Quel avenir financier pour EDF, notre « géant du nucléaire » ?

Nucléaire, chronique d’un désastre annoncé (suite)

Comme indiqué dans notre chronique de décembre 2018, le projet de programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE) dévoilé par E. Macron, implique dans son volet nucléaire la prolongation de la vie des réacteurs français (1*) ce qui signifie de lourds investissements  pour EDF. Ces investissements, liés aux opérations de « grand carénage », visent à renforcer et mettre aux nouvelles normes de sureté les installations actuelles pour  augmenter leur durée de fonctionnement, prévue initialement pour 20 ans. Ces travaux de grand carénage impliquent des investissements estimés autour de 1 milliard € par réacteur. A cela s’ajoute l’incertitude sur le coût final des EPR actuellement en construction (Flamanville et Hinkley Point) qui ne cesse de déraper.
Compte tenu des difficultés financières d’EDF qui n’ont pas disparu avec sa recapitalisation en 2017 par l’Etat qui avait injecté 3Mds d’argent public, il est utile de rappeler à l’orée de l’année 2019 dans quel contexte financier EDF va mettre en œuvre les orientations définies par la PPE.

Rappel de la situation

Répartition du Capital social EDF juin 2018  (source Edf)

EDF est une société anonyme  dont 83,7% du capital est détenu par l’Etat. Depuis sa création en 2014 et son introduction en bourse où l’action valait 32 €, son cours a baissé pour s’établir actuellement autour de 15 €. Cette perte de valeur serait liée aux réticences des financiers et investisseurs face à l’endettement croisant d’EDF. Cet endettement est estimé à 43 Mds € malgré des cessions d’actifs visant à en réduire le montant : il est plus de 10 fois supérieur au résultat net. L’argent gagné par l’exploitation ne permet pas de faire face à la charge de la dette mais aussi investissements ce qui pose un grave problème quand aux capacités d’EDF à dégager les financements nécessaires à son développement et  particulièrement au  « grand carénage »…

Comment en est-on arrivé là ?

La France a été le champion du monde du nucléaire : actuellement encore elle est 1ère pour le nombre de réacteurs par habitant et ses 58 réacteurs la placent en seconde position derrière les Etats Unis qui disposent de 99 réacteurs en activité.  Fort de ce constat le lobby du nucléaire français a rêvé maintenir dans ce domaine une position prépondérante sur le marché mondial. Pour ce faire EDF s’est alors endettée à partir des années 2000 en investissant à l’international dans tous les domaines de la filière nucléaire. Ainsi le rachat du Britannique British Energy et de l’américain Constellation a alourdi la dette de 17 Mds €. Mais face à cet endettement massif les résultats d’exploitation n’ont pas suivi. Il faut ajouter à cela les dérapages de la filière EPR : Flamanville est actuellement estimé à 10,9 Mds € pour un coût initialement prévu à 3 Mds €, tandis que les travaux lancés en mars 2017 des 2 EPR d’Hinkley Point pour un coût initial de 22 Mds € accusent déjà un dépassement de 1,9 Mds € et on peut craindre un dérapage encore plus important, si la sortie du Royaume-Uni de l’union Européenne se concrétise.

Pour autant EDF ne semble pas vouloir freiner sa stratégie d’expansion et souhaite construire en France 6 EPR nouvelle génération et poser sa candidature à l’international pour d’autre projets de construction de centrales nucléaires.

Un contexte mondial défavorable

Le nombre de centrales en construction dans le monde ne cesse de diminuer depuis 1976  car les énergies renouvelables deviennent de plus en plus compétitives, tandis que le véritable coût du nucléaire n’est pas maîtrisé. (2*). A cette montée des énergies renouvelables s’ajoute l’impact grandissant des politiques d’économie d’énergie, particulièrement dans les pays d’Europe de l’ouest, ce qui entraine une baisse de la demande, un rétrécissement du marché et mécaniquement une baisse du prix de l’électricité donc des recettes pour des fournisseurs comme EDF.
On constate au plan mondial que la production d’électricité nucléaire ne se maintient que grâce à la Chine dont la production de réacteurs semble à présent se ralentir, tandis que la part du nucléaire dans le mix électrique décline fortement à partir des années 2000, y compris en France qui garde cependant le record mondial avec 72 % d’électricité nucléaire dans son mix électrique.

