VIOLENCES

Réunion du congrès  à Versailles : révision de la constitution 

Y-a-t-il eu des systèmes politiques qui se sont achevés sans crises ?
Les institutions de la Vème République, taillées sur mesure pour un  « grand homme » et dont certains vantent la pérennité, ont connu au cours de leurs 60 années d’existence de nombreuses révisions, censées les adapter aux évolutions de la société et du contexte politique. La révision constitutionnelle de l’année 2000  a réduit la durée du mandat présidentiel à 5 ans en l’alignant sur celui des députés, élus dans la foulée des présidentielles. Il s’agissait, au prétexte d’efficacité politique, de diminuer les risques de cohabitation entre un président et un gouvernement aux options politiques différentes. Le président de la République se voyait ainsi renforcé dans son rôle de chef de l’exécutif, tandis que le parlement lui apportait immanquablement le soutien d’une majorité de députés.
Mais ce qui s’éliminait par ces nouvelles dispositions, c’était la possibilité d’un contre-pouvoir équilibrant législatif et exécutif, lieu d’un débat fondamental indispensable à tout exercice démocratique. Loin de renforcer le pouvoir politique, la révision de l’année 2000 le fragilisait et accélérait son attrition. La classe politique, centrée sur le chef de l’Etat, par consentement ou opposition, s’éloignait d’un peuple qui servait aux seules échéances électorales et dont elle n’entendait plus la voix.

La crise

Elle explose 18 années plus tard : en 2017, la classe politique est décriée par l’opinion qui ne s’y reconnait plus. Emmanuel Macron a surgi, jouant la vieille carte du changement, en faisant miroiter le dépassement des antinomies traditionnelles par son « et de droite et de gauche », puissamment aidé par un financement électoral abondant, émanant des couches les plus aisées de l’électorat. Il gagne les présidentielles au second tour, grâce à l’effet repoussoir de l’extrême droite qui lui apporte les suffrages nécessaires à sa victoire, tandis qu’au premier tour il n’avait rallié à son programme que 18 % des inscrits. Selon la loi, il devient le président légal de la France, mais peut-il se prévaloir d’en être le président légitime, c’est-à-dire représentatif d’une majorité d’électeurs qui souhaitent le voir exercer la fonction présidentielle ?
Dans la foulée des présidentielles, les législatives de juin avec leur mode de scrutin uninominal majoritaire, fournissent à l’Assemblée Nationale une majorité consistante de députés acquis à sa cause. Tout ceci est parfaitement légal, mais le contexte de ces élections et le mode se scrutin permettent-t-ils d’assurer une représentation réelle des aspirations des Français ?

Le pouvoir présidentiel est installé et la classe politique « aux affaires » s’établit dans la dénégation de la question de la légitimité : -tout cela est légal donc légitime- . Le président et sa majorité disposent de tous les moyens pour mener une politique conforme aux intérêts de ceux qui ont financé leur élection.
Enfermés dans leurs certitudes, grisés par leur surprenante victoire, nos gouvernants, élus et technocrates, oublient leur position en trompe l’œil : ils sont le produit et les acteurs d’une politique spectacle, leur rapport au réel, c’est-à-dire au peuple, est quasi inexistant.

La montée des violences

Mais cette fois, l’écart entre la politique menée et les aspirations du peuple est devenu trop grand. Comme le constate le sociologue Bruno Latour : « Pour la première fois, on a un gouvernement incapable d’écouter et un peuple incapable de s’exprimer » (*1).
C’est de ce creuset que jaillit une violence structurelle qui couvait depuis longtemps : nos institutions politiques devenues obsolètes, inadéquates, ne permettent plus à une majorité d’entre nous de se réaliser.
La violence actuelle est, à l’origine, le fait des institutions ; dans le peuple elle est d’abord essentiellement verbale, puis à force de ne pas être entendue, elle se manifeste et se concrétise sous la forme des gilets jaunes, symboles de détresse. Le pouvoir politique, déconcerté par cette manifestation aussi soudaine que prolifique des aspirations d’un peuple qu’il croyait endormi, va monter en spectacle cette violence pour décrédibiliser les gilets jaunes et leurs revendications auprès de l’opinion. Manœuvre classique : la part du peuple qui s’exprime n’est pas écoutée mais au contraire discréditée, ce qui alimente une spirale de la violence et incite les deux protagonistes au passage à l’acte. Du côté des gilets jaunes une fraction minoritaire passe à l’acte en s’attaquant notamment aux symboles et outils de l’Etat ou plus concrètement aux péages routiers qui font obstacle à leurs besoins de déplacement. Du côté du gouvernement, on déploie les forces de l’ordre dans des dispositifs de plus en plus agressifs, au motif classique que « force doit rester à la loi » et en prenant pour caution cette formule célèbre attribuée à Max Weber : « L’Etat détient le monopole de la violence légitime ».
Il s’agit en fait d’un détournement du texte original : « Depuis toujours les groupements politiques les plus divers – à commencer par la parentèle- ont tous tenu la violence physique comme le moyen du pouvoir. Par contre il faut concevoir l’Etat contemporain comme une communauté humaine qui –dans les limites d’un territoire déterminé -la notion de territoire en étant une de ses caractéristiques- revendique avec succès et pour son propre compte le monopole de la violence physique légitime ». (*2)
Peut-on parler de l’Etat actuel comme d’une communauté humaine, alors que la rupture semble établie entre ceux qui gouvernent et l’immense majorité des gouvernés » ?
Peut-il y avoir consensus sur le fait de confier le monopole de la violence à une partie minoritaire de la société qui l’exercerait contre la majorité ? La légitimité de la répression gouvernementale pose question.

Alors que la violence physique qui accompagnait les manifestations des gilets jaunes semble actuellement en nette régression, la constance de la présence de gilets jaunes sur les ronds points est tout à fait étonnante. Même si les gilets jaunes ont du mal à s’organiser pour porter une parole construite face au gouvernement, leur persévérance témoigne de l’ampleur des difficultés auxquelles ils sont confrontés. Serait-elle aussi le signe que le peuple réinvestit le champ du politique : que le peuple s’en mêle ?

Image Médiapart

L’Etat Macron a-t-il mesuré l’ampleur de ce qui se passe ? Rien n’est moins sûr : il semble croire que quelques artifices feront rentrer ce peuple en colère au bercail des assoupis et des consentants. Un -Grand Débat- dûment encadré par des « autorités »  donnerait au peuple l’illusion de participer aux choix politiques et serait le moyen de faire avaler le « je ne change pas de cap ». Selon le vieil adage des autocrates : « On peut débattre à condition d’être d’accord » !

Combien de fois et combien de temps peut-on duper un peuple ? Ne risque-t-on pas en le répétant de provoquer une violence bien plus extrême ?

Hubert Reys pour le Clairon de l’Atax le 21/01/2019

 

(*1) Bruno Latour invité le 18 janvier 2019 au Grand entretien de France Inter
https://www.franceinter.fr/emissions/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-18-janvier-2019

(*2) Max Weber dans  -Le Savant et le Politique – (1919) Traduction de l’allemand par Julien Freund 1959

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