de le faire sans haine et, si possible, sans illusions. Ce qui ne veut pas dire vivre sans valeurs ou vertus. Il s’agit d’un équilibre difficile à trouver !
Pascal disait « Ainsi, nous ne vivons jamais,  nous espérons de vivre » et il ajoutait « si bien que nous nous disposons toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais ». De là, la grande formule de Woody Allen : « Qu’est-ce que je serais heureux, si j’étais heureux ! » Et puis le « si » se réalise, et l’on n’est pas plus heureux pour autant. Spinoza disait « Il n’y a pas d’espoir sans crainte, ni de crainte sans espoir ». Ce qui tend à tuer les gens, c’est le fait d’espérer en abandonnant toute raison.

Réfléchir sur le bonheur, le sens de la vie, de la mort, se demander si nous sommes déterminés ou pas, s’il existe un dieu, si l’on peut être certain de ce que l’on sait,  c’est faire de la philosophie, recherche permanente qui se veut prisonnière d’aucun savoir. La philosophie, pratiquée de façon consciente ou pas, finit par changer quelque chose en nous, d’expériences en expériences… Et le cheminement continue.

Il semble qu’aujourd’hui de plus en plus de personnes comprennent que le bonheur est un cheminement qui ne dépend pas des biens matériels que nous possédons, mais de la qualité des relations que nous entretenons avec les autres, de l’accomplissement personnel à travers un engagement professionnel, militant ou sociétal. Ceci implique que les intérêts individuels et sociaux ne sont pas antagonistes mais complémentaires et que le développement personnel n’est pas le fruit d’une activité strictement autocentrée, mais qu’il est également le résultat d’une l’ouverture aux autres, voire d’un engagement dans la société.

Autour de nous, l’Histoire et l’actualité nous font découvrir des individus imprégnés d’un vif intérêt pour la chose publique. Chez les résistants, les militants de toute nature, le « nous » est chaleureux comme une fraternité entre inconnus qui donne de la joie. Aujourd’hui, faute de n’appartenir à rien, si ce n’est à eux-mêmes, les individus ont du mal à ressentir ce « nous », ont du mal à faire société, du mal à partager, à comprendre ce qu’est le bien commun.

Ceci nous amène à réfléchir au lien qui existe entre bonheur individuel et bonheur collectif… Les penseurs Grecs évoquaient le rapport entre hédonisme et eudémonisme.

Bacchus : Le Caravage Italie XVIéme siècle

Dans nos sociétés égoïstes on évoque facilement le bonheur hédoniste comme un plaisir plutôt autocentré et de court terme, avec l’image du « bon vivant » qui profite de tout ce que la vie lui offre comme plaisirs immédiats plus ou moins intenses : savourer un bon repas, pratiquer une activité culturelle ou sportive, rire ou faire rire les autres… Ce qui au demeurant semble sympathique et innocent. Mais on peut aussi penser que cette forme d’hédonisme répond au consumérisme béat de notre société qui incite à cette posture courante : « après moi, le déluge ». J’ai quelquefois l’impression d’un hédonisme sans joie… résultant d’un individualisme narcissique désabusé qui créé des personnages apathiques, égoïstes, frustrés, cyniques.

Quant à l’eudémonisme, il s’agit d’une doctrine morale qui conçoit d’être heureux de ce qui ne s’épanouira qu’après nous… Elle décrit un sentiment de bien-être lié à la réalisation d’un projet qui donne sens à notre vie. Les Stoïciens liaient le bonheur du sage à son engagement, à son civisme. Pour les Grecs anciens, il n’était pas concevable qu’on puisse être heureux sans participer de manière active au bien de la Cité…
L’eudémonisme serait-il un moyen de trouver une forme de bien-être, voire de bonheur ? Mais comment y arriver ?

Je propose de tenter de le faire en ravivant les fondements de la philosophie des Lumières, vision du bien commun. Particulièrement, en mettant en avant la Fraternité comme valeur de solidarité, de mise en commun, de dépassement de soi, seule attitude qui pourra répondre aux défis qui nous attendent. Comme je le proposais dans ma chronique du Clairon de juin 2018, il ne me semblerait pas stupide de proposer d’inverser symboliquement notre formule républicaine (Fraternité, Égalité, Liberté) au moment où nous allons devoir être de plus en plus fraternels dans un monde qui se révèle de plus en plus contraignant, où nous devrons aller vers plus d’Égalité, ce qui s’avère impossible sans Fraternité. Sinon…  

Régis Debray pense que la Fraternité ne se décrète pas mais se découvre dans les situations de grand danger. C’est peut-être le cas aujourd’hui. Il évoque la Fraternité d’armes et de combat, un combat collectif et surement pas solitaire, car s’il n’y a plus rien de commun, on arrive au chaos à la guerre de tous contre tous.
Et puis, comme disaient les stoïciens, il y a ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas. Equilibre difficile, apprentissage continuel qui nous amène à prendre conscience de nôtre rôle, même du plus effacé. Même si la chance peut rendre le chemin du bonheur plus accessible, il convient d’avoir le bonheur modeste, et le malheur serein, car, ni l’un ni l’autre, ne sont mérités. Lorsque tout va bien, l’optimisme est un luxe et lorsque tout va mal, c’est une nécessité !
C’est aussi accepter que tout est passager, tout est mouvement dans le courant de la vie, rien n’est stable, rien ne demeure, rien ne demeurera, quoi que ce soit ou qui que ce soit : la fortune, le couple, les enfants, le corps, le mental. Tous sont dans un processus continuel de changement… Se penser ainsi est à l’opposé des « lendemains qui chantent », des utopies des religions, de toutes ces espérances sous formes de mirages qui nourrissent les guerres et les fanatismes…

Alors lorsque dans cette vie souvent pleine de malheurs et de mécontentements, souvent  dramatique et dérisoire, l’un de vos amis, fatigué de l’existence, dans un moment de grande dépression, vous demande comme une autorisation de se suicider, répondez lui : « Si tu peux encore rire, ne le fais pas, mais si tu ne peux plus, alors… ». Tant que vous pouvez rire, même si vous avez mille raisons de désespérer, il faut continuer. Rire est la plus belle arme de la vie ! Seul l’humour, qui est souvent une « politesse du désespoir », allié au doute, permet de supporter la vie, de ne pas vivre en esclave, mais en homme libre.
Par l’humour, souvent sous la forme de l’autodérision, se crée alors une distanciation, une liberté intérieure, pour mener le combat de la vie qui devient alors porteur de sens… Continuer, autant que faire se peut, d’avoir des projets à notre mesure, de déployer une activité sociale, de chercher à relever des défis, même si parfois ils sont un peu fous… Savoir saisir les opportunités sans être opportunistes…      

Mais il reste tout de même des moments où le bonheur, la joie se dégustent tout simplement, sans mode d’emploi. Des moments soudains de cohérence… se sentir là… dans des tranches de sa vie, dans des instants d’existence forts : en écoutant de la musique, en regardant un tableau, dans des moments de fraternité avec d’autres, que l’on reconnaît, apprécie… Moments que l’on aimerait conserver, assembler et que l’on met bout à bout… comme pour en faire une écharpe, comme pour en faire un système, en faire son système. Et puis, comme dans tous les systèmes, on s’y prend les pieds… et l’on se casse la gueule… pour s’en relever derechef et poursuivre le chemin de la vie !

Oncle Jef pour le Clairon de l’Atax le 07/01/2019

            Onclejef11@gmail.com

 

(*) Low cost = camelote

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