Par ailleurs l’argument avancé d’une énergie nucléaire propre et décarbonée, capable de limiter l’effet de serre et de constituer une solution pour maintenir le réchauffement global en dessous des + 1,5° de d’ici la fin du siècle  pour justifier le maintien et le développement des centrales est de plus en plus controversé. Ainsi, le GIEC (Groupe Intergouvernemental d’Experts sur le Climat), dans un rapport publié le 8 octobre 2018, souligne que le nucléaire n’est pas indispensable pour rester sous 1,5°C de réchauffement et que le nucléaire comporte de nombreux aspects négatifs en matière d’environnement et de santé publique générant de nombreux coûts externes (3*)

La production d’électricité nucléaire tend à apparaître de plus en plus comme une technologie dépassée, limitée à certaines situations particulières…

Avenir de la filière nucléaire française :

Dans le contexte mondial de déclin du nucléaire le scénario retenu dans le projet de PPE (14 réacteurs fermés et EPR Flamanville en fonctionnement) parait inadéquat. Selon diverses projections, la production d’électricité nucléaire serait de 650 TWh  (térawattheures) tandis que la consommation intérieure de la France devrait plafonner autour des 420 TWH actuellement mesurés. La hausse de la demande induite par l’évolution démographique, l’électrification des déplacements, etc. serait compensée par les économies d’énergies liées à l’isolation des bâtiments et l’augmentation de l’efficacité des équipements électriques. Cette surcapacité électrique devrait être exportée alors que les pays européens voisins réduisent leurs importations suite à leurs propres politiques d’augmentation de production d’énergie renouvelable !

A fortiori la construction en France d’EPR  supplémentaires ne ferait qu’augmenter la surproduction d’électricité nucléaire, contribuer encore plus à la saturation du marché de l’électricité et donc à une chute des prix.
Dit autrement : rien ne permet en l’état actuel de penser que le prix de l’électricité nucléaire connaîtra dans le futur une embellie susceptible de permettre à EDF de rembourser sa dette et financer ses investissements.

Alors comment comprendre l’insistance d’Edf et du lobby nucléaire à ralentir la fermeture des centrales et à programmer une nouvelle génération de réacteurs EPR ? La réponse est peut être dans la déclaration faite en juin 2018 aux députés (4*) : «  Si je devais utiliser une image pour décrire notre situation, ce serait-celle d’un cycliste qui, pour ne pas tomber ne doit pas s’arrêter de pédaler » ; Avec la mondialisation et la concentration du capital qui l’accompagne nous avons découvert depuis 2008 qu’il existait des entreprises « too big to fail » -Trop grosses pour faire faillite- car les conséquences négatives seraient trop fortes sur l’ensemble de la société.  L’électricien nucléaire EDF appartiendrait-il à cette catégorie d’entreprises ? Il est vrai que la production d’électricité nucléaire, contrairement à celle fondée sur les énergies renouvelables, nécessite des investissements qui dépassent les capacités d’entreprises fonctionnant sur le modèle du capitalisme rhénan.

Quelques soient les artifices employés, on sait comment se terminent les crises qui frappent les entreprises « too big to fail » : on y  injecte de l’argent public. Que choisir un augmentation de la facture d’électricité, des recapitalisations avec l’argent des impôts ou un « mix » des deux ?

Curly Mac Toole pour le Clairon de l’Atax le 18/01/2019

 

(1*) Excepté les 2 réacteurs de Fessenheim dont la fermeture est actuellement prévue pour 2020
(2*) Coûts aléatoires de la démolition des centrales, de traitement et stockage des déchets…
(3*) Coût externes compte tenu de la persistance d’un risque « non négligeable » d’accident, du coût de la gestion des déchets radioactifs et autres et du démantèlement, pollution et impacts sanitaires des mines d’uranium, consommation importante d’eau et impacts des rejets d’eau chaude sur les milieux, impacts sur la population ,etc.
(4*) Déclaration faite  lors de son audition par la Commission d’enquête sur la sûreté et la sécurité des installations nucléaires du 7 juin 2018

 

 

 

 

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